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Mis à jour : il y a 44 min 26 sec

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 28 avril 2020

mar, 05/05/2020 - 14:54


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 28 avril 2020 sur radio Cause Commune
Intervenant·e·s : Véronique Bonnet - Julien Négros - Cyrille Béraud - Christophe Villemer - Frédéric Couchet - François Poulain - Étienne Gonnu - William de Cause Commune à la régie
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 28 avril 2020
Durée : 1 h 30 min
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Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bannière de l'émission Libre à vous ! de Antoine Bardelli, disponible selon les termes de, au moins, une des licences suivantes : licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo de la radio Cause Commune utilisé avec l'accord de Olivier Grieco.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux (à partir du texte « Qu’y a-t-il dans un nom ? » de Richard Stallman)
  2. Échange avec Julien Négros pour prendre des nouvelles d’Enercoop
  3. Le logiciel libre Jami
  4. Entretien avec François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI
  5. Annonces

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Étienne Gonnu : Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
L’importance de la dénomination GNU/Linux, le logiciel libre Jami, des nouvelles de Julien Négros d’Enercoop et de François Poulain de l’April, c’est au programme de l’émission du jour sur Cause Commune.
Vous êtes bien sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
Cause Commune sur la bande FM c’est de midi à 17 heures, puis de 21 heures à 4 heures en semaine, le vendredi de 21 heures au samedi 16 heures et le dimanche de 14 heures à 22 heures. Sur Internet c’est 24 heures sur 24. La radio diffuse également en DAB+ en Île-de-France, c’est la radio numérique terrestre, 24 heures sur 24. La radio dispose également d’une application cause Commune pour téléphone mobile.

Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Je suis Étienne Gonnu en charge des affaires publiques pour l’April.
Si vous êtes une auditrice ou un auditeur régulier, que vous avez manqué nos émissions du 31 mars et du 14 avril, ce changement de voix vous aura peut-être étonné. Rassurez-vous, Frédéric va bien et vous le retrouverez très rapidement. L’objectif est simplement de se répartir la charge et que Libre à vous ! soit aussi peu dépendante que possible d’une unique personne. Une pratique de pérennisation qui vaut aussi bien pour un projet logiciel que pour une émission de radio.
Le site web de l’April est april.org. Vous pouvez y retrouver une page consacrée à cette émission avec tous les liens et références utiles, les détails sur les pauses musicales et toutes les autres informations utiles en complément de l’émission et également les moyens de nous contacter.
N’hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi des points d’amélioration.

Nous sommes le mardi 28 avril 2020, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
Je précise que depuis le 17 mars nous diffusons dans des conditions exceptionnelles suite au confinement. Toutes les personnes qui participent à l’émission le font de chez elles et d’un point de vue technique nous utilisons Mumble, un logiciel libre d’audioconférence. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que vous pouvez tester et utiliser ce logiciel via le serveur Chapril en vous rendant tout simplement sur chapril, sur c, h, a, p, r, i, l point org [chapril.org] où vous retrouvez ce service et d’autres.

Si vous souhaitez réagir, poser une question pendant ce direct, n’hésitez pas à vous connecter sur le salon web de la radio. Pour cela rendez-vous sur le site de la radio, causecommune.fm, cliquez sur « chat » et retrouvez-nous sur le salon dédié à l’émission.
Nous vous souhaitons une excellente écoute.

Voici maintenant le programme de cette émission :

  • nous commencerons d’abord par la chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet qui nous parlera l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux ;
  • nous prendrons ensuite des nouvelles des nouvelles de Julien Négros d’Enercoop que nous avions reçu lors du Libre à vous ! du 26 novembre 2019 ;
  • je passerai ensuite la parole à Frédéric Couchet qui échangera avec Cyrille Béraud et Christophe Villemer sur Jami, un logiciel libre qui permet de passer des appels téléphoniques ou vidéo via Internet ;
  • enfin nous prendrons des nouvelles de François Poulain, trésorier de l’April et artisan du logiciel libre chez CLISS XXI.

À la réalisation de l’émission William de la radio Cause Commune.

Tout de suite place au premier sujet.

[Virgule musicale]

Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux (à partir du texte « Qu’y a-t-il dans un nom ? » de Richard Stallman)

Étienne Gonnu : Nous allons commencer par la chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, qui, à partir du texte « Qu’y a-t-il dans un nom ? » de Richard Stallman, va nous parler de l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux.
Bonjour Véronique. Je te laisse la parole.

Véronique Bonnet : Bonjour Étienne.
Effectivement, je vais commenter un texte de Richard Stallman qui a été publié en 2000. C’est dans la philosophie GNU, dans la section histoire de GNU/Linux et, comme tu l’as dit Étienne, le titre est « Qu’y a-t-il dans un nom ? », What's in a Name?
Si j’avais à résumer cet article, je dirais que Richard Stallman met les points sur les i au sens propre, c’est-à-dire qu’il propose d’adopter, pour parler de logiciel libre, les termes justes. Il est important d’éviter l’à-peu-près, comme si, en ce sens, Richard évoquait une éthique du lexique. En effet, parler fait intervenir des noms qui ne doivent surtout pas égarer, qui doivent atteindre leur cible et je dirais que Richard Stallman accorde une attention très particulière à la justesse de la dénomination. Il est important de choisir des termes qui reflètent fidèlement les idéaux du free software, sans les réduire à des dispositifs techniques.

Comme j’enseigne la philosophie, avant d’entrer dans le texte de RMS, je vais rappeler que ce souci du mot juste est très important dans l’histoire de la philosophie. Par exemple, dans les dialogues du philosophe Platon, au 4e siècle avant notre ère, il y a souvent un personnage, Socrate, qui va demander aux sophistes, ceux qui jouent sur le sens des mots, de bien faire attention à ne pas abuser de ce pouvoir, essayer de ne pas employer un terme pour un autre.

Entrons maintenant dans le texte de Richard Stallman.

« Les noms véhiculent des significations. Le choix des noms détermine la signification de ce que nous disons. Un nom mal choisi donne aux gens une idée fausse. »
En grand pédagogue qu’il est, Richard commence par une image, il commence par faire référence, d’une façon très élémentaire, à ce qui nous est déjà arrivé : « Une rose, quel que soit son nom, sentira toujours aussi bon, mais si vous l'appelez « stylo », les gens seront plutôt déçus quand ils essaieront d'écrire avec. Et si vous appelez les stylos « roses », les gens pourraient ne pas réaliser à quoi ils servent ». Autrement dit, ici Richard Stallman fait état d’une déception ou bien d’une incompréhension qui pourrait résulter d’une confusion du lexique. Donc un nom pour chaque chose devrait permettre de refléter sa fonction sans brouiller les idées.
Après la métaphore, RMS applique à l’informatique cette enquête sur une confusion possible. « Si vous appelez notre système d'exploitation "Linux", cela véhicule une idée fausse de l'origine du système, de son histoire et de sa finalité. Si vous l'appelez GNU/Linux, cela véhicule (mais sans la détailler) une idée juste. »
Nous allons nous arrêter ici, à cet endroit du texte : pourquoi faudrait-il avoir une idée juste de l’origine de GNU/Linux ? Après tout, pourquoi ne pas se contenter de la fonction, parce qu’on pourrait s’imaginer que l’utilisateur cherche avant tout à agir avec des lignes de code et obtenir des effets. La réponse de Richard, dans ce texte, est impérative, à savoir, je lis : « Le monde du Libre qui s'est développé autour de GNU/Linux n'est pas en sécurité ; les problèmes qui nous ont amenés à développer GNU ne sont pas complètement éradiqués et ils menacent de revenir. »
Pourquoi alors s’intéresser à l’histoire de GNU/Linux ? Retournons aux origines, parce que ceci rappelle l’exigence éthique du projet GNU, lancé en 1983, qui, à un certain moment de son développement, a bien sûr utilisé le noyau Linux lorsque l’informaticien Linus Torvalds l’a libéré. Donc on voit que si on utilise la dénomination « Linux », alors on réduit l’informatique libre à un épisode qui sera seulement technique et on ne se réfère qu’à une partie du projet. GNU est un projet éthique, politique, humaniste : écrire du code pour rendre l’utilisateur autonome, alors que Linux, à un moment donné du développement de GNU, est un dispositif technique. Donc si on appelle GNU/Linux « Linux » – c’est un peu la même chose qu’appeler une rose un stylo – c’est réduire un projet existentiel à un détail matériel.
Et ici, Richard Stallman précise que pour certains cette confusion sur la dénomination est une tentative délibérée de ne garder qu’une dimension de l’histoire de GNU/Linux, à savoir l’épisode de Linux. Il le précise : Richard Stallman rapporte qu’un PDG a demandé à des utilisateurs de, je cite « laisser tomber l'objectif de la liberté pour travailler à la place en faveur de "la popularité de Linux" » et là, c’est la porte ouverte à l’ajout de logiciels non libres, à l’ajout de bibliothèques et d’outils non libres.
Richard Stallman va ici utiliser le terme de « piège » et va analyser le piège qui résulte de cette confusion des noms : « Si notre communauté continue d'aller dans cette direction, cela peut rediriger l'avenir de GNU/Linux vers une mosaïque de composants libres et non libres. Dans cinq ans, nous aurons certainement toujours beaucoup de logiciels libres ; mais si nous ne faisons pas attention ils seront difficilement utilisables sans les logiciels non libres que les utilisateurs espèrent trouver avec. Si cela arrive, notre campagne pour la liberté aura échoué. » C’est pourquoi Richard Stallman fait ici une demande insistante qui se trouve motivée, qui se trouve légitimée, je cite à nouveau le texte : « Pour inciter les gens à faire le travail qui doit être fait, nous avons besoin d'être reconnus pour ce que nous avons déjà fait. S'il vous plaît, aidez-nous en appelant le système d'exploitation GNU/Linux. »
Il faut éviter de nommer mal, il faut éviter de prendre la partie pour le tout, il faut éviter de prendre un épisode du développement de GNU pour GNU lui-même. Certains le font délibérément. Et là je pense à une philosophe du 20e siècle, je pense à Hannah Arendt, qui avait fait paraître en 1969 quatre essais politiques qu’elle avait appelés Du mensonge à la violence et, parmi ces essais politiques, il y en avait un, Réflexions sur les documents du Pentagone, où elle se référait à la violence symbolique qui consistait à jouer sur les mots, à fausser certaines dénominations à des fins soit de minoration de ce de quoi on ne voulait pas parler, de majoration de ce de quoi on voulait parler. Déjà en 1948, Orwell, dans 1984, avait évoqué la novlangue, c’est-à-dire une ruse pour manipuler le langage et pour manipuler la réalité.

En conclusion : logiciel libre j’écris ton nom, je dis ton nom correctement, sans oublier ta racine idéaliste, sans oublier ton principe. Donc, Étienne, je dirai non pas « Linux » mais GNU/Linux. GNU est ce qui donne direction et sens à la communauté du logiciel libre. Dire « GNU » ce n’est pas dire « je », c’est dire « nous ».

Étienne Gonnu : Merci Véronique. Très intéressant et, comme dit justement cpm sur le salon de l’émission, c’est un texte ancien mais qui est toujours vraiment d’actualité. D’ailleurs cette réflexion pourrait très bien s’appliquer à la différence que nous faisons entre logiciel libre et open source. Un autre auditeur nous fait remarquer que c’est effectivement un vieux combat au moins depuis 1994 et publiquement depuis 1996. Il est toujours important de rappeler ces bases-là. Un grand merci Véronique.

[Virgule musicale]

Je vous propose à présent de faire une courte pause musicale. Nous allons écouter Neoteric par Cloudkicker. On se retrouve juste après. Une belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Neoteric par Cloudkicker.

Voix off : Cause Commune, cause-commune.fm, 93.1.

Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter Neoteric par Cloudkicker, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org. Bien sûr, vous retrouverez également le texte mentionné dans la chronique précédente sur cette même page.

Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et partout ailleurs sur le site causecommune.fm. Je suis Étienne Gonnu en charge des affaires publiques pour l’April.
Nous allons maintenant passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Échange avec Julien Négros pour prendre des nouvelles d’Enercoop

Étienne Gonnu : Nous allons poursuivre avec Julien Négros, administrateur système chez Enercoop que nous avions déjà reçu le 26 novembre 2019, podcast 46 de Libre à vous!.
Julien tu es normalement avec nous. Comment vas-tu ?

Julien Négros : Bonjour. Tout va bien. Merci.

Étienne Gonnu : Bien sûr, nous invitons les personnes qui nous écoutent à aller écouter le podcast de novembre si elles veulent creuser le sujet. Sans rentrer beaucoup dans les détails, en quelques mots, est-ce que tu peux te présenter et nous présenter ce qu’est Enercoop, s’il te plaît ?

Julien Négros : Je suis Julien Négros, je suis administrateur système à Enercoop. Je suis aussi membre de l’April, comme Enercoop d’ailleurs. Je travaille au service informatique de la coopérative avec trois de mes collègues. Enercoop c’est plusieurs coopératives de fournisseurs d’électricité d’origine uniquement renouvelable et en circuit court.

Étienne Gonnu : Super, très bien résumé. Comme je disais il y a un podcast où on a pu creuser le sujet. Si les personnes sont intéressées par ce modèle très spécifique qu’est Enercoop dans la distribution de l’électricité, vous êtes plutôt une exception, c’est un sujet passionnant, nous invitons ces personnes à vous retrouver sur le podcast 46.
J’imagine que la situation actuelle de confinement a dû avoir un impact sur la manière dont vous travaillez. J’imagine que tu es surtout en télétravail.

Julien Négros : Oui, tout à fait, on est tous en télétravail à l’admin sys. Mes collègues qui sont restés en région parisienne – moi j’ai un peu honte de le dire, mais je suis parti – retournent de temps en temps dans les bureaux quand c’est nécessaire pour préparer du matériel et envoyer du matériel. Sinon on est tous confinés chez nous, on travaille tous à distance avec pas mal d’outils numériques qu’on avait mis en place précédemment et d’autres qu’on a mis pendant le confinement.

Étienne Gonnu : D’accord. Est-ce que le télétravail était quelque chose que vous pratiquiez déjà ou vous avez dû entre guillemets un peu « découvrir » ça dans cette situation ?

Julien Négros : Non, on pratiquait déjà avec plus ou moins d’importance en fonction des services, des pôles comme on les appelle. Par exemple le pôle service clients, le pôle clients en général, le pratiquait assez peu jusqu’à cette année ; c’est tout récent donc c’est plutôt bien tombé, enfin ! on ne peut pas dire ça, mais on va dire que c’est bien tombé qu’il ait été décidé de faire du télétravail pour le pôle service clients cette année, parce que, du coup, ça a pu préparer un petit peu le terrain, sinon ç'aurait été un peu compliqué parce qu’ils ont beaucoup d’ordinateurs et ce sont normalement des ordinateurs fixes. Du coup, on a dû trouver des portables pour toutes ces personnes à l’époque et, juste avant le confinement, compléter pour qu’elles puissent travailler à distance.
Donc on travaillait déjà pas mal en télétravail, c’était déjà bien défriché mais, à cette échelle-là, c’est sûr que c’est une première, mais je pense que c’est une première pour tout le monde !

Étienne Gonnu : Oui. C’est sûr, on l’a déjà évoqué, ces conditions de télétravail sont assez particulières, ce n’est pas du télétravail, on va dire entre guillemets, « normal ». Et toi, à titre personnel, avant tu as eu plutôt tendance à travailler ou à bosser depuis vos locaux professionnels ?

Julien Négros : Pas beaucoup, c’est à peu près deux fois par mois. C’est aussi un peu informel, c’est en fonction des besoins. C’est une pratique qui est assez récente dans notre branche, dans notre service admin-sys et je crois qu’il y a surtout moi qui en profite et mon responsable aussi. Donc oui, moi j’avais déjà un peu l’habitude de le faire. C’est vrai que c’est quand même plus commode pour nous d’être proches du matériel, mais finalement, depuis un mois et demi, on arrive à travailler assez normalement au niveau de l’admin sys. Pour la gestion du matériel, effectivement, ça nécessite d’aller sur place pour mes deux camarades qui peuvent le faire, mais heureusement ce n’est pas hyper-courant et on peut gérer la plupart des choses à distance.

Étienne Gonnu : D’accord. Là en plus il y a franchement le changement de temporalité où c'est tous les jours du télétravail. Dans ton approche du télétravail tu as quand même senti des changements ou, finalement, c’est juste tous les jours au lieu d’être deux fois par mois ? Comment tu le perçois de ce point de vue-là ? Comment tu le vis, on va dire, de manière générale ?

Julien Négros : Ce n’est pas évident. Au niveau personnel, j’ai toujours eu du mal à être vraiment très efficace en télétravail à mon goût et là, en plus, les semaines durant, ça devient de plus en plus marqué, je trouve. Mais ça dépend aussi des fois : ces derniers temps ça allait plutôt bien au niveau motivation et compagnie. Mais c’est sûr que d’être « isolé » entre guillemets, isolé physiquement on va dire, je trouve que ça peut marquer un petit peu la motivation, en tout cas pour moi. Heureusement, on a mis en place des réunions régulières qu’on ne faisait pas avant, déjà avec mes collègues directs et avec d'autres aussi, donc on peut quand même discuter et avoir du lien ce qui est quand même important ; quand on travaille c’est ensemble, donc quand on est isolés physiquement c’est un petit peu spécial.

Étienne Gonnu : Oui, c’est juste, on le ressent. Comme tu le dis, tu n’es clairement pas le seul dans cette situation, je pense qu’on est nombreux et nombreuses à en passer par là. Ça nous fait beaucoup de bien au sein de l’April, que ce soit au sein de l’équipe salariée mais aussi avec des bénévoles, d’avoir un point hebdomadaire pour prendre des nouvelles, pour maintenir ce lien, avoir un échange. Nous, par exemple, on utilise Mumble, ce même logiciel qu’on utilise pour l’émission, pour avoir ce point hebdomadaire d’un point de vue organisationnel. Tu as commencé à nous en parler, mais qu’est-ce que vous mettez en place que ce soit d'un point de vue technique, d'un point de vue organisationnel pour garder, on va dire, à la fois le moral et le lien dans cette situation assez particulière ?

Julien Négros : En fait, c’est du coup pas mal de réunions à distance ou de discussions, ça peut être un peu informel, on a fait aussi des apéros, avec des outils de visio que beaucoup de gens ont découvert avec le confinement. Comme tu parlais de mise en place, depuis le début de l’année justement on a changé de solution de visio. On en avait pris une officiellement, propriétaire, que je ne nommerai pas mais elle est très connue, elle est devenue très connue, et, en parallèle on voulait mettre en place une solution libre mais on avait des problèmes techniques. Finalement le besoin ça a accéléré. En plus, on avait des interrogations légitimes de salariés et de sociétaires sur nos choix de logiciels et ça nous travaillait beaucoup, surtout nous à l’admin-sys. Donc là, fin de semaine dernière, on a lancé un Jitsi pour pouvoir faire des réunions, enfin pour pouvoir avoir une solution auto-hébergée et libre de visio, d’ailleurs pas nécessairement de visio, de réunion en général. Effectivement, Mumble pourrait être une solution mais c’est uniquement vocal et les personnes ont besoin, réclament le visuel et aussi le fait de pouvoir partager son écran ce qui peut être utile pour faire des présentations ou pour montrer des choses particulières. Donc on a mis ça en place tout récemment et c’est, quelque part, grâce au confinement que c’est allé plus vite que prévu.

Étienne Gonnu : En fait, il faut aussi savoir y trouver des opportunités. Je ne sais plus ou j’ai entendu cette phrase mais je la trouve très juste : il ne faut pas non plus gâcher cette crise. On doit pouvoir y trouver une ressource pour changer, pour être créatif, pour se réinventer aussi. Justement ce n’est pas qu’une période morte, c’est aussi le moment où on peut en profiter pour mettre en place ce genre de système, donc tant mieux si vous faites ce travail-là et cet effort-là.
Christian nous demande via le chat sur libreatoi.org : à quand un compte officiel sur Mastodon ? Il demande : combien de personnes dans l’équipe IT et si vous avez d’autres outils libres que vous utilisez de manière générale ? Beaucoup de questions en une, désolé.

Julien Négros : Pas de problème. Mastodon, je serais absolument pour, après c’est à gérer au niveau de l’équipe communication, donc je vais le suggérer, effectivement c’est vrai que ce serait bien. Il me semble qu’il en avait été question pendant un moment, je reposerai la question ; après tout, ça ne doit pas être si compliqué de gérer un autre réseau social du même type et celui-là.
Au niveau des outils libres, j’en ai parlé pendant ma dernière intervention, on a quasiment exclusivement, peut-être pas quasiment mais une grosse partie d’outils libres collaboratifs. Récemment on a mis en place un Collabora Online pour pouvoir éditer des documents en ligne, du coup sur notre Nextcloud qu’on utilisait, lui, depuis longtemps pour le partage de fichiers. On a des pads, notre messagerie est sur du libre, notre téléphonie aussi. Sur la téléphonie on n’a pas Mumble, mais on peut créer des conférences téléphoniques avec Asterisk.
Il demandait le nombre de personnes à l’IT. Ça dépend où, parce qu’en fait nous on est dans une branche, la branche administration-système où on est quatre et en tout, dans le pôle numérique qui inclut des gestions de la data, comme on dit, des données et du développement à la fois web ou ERP [Enterprise Resource Planning] et aussi les responsables produit, on est, j’ai peur de dire une bêtise, mais je dirais qu’on est une vingtaine. Si je réfléchis je connais évidemment tout le monde, mais là, si je veux répondre rapidement, je dirais que c’est une vingtaine.

Étienne Gonnu : OK. Merci. J’en profite, on a évoqué pas de mal de logiciels, on mettra bien sûr les liens en référence, notamment des références à des émissions dans lesquelles on a abordé ces logiciels spécifiquement. Par exemple tu évoquais Jitsi, on a reçu à distance le créateur du logiciel Jitsi qui nous avait un peu parlé justement du logiciel. Donc l’occasion de creuser ce sujet.
Je m’interrogeais aussi sur l’impact que ça a d’un point de vue administration système ? J’imagine qu’il y a des besoins nouveaux qui ressortent. Quel impact ça a et comment mettez-vous en place l’administration système à distance, le support de l’utilisateur et de l’utilisatrice ?

Julien Négros : De ce côté je suis assez satisfait, il n’y a pas de mal à s’auto-congratuler des fois !

Étienne Gonnu : C’est sûr.

Julien Négros : On n’a pas eu tellement besoin de changer, en fait, parce que c’était déjà assez solide. Un peu comme Internet a tenu le coup au confinement mondial, eh bien nous, notre SI telle qu’elle était déjà existante, elle était déjà assez solide et assez complète, finalement, pour que les gens puissent travailler. On utilise des postes de travail sous GNU/Linux, la difficulté, un peu, c’est de prendre la main à distance. Quand on est dans les bureaux ce n’est pas un problème, mais quand on est en dehors, sur d’autres réseaux, c’est un petit peu plus compliqué. Heureusement, on a un outil qui a été développé par Easter-eggs, notre principal prestataire informatique, qui permet de faire ça plutôt bien et, du coup, on n’a pas de problèmes pour prendre la main à distance. On peut aussi le faire en VPN [Virtual Private Network] en ligne de commande, mais quand il est nécessaire de faire des manipulations en graphique on peut aussi le faire. C’était un peu ça la difficulté que je craignais mais, finalement, ça se passe plutôt bien. Pour tout le reste les outils en place fonctionnent, il n’y a pas eu tellement besoin d’ajuster les performances, je veux dire les configurations pour que ça s’adapte au nombre, à part le VPN, mais on avait déjà dû le faire – je dis à cause des grèves, non pas que je fustige les grèves, loin de là –, mais les grèves ont fait qu’il a aussi fallu s’adapter beaucoup à Paris en télétravail. C’est vrai qu’il y avait aussi ça, je n’y ai pas pensé tout à l’heure, mais il y avait ça aussi qui a été un petit peu le baptême du feu.

Étienne Gonnu : OK. Du coup si tu devais dire avec du recul quels sont les points forts structurels qui font justement que vous avez une administration système qui va bien, qui soit résiliente, tu l’as déjà évoqué un petit peu mais pour résumer ? Qu’est-ce que tu recommanderais, justement, pour avoir une administration-système qui tourne bien, qui soit résiliente ?

Julien Négros : C’est une question assez complexe, je pense, mais j’ai envie de dire l’humain, parce que, mine de rien, on est nombreux, on est quatre, et de mon expérience c’est beaucoup. On fait du support pour toutes les coopératives de France, donc ça fait quand même pas mal de monde, mais finalement on est surtout en contact et on fait surtout du support pour la coopérative de Paris, c’est pour un peu plus d’une certaine de personnes, 120, et c’est beaucoup de personnes pour ça. Il y a plein de choses à améliorer dans notre service, par contre on ne peut pas nous enlever le fait, on nous le dit souvent et c’est vrai, qu’on est très réactifs. Malgré le fait qu’on ait beaucoup de travail, être nombreux ça permet de pouvoir réagir vite quand il y a des choses importantes à faire et, au moins, envoyer un petit signal, pas un signal automatique, un signal réel et humain, qu’on a bien reçu la demande et qu’on va la traiter dès que possible. Voilà ! Avoir vraiment un lien et être disponible, je pense que c’est ça le plus important, finalement.

Étienne Gonnu : Super. Et, bien sûr, utiliser du logiciel libre, mais ça va sans dire.

Julien Négros : Ça va sans dire ! C’est sûr, c’est aussi un avantage d’être auto-hébergés et indépendants là-dessus.

Étienne Gonnu : Génial ! Le but c’est aussi, comme j’annonçais, de prendre des nouvelles. Tu me parlais de motivation, etc., est-ce que, pendant ces semaines de confinement, tu as trouvé des manières pour garder cette motivation, garder le moral ? Est-ce que tu as des conseils à donner, des suggestions que ça soit peut-être d’écoute, de films, de ce que tu veux ? Un petit mot en ce sens, plus personnel du coup.

Julien Négros : Je n’ai pas été aussi créatif que pas mal de personnes sur les réseaux, ce qui est quand même assez incroyable.

Étienne Gonnu : Oui, je suis tout à fait d’accord.

Julien Négros : On va s’y mettre, je suis confiné avec mon épouse, on a des idées, on ne se force pas, d’ailleurs, mais on ne l’a pas encore fait.
Sinon, niveau culturel, j’avoue que je m’occupe pas mal en lisant, je suis plutôt bande dessinée. Comme je disais tout à l’heure, j’ai un peu honte, mais j’ai la chance d’être confiné dans les Hautes-Alpes, pas très loin de Briançon, et j’ai relu une bande dessinée que j’aime vraiment beaucoup, qui s’appelle Ailefroide – Altitude 3954 qui est magnifique, qui est vraiment un bel objet. C’est vraiment le genre de choses qu’on peut relire plusieurs fois rien que pour la beauté des dessins, qui est donc dessinée par Jean-Marc Rochette et aussi scénarisé par Olivier Bocquet. Jean-Marc Rochette est plus connu pour Le Transperceneige qui a été adapté au cinéma par la dernière personne qui a été oscarisée, j’ai réappris son nom, j’ai honte, je ne sais plus.

Étienne Gonnu : Je ne me rappelle pas non plus, pourtant je l’ai vu.

Julien Négros : Bong Joon-ho, la personne qui a réalisé Parasite.

Étienne Gonnu : Je cherchais aussi, j’ai beaucoup aimé le film. J’ai lu aussi la BD que tu mentionnes qui est effectivement géniale. Vraiment une super lecture que je recommande chaudement aux personnes qui ne l’auraient pas lue, surtout si elles aiment la montagne, c’est très fort.

Julien Négros : Oui, c’est vraiment impressionnant. Déjà c’est beau et l’histoire est hyper-touchante. Je pense que c’est une des rares BD qui m’a vraiment presque arraché une larme.

Étienne Gonnu : Autobiographique d’ailleurs. On sent la profondeur du coup.

Julien Négros : Oui. Il se destinait à être guide de haute-montagne et finalement il a eu un accident. Il y a un passage assez incroyable pour de la BD, c’est assez ouf, et finalement, suite à cet accident. il s’est concentré sur le dessin et c’est très bien aussi.

Étienne Gonnu : Je pense que c’est un très bon conseil.
Sauf si tu as un dernier mot à dire, je te propose qu’on s’arrête là parce que le temps passe, malheureusement.

Julien Négros : Très bien. S’il n’y a pas d’autres questions, ça me va très bien. Ça m’a fait plaisir de revenir sur l’émission.

Étienne Gonnu : Ça nous a fait plaisir que tu reviennes et c’est toujours bien de prendre des nouvelles, de voir comment tout le monde passe ce cap. On garde le lien, on pense que c’est important. Merci Beaucoup Julien.

Julien Négros : Merci à toi, merci à toute l’équipe et bon confinement. À bientôt.

Étienne Gonnu : Porte-toi bien. À bientôt.
Nous allons faire maintenant une pause musicale comme je l’ai annoncé.

[Virgule musicale]

Nous allons écouter Poison par Ona. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Pause musicale : Poison par Ona.

Voix off : Cause Commune, cause-commune.fm, 93.1.

Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter Poison par Ona, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution. Vous retrouverez les références sur le site april.org. Je précise que ce morceau est une recommandation que nous l'avons repris du site auboutdufil.com ; nous recevions Éric Fraudain, le créateur, lors de l’émission du 14 avril, podcast numéro 62, un site que je vous recommande chaudement si vous êtes amateur de musique.

Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et partout ailleurs sur le site causecommune.fm.
Je suis Étienne Gonnu en charge des affaires publiques pour l’April. N’hésitez pas à participer à notre conversation sur le salon web dédié à l’émission, sur le site causecommune.fm, bouton « chat ».
Passons maintenant passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Le logiciel libre Jami

Étienne Gonnu : Nous allons poursuive par une discussion sur le logiciel libre Jami et je laisse pour cela la parole à mon collègue Frédéric Couchet.

Frédéric Couchet : Merci Étienne. Bonjour à toutes. Bonjour à tous. Nous allons parler pendant quelques minutes, une petite vingtaine de minutes, de téléphonie libre et de messagerie instantanée libre avec nos invités du jour Cyrille Béraud et Christophe Villemer de la société Savoir-faire Linux.
Je crois que Cyrille et Christophe sont avec nous. Bonjour Cyrille. Bonjour Christophe.

Cyrille Béraud : Bonjour Frédéric.

Christophe Villemer : Bonjour Frédéric.

Frédéric Couchet : Ils sont tous les deux là, ça nous fait très plaisir de vous avoir en direct, je suppose depuis Montréal, mais vous allez nous expliquer ça. Avant de commencer Jami, peut-être quelques mots sur la société Savoir-faire Linux. Peut-être Cyrille.

Cyrille Béraud : Bonjour la France. Moi je suis confiné comme nous tous à Val-David, un petit village au nord de Montréal. On travaille à distance. Il faut dire que dans le logiciel libre on est quand même bien outillés pour ça, donc ce n’est pas simple mais on y arrive bien.
Savoir-faire Linux est une entreprise de services en logiciel libre, je dirais très classique dans sa forme. On existe depuis 20 ans. On est basé à Montréal et on a également une petite filiale à Rennes, Christophe pourra s’en occuper, parce que c’est Christophe qui a poussé cette aventure française qui se passe très bien. Christophe peut-être que tu peux en dire deux mots ?

Christophe Villemer : Oui. Un petit mot et plus généralement sur Savoir-faire Linux. Ça fait 20 ans qu’on existe, comme a dit Cyrille. D’abord on est très fiers parce que 20 ans c’est toute une aventure et Savoir-faire Linux est aujourd’hui toujours un acteur important de l’innovation logiciel libre et ça nous force à nous réinventer. Aujourd’hui, finalement, la crise qu’on vit tous nous pousse aussi un petit peu, elle accélère, en fait, notre transition vers notre offre de services qui est vraiment poussée vers l’industrie 4.0.
Aujourd’hui, ce qui est au cœur de notre activité, notre offre de services, c’est principalement tout ce qui est l’ingénierie logicielle, l’ingénierie produit, les systèmes embarqués. C’est précisément l’activité de notre centre d’expertise qui est basé à Rennes, en France, qui est installé à Rennes depuis deux ans même si notre filiale existe en France depuis 2014, et qui va très bien parce qu’elle est au cœur de l’innovation de l’IOT et des systèmes embarqués qui, massivement, basculent sous Linux.
Donc voilà. Aujourd’hui c’est une petite équipe, ce sont quatre personnes. On recrute, donc j’en profite pour passer l’info à nos auditeurs : sur notre site on a des postes à Rennes en systèmes embarqués.

Frédéric Couchet : Merci pour cette présentation. On va préciser que IOT je suppose que c’est l’Internet des Objets. Le site de Savoir-faire Linux c’est savoirfairelinux tout attaché point com [savoirfairelinux.com]. Concernant le nom Linux, je renvoie à la chronique du début de l’émission de Véronique Bonnet, mais on ne va pas épiloguer plus en avant vu que Véronique en a parlé en début d’émission.
Là on va parler de Jami. J’ai l’impression qu’il y a un petit écho c’est peut-être quand l'un des autres micros est activés.
Aujourd’hui, l’idée de la présentation c’est de parler un petit peu d’un des projets phares de Savoir-faire Linux dans lequel il y a beaucoup d’innovation, on ne va pas rentrer dans tous les détails des innovations techniques, mais il y a quand même pas mal d’innovations. Donc Jami, logiciel libre de téléphonie et de messagerie instantanée.
Comment vous présenteriez Jami avec les principales fonctionnalités, à la fois pour le grand public et aussi pour les entreprises, car je crois que ce sont les deux publics cibles, collectivités aussi sans doute, de Jami. Qui veut commencer ?

Cyrille Béraud : C’est toute une histoire et c’est toute une épopée, Jami, pour Savoir-faire Linux. Je dirais que Jami trouve ses racines dans la fondation même de Savoir-faire Linux il y a peut-être 18 ans. Jérôme Oufella, qui est le troisième partenaire de Savoir-faire Linux, m’avait rejoint à Montréal, il venait de Marseille. Moi j’avais dans l’idée qu’on ne pouvait pas être une entreprise de services en logiciel libre si nous-mêmes on ne contribuait pas, on ne participait pas à l’écosystème du Libre. On était sur le marché, mais on devait être aussi dans le contributif et dans les communautés.

À l’époque Jérôme m’avait dit : « Écoute, il y a la voix sur IP, les communications sur Internet », c’était il y 20 ans, ce n’était pas évident à l’époque et on était partis sur un logiciel qu’on avait développé, qui s’appelait SFLPhone, qui avait gagné en réputation. C’était un projet assez modeste, un projet SIP, de téléphonie SIP juste pour Linux et, bon gré mal gré, au fil des années, on avait développé ce logiciel en recherche et développement. Ça nous avait permis d’acquérir toute une expertise en ingénierie logicielle.
À la fin des années 2010, 2012/2013, finalement le projet était abouti, je ne savais plus trop quoi en faire, comment le faire évoluer, comment apporter de la valeur et est arrivée l’affaire Snowden. En fait, sont arrivées plusieurs choses, d’abord l’affaire Snowden et l’appel de Richard Stallman à la communauté : « Il nous faut absolument une alternative à Skype ouverte et libre ». Ça c’était un premier point.
Parallèlement à ça, c’est un peu une histoire personnelle. Je m’excuse d’être un petit peu narcissique : mon fils avait fini ses études à Montréal, avait passé son bac, était parti en Suisse faire son école d’ingénieurs à l’EPFL ; on l’avait perdu un petit de vue, on se voyait à Noël, pendant les fêtes. Un jour on se retrouve en Bretagne et on se met à discuter. Il me raconte toutes ses histoires et il me parle de ces systèmes distribués et, avec son cousin, il a l’intention de faire des jeux basés sur les systèmes distribués.
Les systèmes distribués ce sont des systèmes informatiques, là je m’adresse au grand public, qui permettent de fonctionner sur Internet sans serveur ou sans infrastructure, c’est ce qu’on appelle les DHT, les Distributed Hash Table. C’est le mécanisme qu’on trouve derrière le partage de Torrent par exemple.
On discute. Moi je suis avec SFLPhone, je ne sais pas trop quoi en faire. Adrien me parle de ses histoires distribuées, Richard Stallman lance un appel à la communauté pour un Skype ouvert et libre et, tout d’un coup, je me rends compte que sur la table on a tout, on a tous les éléments pour faire quelque chose de peut-être très innovant. C’est un petit peu ce qui lance Jami, ça va commencer en 2013/2014 tout doucement et c’est à partir de 2015 qu’on se rend compte qu’on a une technologie vraiment innovante. On est capables de créer des systèmes distribués extrêmement réactifs.
Les systèmes distribués, à l’époque en tout cas, étaient limités par la faible capacité de temps de réponse : vous voyez que si vous téléchargez BitTorrent ça va prendre plusieurs minutes pour aller chercher les nœuds qui peuvent fournir les services que vous recherchez. Là on a trouvé une mécanique qui nous permet d’aller très vite. On développe d’abord la couche basse, ce qu’on appelle OpenDHT, qui est un projet qu’on trouve sur GitHub, qui fonctionne très bien, qui est un système distribué qui permet de localiser à travers le monde des interlocuteurs sans passer un serveur central.
Donc, en termes d’architecture, il y a vraiment une petite innovation, en tout cas à l’époque. C’est à partir de là qu’on se met à développer, qu’on développe au fur et à mesure le projet.
On est, je vais vous dire, très ambitieux. J’achète cash ce que me dit Richard Stallman. On veut couvrir toutes les plateformes, que ça soit les plateformes propriétaires type Microsoft, Mac, les plateformes mobiles, Android, iOS, etc. Donc on va se lancer dans ce développement et je crois, de mémoire, que c’est à partir de 2016, fin 2016 début 2017, qu’on commence à avoir une technologie qui commence à fonctionner.

Frédéric Couchet : D’accord. On va revenir sur certains points en détail. Je vais juste préciser pour les personnes qui écoutent que les révélations Snowden c’est 2013. Tu as cité l’EPFL, de mémoire c’est l’École polytechnique qui est en Suisse, je ne sais plus si c’est à Zurich ou Lausanne.

Cyrille Béraud : C’est Lausanne.

Frédéric Couchet : C’est Lausanne. On va revenir tout à l’heure sur OpenDHT parce que c’est ce que vous avez développé, c’est la partie notamment annuaire qui fait partie des spécificités, quand on va parler un peu des spécificités de Jami ; outre l’aspect logiciel libre, il y a l’annuaire décentralisé. Il y a aussi le chiffrement de bout en bout dont parlera aussi un petit peu.
Déjà, commençons d’un point de vue usage. On voit bien d’où ça vient, en tout cas les racines de ce projet, les révélations Snowden – on rappelle que c’est le lanceur d’alerte de la NSA –, Richard Stallman, dont tu as parlé, c’est le fondateur du mouvement du logiciel libre et du projet GNU, on va dire. Une petite question en passant : le projet s’appelle Jami, pourtant c’est un projet qui est officiellement dans le projet GNU. Je suppose que c’est quelque chose qui était important pour vous. Pour quelle raison avez-vous souhaité que ce projet fasse partie intégrante du projet GNU ? Est-ce qu’il faut dire finalement « Jami » ou « GNU/Jami » ?

Cyrille Béraud : C’est une bonne question. Au fil du temps, je commence à dire « GNU/Jami » systématiquement. Ça n’est pas une obligation.
Tu sais que Richard Stallman habite à Boston. La Free Software Foundation a son siège social là-bas. Boston Montréal c’est tout à côté. Richard parle parfaitement français donc c’est quelqu’un qui vient nous visiter très régulièrement à Montréal pour rencontrer la communauté du Libre, pour faire des conférences. C’est quelqu’un qui est très apprécié ici, donc c’est quelqu’un que je connais depuis pas mal d’années.
Je suis dans le côté business. La Free Software Foundation est toujours un petit peu méfiante de tout ce qui touche à l’argent, néanmoins on se côtoie et on échange.
J’apprends qu’il vient à Montréal, je vais le voir, je l’invite à déjeuner et je lui dis que je souhaite que ce projet soit un projet GNU. « Pourquoi ? », c’est la première question qu’il va me poser. Je vais lui dire « parce que c’est un logiciel qui est sensible politiquement. Je pense que j’ai sur la table les éléments technologiques pour livrer la marchandise, par contre j’ai besoin de protection. » Il me répond tout de suite : « Écoute, c’est la seule bonne réponse » et il me dit oui tout de suite. C’est un logiciel qui a une dimension politique évidente, c’est certain. On voit la pression qu’ont les autres acteurs de ce type de logiciels et être protégé, que ce logiciel soit protégé par la communauté du logiciel libre était pour moi presqu’une nécessité. Pour l’avenir même du projet, pour la pérennité du projet ça me paraissait important.

Frédéric Couchet : D’accord. Merci. On va justement en parler un petit peu, on va juste revenir sur les fonctionnalités et les cas d’usage classiques parce que j’ai dit en introduction que c’est un logiciel de téléphonie et de messagerie instantanée, mais il y a d’autres fonctionnalités.
Christophe, peux-tu nous faire un petit tour d’horizon rapide des principales fonctionnalités de Jami et des cas d’usage ? Déjà rappeler que Jami ce n’est pas une application web, c’est une application qu’on installe sur ordinateur ou téléphone.

Christophe Villemer : Absolument. Jami est un client qui va être téléchargé sur son PC ou sur son appareil mobile. Jami a aussi des fonctions vidéo, évidemment. C’est vraiment un outil de communication qui fait chat, qui fait appel audio et puis appel vidéo. C’est aussi un client SIP.

Frédéric Couchet : Est-ce tu peux juste préciser ce qu’est un client SIP ?

Christophe Villemer : Un client SIP c’est un client qui va permettre de se connecter sur les messageries téléphoniques de type Asterisk, donc sur les réseaux téléphoniques IP.

Frédéric Couchet : En gros c’est l’un des supports, c’est le protocole de support de la plupart de la voix sur IP, sur Internet en fait, ce qui rend Jami compatible avec beaucoup de choses sur Internet.

Christophe Villemer : Voilà, exactement. Donc ça a vraiment une fonctionnalité comme un Skype, comme ce que vous connaissez, comme un Telegram pour la partie chat, ça intègre l’ensemble.
Aujourd’hui nos limitations sont des limitations qui sont liées au réseau pair à pair. On offre une expérience extrêmement bonne en qualité audio et vidéo. Mumble, qu’on utilise là, offre une expérience audio extraordinaire, mais tout le travail d’ingénierie et de recherche et développement de Savoir-faire Linux s’est aussi projeté dans la qualité audio et vidéo de Jami, donc en appel un pour un principalement. On est capables de faire du regroupement de visioconférence, mais on recommande de ne pas le faire à plus de quatre/cinq pour des éléments techniques liés à l’architecture pair à pair, qui font la personne qui va initier la téléconférence à plusieurs va devoir héberger sur son ordinateur ou sur son téléphone, mais plutôt sur son ordinateur, les trois, quatre ou cinq flux vidéo. Elle doit donc être dotée d’une très bonne passante et d’une bonne ressource matérielle.

Frédéric Couchet : C’est un point important, effectivement. Ça rejoint la problématique, le choix de la décentralisation qui fait que la multiplication des flux est aussi un point important. Je crois que dans Jami, si j’ai bien compris, c’est du chiffrement de bout en bout donc de pair à pair, ce qui fait qu’effectivement ça multiplie aussi les flux et ça peut amener une possible saturation de la connexion.
Tu confirmes qu’il y a vraiment du chiffrement de bout en bout au niveau de Jami et pas un chiffrement partiel comme il peut exister dans d’autres solutions ?

Christophe Villemer : Absolument. C’est un chiffrement de bout en bout. On utilise la dernière version de TLS [Transport Layer Security] qui est sortie à la fin de l’année dernière, donc on est vraiment au goût du jour et, comme il n’y a aucun serveur de relais, la communication passe uniquement de l’appareil à d’autres appareils à travers les réseaux. Donc c’est vraiment chiffré de votre appareil à l’appareil de votre correspondant.
Tu parlais des cas d’usage Frédéric, c’est pour ça que les cas d’usage qu’on vise — on reviendra aussi sur la question essentielle de Jami qui est un outil de communication qui préserve vraiment les données, on dit la privacy, on va dire la vie privée des utilisateurs puisqu’il n’y a aucun échange de données — sont vraiment des cas d’usage de communication sensible également entre deux personnes. On voit aujourd’hui qu’on a par exemple des médecins qui, dans le cadre du confinement, réalisent des consultations à distance avec Jami, mais ce sont aussi des avocats. C’est pour ça que Cyrille disait que c’est un projet qui est sensible parce qu’effectivement, à partir du moment où on parle de communication chiffrée, on rentre dans un monde qui est particulier.

Frédéric Couchet : Oui, tout à fait. On retrouve les cas d’usage que d’autres personnes peuvent connaître avec des outils équivalents, la gestion de contacts. Une des forces de Jami aussi par rapport à d’autres solutions qu’on a pu évoquer dans l’émission c’est qu’on peut s’appeler directement, en contact direct. Par exemple si je recherche Christophe Villemer dans les contacts, je peux l’appeler directement ou être appelé directement, contrairement à d’autres solutions où, pour se retrouver, il faut donner l’adresse web avec une sorte de salon, etc. Donc c’est quand même une fonctionnalité très intéressante. Il y a le partage d’écran dont tu as parlé, je crois, et il y a aussi l’aspect messagerie textuelle. Je faisais justement des tests hier, qui fonctionnaient, avec quelqu’un et ensuite on a continué en messagerie textuelle.
Je voudrais revenir sur un point qui m’a questionné quand j’ai fait mes tests, parce que je ne maîtrise pas du tout la technologie qui est derrière, et c’est ce qu’a évoqué un petit peu au début Cyrille Béraud sur OpenDHT qui est la table de hachage. Comment fonctionne cet annuaire décentralisé ? C’est-à-dire qu’à partir du moment où il n’y a pas un serveur central qui gère l’ensemble des personnes ayant un compte Jami, parce qu’on va dire que quand on se crée un compte Jami c’est en local, sur son appareil, comment fonctionne cet annuaire décentralisé, en essayant le plus compréhensif possible ?

Cyrille Béraud : Oui. Je vais essayer. Sur le DHT, sur le système distribué, on est identifié par ce qu’on appelle techniquement un hash, une chaîne de 40 caractères, de 40 chiffres, comme un numéro de téléphone, mais évidemment comme ce sont 40 caractères, ce n’est pas utilisable par un humain. On peut d’ailleurs communiquer entre soi juste en utilisant cet identifiant de 40 caractères, sans s’inscrire dans un annuaire. On a voulu fournir un annuaire, sur le même principe, qui allait pouvoir fonctionner, je dirais même sans Savoir-faire Linux, spontanément, tout seul. On a mis en place une blockchain sur laquelle on va associer un nom d’utilisateur, Christophe Villemer, Cyrille Béraud, Frédéric, à cette fameuse chaîne de caractères de 40 caractères. Chaque transaction va être validée par tous les acteurs de la blockchain, ce qui rend cet annuaire comme un annuaire déterministe, non réversible et qui ne dépend pas de Savoir-faire Linux. Ce qui fait que lorsque tu vas rencontrer quelqu’un dans une soirée ou dans la rue tu vas lui dire « mon identifiant Jami c’est Frédéric ». On va aller sur l’annuaire de la blockchain et, à partir de ce nom Frédéric, on va récupérer ce hash, cet identifiant de 40 caractères, et la personne peut être certaine parce que c’est garanti par tous les acteurs qui vont signer la transaction sur la blockchain : ton interlocuteur va être garanti que s’il tape « Frédéric » c’est bien à toi qu’il va s’adresser.
Je ne sais pas si j’ai expliqué clairement les choses. Je pense que les gars techniques vont me comprendre tout de suite.

Frédéric Couchet : Ce n’est pas forcément évident à expliquer, effectivement, mais le point essentiel c’est qu’il y a cette certitude de savoir que c’est le bon correspondant et que ça ne dépend pas d’un serveur central. On peut même imaginer que ça fonctionne sur un réseau privé, par exemple d’entreprise ou de collectivité.

Cyrille Béraud : C’est une propriété qui est très forte des systèmes distribués, c’est que OpenDHT va fonctionner sans Internet. Pour donner un exemple, je sais que cet énoncé frappe les esprits. Imaginons que j’aie une connexion internet sur un paquebot, j’ai un lien satellitaire. Le lien satellitaire tombe, eh bien tous les gens du bateau vont pouvoir continuer à utiliser le Jami, le système distribué va se recroqueviller sur le réseau du bateau. Une fois que la connexion sera rouverte, il va pouvoir tout de suite réintégrer le réseau distribué principal. C’est vraiment une propriété qui est extrêmement forte, c’est-à-dire que même dans des endroits confinés notamment ou un petit village avec une connexion très faible, eh bien si on perd cette connexion, les gens du village vont pouvoir continuer à fonctionner.
Pour prendre un autre exemple, on travaille avec le secteur minier à Montréal. Une mine, dans le Grand Nord, c’est tout un village, ce sont des connexions satellitaires. La connexion satellitaire tombe, eh bien tous les gens de la mine vont pouvoir continuer à fonctionner avec le système de communication ; le système distribué va tout simplement se recroqueviller sur lui-même, continuer à fonctionner, et dès qu’il a une autre ouverture sur une autre partie du réseau, il va se rendre sur cette partie du réseau.

Frédéric Couchet : D’accord. On va avancer un petit peu parce que le temps passe super vite, mais on aura le temps de vous réinviter, je vous le dis tout de suite, pour parler de Jami et aussi pour parler du logiciel libre au Québec et compagnie, sur un temps beaucoup plus long.
Petite question : Jami a été initié par Savoir-faire Linux. Aujourd’hui qui développe Jami ? Est-que c’est toujours uniquement Savoir-faire Linux ou est-ce que vous avez des contributions externes ? Et deuxième question : à partir du moment où finalement on peut utiliser Jami sans Savoir-faire Linux, est-ce que derrière vous avez un modèle économique pour le développement de Jami ou c’est un développement qui est fait en dehors, on dirait, de toute recherche de retour sur investissement, si je peux dire, même si je n’aime pas beaucoup ce terme ? Peut-être Christophe Villemer sur cette partie.

Christophe Villemer : Oui, sur la partie modèle d’affaires et je laisserai Cyrille répondre à l’autre.
On a effectivement un modèle d’affaires lié, tu as commencé à en parler Frédéric, à ce qu’on a appelé JAMS qui est un serveur qui va permettre justement d’intégrer un pool de clients Jami dans une organisation. C’est-à-dire qu’au lieu de connecter les comptes à travers l’annuaire blockchain public, eh bien on va pouvoir connecter les comptes à travers une PKI [Public Key Infrastructure] d’entreprises, un annuaire LDAP [Lightweight Directory Access Protocol], un Active Directory. On a développé JAMS, Jami Account Management Server, qui va permettre ça. Et là, à travers ce serveur-là pour lequel il y a une version disponible sur GitHub et sur notre site, on opposera un peu au modèle d’affaires RedHat une version supportée avec soutien technique et une mise à jour de sécurité, donc avec un coût d’entrée qui est assez bas et ça c’est le modèle d’affaires qui est en cours. On a un store qui va permettre d’acheter ces souscriptions en ligne qui devraient sortir, on l’espère, au mois de mai.

Frédéric Couchet : D’accord. Super. Cyrille, tu veux compléter sur cette partie ?

Cyrille Béraud : Jami c’est quand même juste les composants de base : c’est GnuTLS, c’est Ffmpeg, c’est PJSIP et d’innombrables sous-librairies qui sont gérées par la communauté. Donc c’est vraiment un projet qui est très large, qui utilise tous les composants libres principaux.
C’est aussi une équipe presque d’une dizaine développeurs actuellement, une dizaine de personnes qui travaillent soit sur la commercialisation soit sur le développement, essentiellement Savoir-faire Linux. On a beaucoup de contributions. On a deux/trois contributeurs externes qui sont significatifs. C’est beaucoup de relations avec l’équipe de Ffmpeg, avec l’équipe notamment de PJSIP avec qui on a créé des liens très étroits. Donc on peut dire que c’est vraiment un projet libre au sens pur du terme.
J’aimerais compléter quand même, alors là c’est presque de la philosophie du Libre. Le modèle économique d’un logiciel libre doit marcher. Celui qu’on a repris c’est celui de RedHat. Donc Jami sera toujours distribué sous licence GPLv3+ pour être précis, mais on va offrir des services à des organisations qui veulent l’utiliser, qui veulent avoir du support sur les composants logiciels qu’on fournit.

Frédéric Couchet : On va préciser que la GPLv3 c’est la General Public license, d’ailleurs du projet GNU qui garantit que c’est un logiciel libre et que les versions modifiées vont rester libres.
Pour les logiciels que tu as cités on mettra les références sur le site de Cause Commune, causecommune.fm dans la page consacrée à l’émission et sur le site de l’April, parce que tu as cité plusieurs de logiciels dont Ffmpeg qui est un outil qu’on utilise beaucoup pour le traitement audio et vidéo.
Il nous reste vraiment quelques minutes. Je vais déjà rappeler aux personnes qui écoutent l’émission que si elles veulent tester Jami le site web c’est jami.net, jami c’est j, a, m, i, c’est disponible sur toutes les plateformes à priori, MacOS, Windows, systèmes GNU/Linux, Android et je crois qu’il y a aussi iOS. N’hésitez pas à le tester.

Cyrille Béraud : Android TV également, on est sur une petite niche. Ceux qui ont une console Android TV Nvidia qui supporte des caméras, c’est probablement la seule solution qui permet de faire de la vidéo de salon, familiale.

Frédéric Couchet : D’accord. Il nous reste deux/trois minutes maximum. Première question rapide : est-ce qu’avec le confinement vous avez noté une montée en puissance de l’intérêt pour Jami ?

Christophe Villemer : Depuis le mois de mars, c’est certain. On a vécu sur mars et avril une augmentation de quasiment dix fois les téléchargements que nous avons sur jami.net. On a vraiment suivi la courbe de confinement des pays. Il y a eu l’Italie, l’Allemagne, la France, les États-Unis. Donc oui, sur mars et avril on est quasiment à plus 500/600 % de téléchargements. Je dirais que les zones principales de téléchargement et aujourd’hui d’utilisation de Jami sont la France, les États-Unis, l’Allemagne, la Russie notamment et l’Iran.

Frédéric Couchet : D’accord. En une minute, Cyrille ou Christophe, quelles sont les évolutions à venir pour Jami dans les mois ou les années à venir ?

Cyrille Béraud : L’entreprise Savoir-faire Linux va investir beaucoup, est en train d’investir beaucoup et accélérer le développement de Jami. Je dirais que les premiers retours du marché sont extrêmement favorables. La crise actuelle a aussi accéléré toute une série de collaborations. Je peux vous annoncer qu’on vient de recevoir un soutien du Conseil national de recherches du Canada qui va nous permettre de financer pas mal de gros composants essentiels pour Jami. Donc ça va être un financement qui va probablement propulser l’entreprise dans les années à venir.

Frédéric Couchet : D’accord. Christophe.

Christophe Villemer : Le groupe chat, en fait, c'est un des composants importants qui manque aujourd’hui, qui est en forte demande pour les usages. Pourquoi aujourd’hui il n’est pas prêt, c’est qu’un groupe chat décentralisé et vraiment sécurisé…

Frédéric Couchet : Explique en français ce qu’est un groupe chat s’il te plaît.

Cyrille Béraud : Oui, un salon de discussion.

Frédéric Couchet : Merci.

Cyrille Béraud : C’est un des gros enjeux — comme je sais que c’est la fin de l’émission, je me précipite. Le groupe chat, effectivement, la collaboration : faire de Jami qui était initialement pensé comme un système pair à pair, où on peut développer tous les composants distribués pour le travail collaboratif, donc on va améliorer les performances des conférences. On devrait être capables d’arriver à 12, peut-être 24 participants à des conférences, à un système de groupe chat, de conversation de groupe efficace, probablement au mois de septembre.
Là aussi, j’aimerais envoyer un petit message à la communauté : on recherche de l’expertise. Si vous êtes des développeurs pointus C++, C, n’hésitez pas à nous contacter, on cherche de l’aide, on cherche à augmenter notre équipe.

Frédéric Couchet : Merci Cyrille. En 15 secondes, est-ce que tu voulais ajouter quelque chose, Christophe ?

Christophe Villemer : Non. C’est bon. On vous remercie et on souhaite une bonne fin de confinement à tous.

Frédéric Couchet : Je vous remercie. On aura l’occasion de vous recevoir à nouveau très bientôt dans l‘émission.
C’était Cyrille Béraud, président de Savoir-faire Linux, Christophe Villemer, vice-président de Savoir-faire Linux. Savoir-faire Linux c’est savoirfairelinux tout attaché point com [savoirfairelinux.com]. On parlait de Jami, logiciel libre de téléphonie, de messagerie instantanée, partage d’écran. C’est donc jami.net, j, a, m, i point net et vous retrouverez toutes les références sur causecommune.fm et sur april.org.
Je repasse la parole à mon camarade Étienne Gonnu.

Étienne Gonnu : Merci Fred.
On te retrouve demain, je crois, pour une émission spéciale, La playlist de Libre à vous !, à 13 heures.

Frédéric Couchet : Tout à fait, 13 heures, avec Valentin et Baptiste, on diffusera des musiques libres commentées par Valentin et Baptiste, donc à 13 heures.

Étienne Gonnu : Bonne fin de journée. Merci pour cet échange.

[Virgule musicale]

Je vous propose une petite une pause musicale. Nous allons écouter Bières et potes par Les gueules noires. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Bières et potes par Les gueules noires.

Voix off : Cause Commune, cause-commune.fm, 93.1.

Étienne Gonnu : Nous venons d’écouter Bières et potes par Les gueules noires, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution. Vous retrouverez les références sur le site april.org.
Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 en Île-de-France et partout ailleurs sur causecommune.fm. Je suis Étienne Gonnu en charge des affaires publiques pour l’April.
Nous allons passer au dernier sujet.

[Virgule musicale]

Entretien avec François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI

Étienne Gonnu : Nous allons prendre des nouvelles de François Poulain, trésorier de l’April et artisan du logiciel libre chez CLISS XXI.
Comment ça va François ?

François Poulain : Eh bien Étienne, ça va bien. Et toi ?

Étienne Gonnu : Très bien. En plus on prend des nouvelles des amis dans l’émission, donc ça donne la pêche, c’est cool.
Pour les personnes qui n’auraient pas le plaisir de te connaître est-ce que tu pourrais te présenter rapidement, notamment sous tes plusieurs et nombreuses casquettes apriliennes ?

François Poulain : En fait, je vis dans le Nord, dans le Pas-de-Calais, un endroit, on en reparlera, qui est rural, rural au sens où il n’y a pas de ville de plus de 10 000 habitants à moins de 50 minutes de chez moi. Donc c’est rural.
Je travaille chez CLISS XXI qui est une coopérative qui est basée historiquement à Liévin mais qui s’est développée un petit aussi sur Lille ces dernières années, on a deux lieux. Je travaille là-bas, on fait du logiciel libre, et je suis aussi engagé à l’April depuis assez longtemps, membre depuis 2005 et engagé depuis plus de dix ans. Avec le temps je suis devenu trésorier, je n’ai pas encore réussi à refiler mon mandat, donc je suis encore trésorier !
Ces dernières années je participe pas mal à l’April au niveau de l’admin-sys, faire un petit peu les tâches de l’ombre, veiller à ce que les serveurs fonctionnent bien.

Étienne Gonnu : D’un point de vue salarié, beaucoup de remerciements.

François Poulain : On dit souvent que c'est une tâche ingrate parce qu’on ne s’en aperçoit que quand ça tombe en panne !

Étienne Gonnu : Je parlais pour mes collègues ; on vous envoie plein de cœurs, que ce soit à toi, à Quentin, à Christian. Merci beaucoup pour cet engagement et ce travail bénévole.
Tu utilises un terme, tu te présentes comme artisan du logiciel libre. Je trouve l’expression très jolie. Est-ce que tu pourrais nous dire pourquoi justement tu es attaché à cette expression ? Pour toi c’est quoi un artisan du logiciel libre ? Qu’est-ce qui fait de toi un artisan ?

François Poulain : C’est une bonne question. On fait du logiciel libre, mais on n’a pas une politique de l’offre : on n’a pas un produit qu’on peaufine bien et qu’on essaye de refiler, le même à tout le monde.
Quand on va voir un usager et qu’on réfléchit à des solutions avec lui, la première chose qu’on écoute c’est son besoin. En fait, on part du principe que c’est à nous de s’adapter à son besoin et pas l’inverse. Ça c’est le principe théorique, ça ne veut pas dire qu’on ne déploie pas des produits parce que, des fois, il y a des besoins qui sont similaires d’une organisation à une autre et on va pouvoir les reproduire. Et très souvent la mutualisation a du bon, ça permet de limiter les coûts et c’est aussi le sens du logiciel libre, c’est partager, mutualiser, s’enrichir mutuellement, donc partager les besoins ça a un intérêt. On essaye de ne pas oublier ça.
Il y a beaucoup de gens dans le monde de l’informatique, y compris dans le monde du logiciel libre qui ont une spécificité qu’ils affûtent et ils essayent de trouver, comment dire, des gens qui sont intéressés par leur savoir-faire, ce qui est une très bonne approche, je n’ai aucun problème avec ça. Nous on essaye plutôt, en fait, d’aller voir les organisations, donc des associations, des mairies, des entreprises, etc., et notre préoccupation c’est qu’elles aillent vers le Libre. Pour qu’elles aillent vers le Libre, on se préoccupe avant tout de leurs besoins. C’est ça le côté artisanal de notre démarche.

Étienne Gonnu : Ça me paraît très clair. Peut-être que tu télétravaillais déjà à la base, mais j’imagine que, de fait, vous devez télétravailler encore plus. Comment, au sein de votre structure CLISS XXI, vous ressentez cette période ? Quelles pratiques et quel modèle d'organisation mettez-vous en place ?

François Poulain : J’ai présenté CLISS XXI comme une coopérative. En fait, on est un petit plus que ça, nous on est autogérés, ça veut dire que chez nous il n’y a pas un gérant qui prend les décisions. On a un gérant élu mais qui a vraiment un mandat de représentation auprès de l’administration. Les décisions se prennent en collectif. Habituellement on se réunit mettons deux fois par mois à peu près et on discute des orientations à venir soit sur le plan technique soit sur le plan des engagements qu’on peut prendre à droite à gauche, des évènements qu’on a envie d’organiser, des sujets qui nous traversent.
Là-dessus le confinement pèse un peu, enfin pèse franchement. C’est-à-dire que sur l’activité informatique, dans le monde de l’informatique, comme disaient les collègues avant, on est plutôt bien outillés, surtout dans le monde de l’informatique libre, on est plutôt bien outillés pour travailler à distance, ce qui ne veut pas dire qu’humainement ce n’est pas pesant.
Par contre pour nous, une difficulté quand même, c’est qu’on sent que la capacité à échanger de visu, à dessiner au tableau ou à débattre ensemble, est franchement amputée. On met en place, comme tout le monde, des solutions d’audioconférence, de visioconférence ou autre, mais ça ne remplace pas, quand même, la réunion en présentiel.

Étienne Gonnu : C’est sûr. C’est intéressant aussi que ça vienne justement d’une structure qui travaille dans l’informatique. Je trouve que ça fait le lien avec ce qui a été dit plusieurs fois dans l’émission sur l’importance de l’humain qui reste, même dans ces métiers, un des facteurs principaux.
Du coup, ta pratique du télétravail ? j’imagine que tu télétravaillais déjà de base, est-ce que tu as des conseils à donner en termes de télétravail ? Est-ce que ça t’a permis de trouver d’autres outils, d’autres manières de travailler ?

François Poulain : Oui. On a une pratique occasionnelle chez nous mais régulière du télétravail. Occasionnelle au sens où ce n’est pas tellement possible dans notre organisation de ne pas se voir pendant deux mois. Là on y est contraints donc on s’adapte, mais habituellement ce n’est pas quelque chose qu’on souhaite. Habituellement on souhaite plutôt se voir régulièrement, se voir plusieurs fois dans la semaine s’il faut.
Au niveau télétravail, ce que je recommande un peu c’est d’avoir des bonnes conditions de travail. Il ne faut pas négliger sa posture au travail, avoir un bon ordinateur, un bon écran, prendre le temps de régler sa chaise, avoir une table à hauteur, etc. Je dis ça tout en mesurant le fait qu’on n’est pas toujours bien outillé. Par exemple, moi je vis dans une petite yourte à la campagne, je n’ai pas tout ça chez moi. Je n’ai pas une chaise de bureau, je n’ai pas un bureau à hauteur ergonomique, etc. Donc on bidouille. J’ai adapté ma chaise en paille classique avec un bidon pour régler la hauteur ; je fais des choses comme ça !

Étienne Gonnu : J’ai une chaise en osier avec un gros coussin qui me met à peu près à bonne hauteur. Donc on bidouille, je pense que c’est le terme.

François Poulain : C’est important, il ne faut négliger ça. Même si ça peut sembler de la bidouille, ça joue énormément en termes de confort, parce que passer plusieurs semaines, huit par jour voire plus, assis dans une mauvaise posture, ça peut être mauvais pour le dos, ça peut être mauvais pour les cervicales, ça peut être mauvais pour le canal carpien, les poignets, ce sont les fameux troubles musculo-squelettiques dont on entend parler de temps en temps ; quand ce genre de chose nous affecte ça provoque des douleurs assez lourdes et ça peut empêcher de dormir.

Étienne Gonnu : Et puis ça joue sur le moral. On voit bien que le moral est quand même particulièrement important aussi dans cette période.
Tu nous parlais de tes conditions de confinement, je crois que tu les décris comme étant un confinement de luxe, effectivement tu peux profiter de l’extérieur. Qu’est-ce que tu fais pour garder la pêche ? Est-ce que tu as des recommandations, que ce soit de lecture, de quoi que ce soit d’ailleurs ?

François Poulain : J’ai la chance d’avoir un potager. En ce moment c’est la période des semis. En fait, je fais un petit peu une promenade plusieurs fois par jour et je vais voir méticuleusement où en sont les semis. Voilà, ça occupe ! Sinon, comme tout le monde, on consacre pas mal de temps à lire des livres, à écouter des podcasts. Par exemple deux podcasts qu’on écoute beaucoup en ce moment avec ma compagne c’est Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin sur France Inter, qui sait faire des jolies histoires historiques, scientifiques, techniques, philosophiques, avec une grande ouverture d’esprit, c’est très beau.

Étienne Gonnu : On mettra les liens sur le site de l’April.

François Poulain : Oui. Un autre podcast qu’on a écouté il n’y a pas longtemps, qui était sympa, c’est un cours de cosmologie de Aurélien Barrau, qu’on trouve sur des plateformes vidéo en ligne. Voilà un exemple de choses qu’on écoute.

Étienne Gonnu : Super. Je vois malheureusement que le temps file. Si tu as une dernière chose que tu souhaiterais préciser ?

François Poulain : En ce moment ma compagne lit L’Homme neuronal de Jean-Pierre Changeux, mais moi je n’ai pas le temps de lire. Je fais de l’ordinateur à la place !

Étienne Gonnu : Oui, on sait que tu es très investi, comme d’autres, dans ton travail mais aussi pour l’April. Ce n’est pas forcément du temps chômé pour tout le monde.
Franchement, François, un grand merci. Fred veut des photos de ton organisation, de ton bidon et de ta chaise. Je crois qu’il te relancera sûrement sur le sujet.
Un grand merci François pour cet échange.

François Poulain : Merci à vous. Super émission.

Étienne Gonnu : Bonne journée. Merci.

[Virgule musicale]

Annonces

Étienne Gonnu : Nous approchons de la fin de l’émission. Comme à mon habitude on va faire ça un peu sur le fil. Je vous propose quand même quelques annonces avant qu’on se quitte.
On mentionnait avec Frédéric l’émission spéciale qu’il anime, ce sera la troisième, La playlist de Libre à vous !, une compilation de musiques libres qui ont déjà été diffusées dans l’émission, commentées par Valentin qui anime deux émissions musicales sur Cause Commune. Donc ce sera en direct demain, mercredi 29 avril de 13 heures et 14 heures, et bien sûr disponible ensuite en podcast.
Autre annonce : pour travailler à distance, des agents du ministère de l’Éducation nationale ont mis à disposition des services basés sur des logiciels libres, utilisables par les académies ; ça comprend PeerTube un service de vidéo, Nextcloud, des Etherpad, des forums, des blogs, des portails d’applications personnalisables. On vous mettra le lien vers le site qui recense tout ça avec des tutoriels, avec des vidéos qui sont disponibles.
Nous avions aussi parlé du LibrePlanet qui est un évènement libriste très important organisé par la Fondation pour le logiciel libre, la FSF, Free Software Foundation, un évènement annuel organisé à Boston. L’édition 2020, vu le contexte, a été organisée entièrement à distance ce qui, en soi, est une très belle prouesse ; les vidéos sont désormais en ligne, on mettra bien sûr le lien sur april.org.

Notre émission se termine. Je remercie les personnes qui ont participé : Véronique Bonnet, Julien Négros, Frédéric Couchet, Cyrille Béraud, Christophe Villemer et François Poulain.
Aux manettes de la régie aujourd’hui William.
Merci également à Sylvain Kuntzmann, bénévole à l’April, à Olivier Grieco, le directeur d’antenne, qui s’occupent de la post-production des podcasts.
Merci également à Quentin Gibeaux, bénévole à l’April, qui découpe le podcast complet en podcasts individuels par sujet.

Vous retrouverez sur notre site web, april.org, toutes les références utiles, comme j’ai pu le mentionner, ainsi que sur causecommune.fm. N’hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi des points d’amélioration. Toutes vos remarques et questions sont les bienvenues à l’adresse libreavous@april.org.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission. Si vous avez aimé cette émission n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous et également à faire connaître la radio Cause Commune, la voix des possibles.

La prochaine émission aura lieu en direct le 5 mai 2020 à 15 heures 30, toujours en confinement et toujours sur Mumble. Nous continuerons sans doute à prendre des nouvelles des amis de l’April et des personnes qui ont contribué et qui contribuent à nos actions.

Nous vous souhaitons de passer une très belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi 5 mai et d’ici là prenez soin les uns et les unes des autres

Générique de fin d'émission : Wesh Tone par Realaze.

Décryptualité du 4 mai 2020 - apps.education.fr les services libres mis en place par l'éducation nationale

mar, 05/05/2020 - 01:33

Écouter ou télécharger le Décryptualité du 4 mai 2020 (13 minutes 30 secondes)

Pour combler ses lacunes en matières d'outils d'enseignement à distance, le ministère de l'éducation nationale mise enfin sur le logiciel libre et met à disposition une série de services libres à destination des établissements.

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Revue de presse de l'April pour la semaine 18 de l'année 2020

lun, 05/04/2020 - 20:56

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[Numerama] Le confinement pousse l'Éducation nationale à regarder vers le logiciel libre

✍ Julien Lausson, le jeudi 30 avril 2020.

C’est l’un des effets inattendus de la crise sanitaire. Alors que le confinement dure depuis six semaines, le ministère de l'Éducation nationale explore l’utilisation de logiciels libres pour aider son personnel.

[Reseaux-Telecoms.net] Comment valoriser les services de logiciels libres basés sur le cloud

✍ David Linthicum, le mercredi 29 avril 2020.

Alors que l’usage de l’open source s’est banalisé dans l’entreprise, aussi bien dans le cloud que sur site, celles-ci ne savent plus trop comment valoriser leur IT dans le cloud.

[LeMagIT] Les nouvelles attaques contre le logiciel libre

✍ Thierry Carrez, le mercredi 29 avril 2020.

Le logiciel libre est à nouveau attaqué. Ses adversaires cherchent à le redéfinir à leur profit, notamment à grand renfort de licences restrictives. Ils disposent de beaucoup de moyens. Une communication claire, forte et coordonnée du monde du libre est nécessaire pour le préserver.

[The Conversation] Les fab labs apportent des solutions concrètes et locales à la crise du Covid-19

✍ Kevin Lhoste, le mardi 28 avril 2020.

Les fab lab sont équipés pour concevoir de nouvelles technologies et les prototyper rapidement – en attendant le passage à l'échelle industrielle, ils équipent soignants et patients.

[NotreTemps.com] Virus: organisations de défense des droits et avocats alertent sur le traçage numérique

Le mardi 28 avril 2020.

Le projet controversé de traçage numérique, envisagé par le gouvernement pour lutter contre la pandémie de coronavirus après le confinement, représente une atteinte à la vie privée et aux libertés, alertent mardi des organisations de défense des droits, syndicats et avocats.

Et aussi:

Suite à la mobilisation internationale l'ICANN rejette la vente de PIR qui gère le domaine .org

lun, 05/04/2020 - 15:19

Fin 2019, l'ICANN avait annoncé son intention de vendre Public Interest Registry (PIR), organisme sans but lucratif qui gère le domaine internet « .org », à un fonds d'investissement privé, Ethos Capital. Cette annonce avait suscité d'importantes craintes et généré une mobilisation internationale demandant l'annulation de cette vente. L'ICANN vient d'annoncer sa décision d'annuler la vente. Mais l’Electronic Frontier Foundation indique qu'il ne faut pas en rester là.

Le domaine « .org » concerne avant tout les organisations à but non lucratif. Il est utilisé par exemple par la Free Software Foundation (FSF), l’Electronic Frontier Foundation (EFF), Wikipédia, Internet Archive, Framasoft, Creative Commons, LinuxFr.org et bien sûr, l'April.

Ce domaine est géré par une organisation sans but lucratif Public Interest Registry (PIR), détenue par l’Internet Society. L'ICANN souhaitait vendre PIR à un fonds d'investissement, privé Ethos Capital.

Ce changement a suscité d'importantes craintes d’une part en termes de coût — le tarif d'enregistrement d'un sous-domaine en « .org » était plafonné jusqu’à récemment —, mais aussi en termes de risques de censure. L'EFF avait lancé une campagne « Save .ORG » pour expliquer les dangers d'un tel changement et pour demander l'annulation de la vente de PIR à Ethos Capital. La campagne avait pris notamment la forme d'une lettre adressée à Andrew Sullivan, président de l'Internet Society. L'April avait co-signé la lettre (version française de la lettre).

Dans un communiqué du 30 avril 2020, l'ICANN a annoncé avoir pris la décision de rejeter la vente de PIR. L'EFF salue cette décision mais précise que cette histoire montre clairement que l'Internet Society ne souhaite plus gérer le registre du « .org ». L'EFF suggère donc que l'ICANN organise une consultation ouverte pour sélectionner un nouvel opérateur du domaine qui permettra aux organisations à but non lucratif de faire entendre leur voix dans sa gouvernance et une véritable garantie contre la censure et l'exploitation financière.

Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (5 mai 2020)

lun, 05/04/2020 - 10:18
Start: 5 Mai 2020 - 15:30End: 5 Mai 2020 - 17:00

Réécouter en ligne

Lire la transcription

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65e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 5 mai 2020 de 15 h 30 à 17 h 00. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujets traités sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

Au programme :

  • sujet principal : logiciels libres dans l'Éducation nationale avec Luc Bourdot (responsable du pôle de compétence nationale logiciels libres (pôle Eole). Au sein de l'équipe de la plateforme Apps éducation il est chargé du pilotage des développements et de l'intégration (des composants libres).
  • la chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, avec l'interview de Marc Hépiègne de l'association Oisux (groupe d'utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres dans l'Oise
  • Nous prendrons des nouvelles d'd'Easter-Eggs (entreprise spécialiste logiciels libres) avec Pierre-Yves Dillard

Nous contacter pour poser une question :

Intervenir pendant le direct (mardi 5 mai 2020 de 15h30 à 17h00) :

Écouter le direct mardi 5 mai 2020 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

Écouter les émissions précédentes

Émission « La playlist de Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (6 mai 2020)

lun, 05/04/2020 - 10:14
Start: 6 Mai 2020 - 13:00End: 6 Mai 2020 - 14:00

Cinquième émission spéciale La playlist de Libre à vous ! en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mercredi 6 mai 2020 de 13 h à 14 h. Nous diffuserons certaines des musiques libres diffusées dans l'émission. Les musiques seront commentées par Valentin qui co-anime deux émissions sur la radio (Les joyeux pingouins en famille et Saturday night fraîcheur).

Intervenir pendant le direct (mercredi 6 mai 2020 de 13h à 14h) :

Écouter le direct mercredi 6 mai 2020 de 13 h à 14 h   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

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StopCovid l'application de tracking mal partie - Décryptualité du 27 avril 2020

sam, 05/02/2020 - 13:32


Titre : Décryptualité du 27 avril 2020 - StopCovid l'application de tracking mal partie
Intervenant·e·s : Nolwenn - Nico - Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 27 avril 2020
Durée : 13 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 17 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : The Bluetooth logo, Wikimedia Commons - Domaine public
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

StopCovid, l'application censée aider à prévenir le développement de l'épidémie donne lieu à beaucoup de discussions, d'avis contradictoires et semble bien mal partie.

Transcription

Voix off de Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 17. Salut Manu.

Manu : Salut Nolwenn.

Nolwenn : Salut Nico.

Nico : Salut Luc

Luc : Qu’a-t-on au sommaire cette semaine ?

Manu : Un gros sommaire qui parle beaucoup de covid, forcément.

Luc : Incroyable !

Nolwenn : atlantico, «Jitsi, l'appli open source pour échapper aux failles et dangers de Zoom ».

Manu : On reparle d’une application, de cette application de conférence vidéo qu’on est en train d’utiliser en ce moment-même pour enregistrer, qui marche plutôt bien, on en est assez contents. Rappelons qu’il y a plein de problèmes de sécurité qui ont été remontés pour Zoom, donc Jitsi fait sa pub, quelque part, sur le sujet, notamment parce que c’est du Libre. Tout le monde en parle et l’utilise en ce moment.

Nolwenn : Le Figaro.fr, « Mobilisation générale pour développer l'application StopCovid », un article de Elsa Bembaron.

Manu : Développer cette application c’est pour essayer de tracer les contacts des gens. On va en parler juste après.

Nico : francetv info, « “On est en pleine guerre informatique”: après le coronavirus, faut-il s'attendre à une autre crise? », un article d'Antoine Marquet.

Manu : Il semblerait qu’en ce moment-même il y a beaucoup d’attaques informatiques qui ont lieu, notamment dans les hôpitaux, c’est bizarre, c’est rageant. Il faut se préoccuper du futur parce qu‘aujourd’hui on se rend compte qu’Internet est indispensable, c’est une brique nécessaire au fonctionnement de la société mondiale, donc il faudrait s’assurer que ça continue à être le cas, notamment en s’assurant que ça soit un outil hyper-solide et qu’il le reste. Éviter la centralisation.

Nolwenn : Il n’y a pas que les hôpitaux, il y a aussi tous les instituts de recherche qui sont attaqués.

Manu : Oui. Ça a l’air d’être un gros truc en ce moment, on ne sait pas trop d’où ça vient. On en reparlera peut-être si on découvre des informations là-dessus.

Nolwenn : FZN, « Open Covid Pledge : l'Open Source au service de la lutte contre le Covid-19 ? », un article de Micka.

Manu : C’est une sorte de mobilisation où on est d’accord pour mettre en commun ce qui est inventé, découvert, créé pour combattre le Covid-19 et sa propagation. C’est plutôt sympa parce tout ça c’est un peu l’esprit du Libre, on met en commun, on partage et on ne s’attaquera pas sur ce qui a été créé, donc c’est plutôt bien.

Nolwenn : Siècle Digital, « L'UE lance une plateforme de données dédiée au partage d'informations sur le Covid-19 ? », un article de Valentin Cimino.

Manu : Il va falloir qu’on aille jeter un œil, parce que c’est vrai que c’est plutôt une bonne idée. Il y a beaucoup d’initiatives qui sont lancées dans le monde entier, donc une institution un peu majeure qui essaye de regrouper, de proposer un pôle où on peut se retrouver. Ce n’est pas mal, c’est une bonne idée, mais il faut aller voir comment c’est implémenté.

Nolwenn : cio-online.com, « L'Université de Nantes déploie sa bureautique collaborative en ligne en interne ? », un article de Bertrand Lemaire.

Manu : C’est un gros truc, il y a des dizaines de milliers d’utilisateurs potentiels. Ça fait plaisir, c’est plutôt bien. L’article est payant, malheureusement, donc je n’ai pas pu tout regarder mais c’est plutôt intéressant. Je pense qu’on risque d’en reparler dans un prochain podcast.

Nolwenn : UP' Magazine, « Les communs, pour un autre futur du travail ? », un article de Grégoire Epitalon.

Manu : Oui, tout le monde parle futur parce qu’on essaye de réfléchir à l’après covid, notamment dans le contexte du travail où les communs, donc une autre organisation économique, peut être intéressante à creuser, à mettre en place. On peut toujours avoir cet espoir, l’article met ça en avant.
Le sujet du jour, je vous propose, on va parler du covid !

Luc : Encore ! De StopCovid, l’application ou, en tout cas, le projet d’application pour surveiller tout le monde pour essayer d’enrayer l’épidémie.

Nico : Ça fait un peu gros bordel en ce moment. Il y a plusieurs projets pour faire cette application-là qui sont arrivés à peu après en même temps et aujourd’hui la France est en train de prendre des directions assez bizarres. Il y a une guerre avec Google, Apple, etc. Donc c’est un vrai bordel autour du sujet.

Manu : On peut déjà reprendre ce qu’est l’idée de base de cette application, parce qu’il y a peut-être plein de gens qui nous écoutent qui n’ont pas trop de vision là-dessus ?

Luc : À quoi ça sert. Ce n’est pas très clair pour moi non plus.

Nolwenn : Si jamais vous êtes quelqu’un qui est tombé malade, en fait, le problème qu’on a, c’est de savoir qui vous avez pu rencontrer avant de tomber malade qui pourrait potentiellement tomber malade à son tour, pour essayer, justement, de limiter le plus possible le cas d’une contamination exponentielle. Pour ça, une des solutions qui peut être envisagée et mise en place, c’est justement une application sur votre téléphone qui pourrait savoir qui vous avez rencontré dans votre entourage au fur et à mesure que vous vous êtes déplacé, donc de pouvoir prévenir ces personnes-là qu’elles ont rencontré quelqu’un qui est tombé malade.

Luc : Et éventuellement les tester, etc. On comprend que ça surveille tout le réseau de relations, exactement le genre de choses qu’on n’aime pas du tout. C’est un système de surveillance, mais effectivement, en période d’épidémie, c’est un outil fort utile.

Nico : Sauf que derrière il y a plein de problèmes aujourd’hui. Déjà la vie privée, parce que quand on cherche à créer le graphe de relations entre les personnes, ça veut dire que ça peut être un vrai mouchard de poche en fonction de comment c’est utilisé. Il y a le problème, aujourd’hui, que ça passe par les smartphones, du coup il y a du Google et du Apple dans la boucle avec toutes les situations de monopole et qu'ils ne sont pas enclins à faire ce que les États demandent et là, pour le coup, ils ont plutôt tendance à protéger leurs utilisateurs. Du coup, ça donne des choses assez compliquées. Aujourd’hui les politiques français ont décidé de faire leur truc dans leur coin en essayant d’imposer à Google et Apple d’ouvrir les portes en grand à la surveillance de masse et en passant par des grosses boîtes, les grosses SSII [Société de services et d'ingénierie en informatique] qui ont été responsables d’énormément de fiascos logiciels, on en a déjà parlé ici, Louvois [Logiciel unique à vocation interarmées de la solde], plein de logiciels comme ça qui ont fini dans des situations complètement catastrophiques. Il y a tout qui se concentre ici et il faut trouver une solution d’ici 15 jours.

Nolwenn : Oui, mais ça c’était avant. Maintenant elles ont retenu les leçons du passé, elles ne vont pas recommencer !

Manu : On peut remarquer que plus ou moins tous les pays essayent de partir sur cette piste de faire une application pour les téléphones portables parce que tout le monde, plus ou moins, a un téléphone portable, donc avec cette idée d’outiller tout le monde et de pouvoir suivre sa population. C’est déjà un petit peu ce qui se passe avec les opérateurs téléphoniques qui ont des informations de masse, plutôt anonymisées et ça leur permet d’avoir une idée des mouvements des foules. Mais là, c’est pour être plus précis et essayer de savoir…

Luc : Qui a rencontré qui.

Manu : Aujourd’hui tous les pays le font plus ou moins ; l’Autriche, l’Australie, l’Allemagne, la Grande-Bretagne sont en train de travailler sur différents outils. Il y a des protocoles qui ont été imaginés, qui ont été réfléchis et il faut remarquer que la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont une idée, c’est de pouvoir centraliser sur des serveurs sous leur contrôle, pour savoir qui a rencontré qui. Et tout ça, cette idée de centralisation, c’est bloqué par les téléphones parce que, sur les téléphones, Apple, Google ne permettent pas facilement d’ouvrir les connexions, ce qui s’appelle Bluetooth, c’est le protocole qui va être utilisé pour que les téléphones qui se rencontrent se fassent : « Bonjour je suis untel – Bonjour, je suis untel », c’est grâce à Bluetooth. Effectivement Apple, Google, bloquent et ne veulent pas que ce soit centralisé. C’est un peu gênant et d’ailleurs l’Allemagne vient de bouger sur le sujet.

Nolwenn : Il y a quand même un paradoxe intéressant dans ce que tu viens de dire, Manu, c’est que Google et Apple font quand même partie de ce qu’on appelle les GAFA ou les GAFAM, qui ont tendance, justement, à centraliser tout ce qui est données. Et là, comme ce n’est pas eux qui ont eu l’idée, ils ne veulent pas que ce soit centralisé ? C’est ça le truc ?

Nico : Ils veulent surtout que ce soit centralisé chez eux et pas chez un tiers. Le problème derrière c’est le tracking publicitaire ou, en tout cas, détournement de la finalité, parce que le Bluetooth donc le BLE [Bluetooth Low Energy] a été utilisé au tout départ des Android et iPhone, c’était autorisé, sauf que tous les marketing et autres s’en sont servis pour faire du tracking à courte portée. Même si vous n’aviez pas la géolocalisation active, ils arrivaient à savoir pour où vous étiez passé, il y a avait même des gens, des commerces qui mettaient des balises pour détecter que vous étiez dans le coin. Du coup ils ont dit stop, on arrête ça, on referme le système pour protéger la vie privée des utilisateurs.
Donc aujourd’hui, ce qu’ils veulent absolument éviter c’est que le BLE soit rouvert à tout le monde, donc que ce soit utilisé pour covid mais aussi pour d’autres usages qui seraient beaucoup moins respectueux de la vie privée des gens. Donc ils veulent bien centraliser, mais à condition que ça soit sur leurs machines et ne pas autoriser ces données-là à l’extérieur de chez eux.

Manu : Donc là il y a un conflit. L’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et d’autres essayent de pousser ces opérateurs pour qu’ils acceptent d’ouvrir le protocole Bluetooth en permanence et qu’ils puissent obtenir ces données. Mais oui, ça bloque !

Luc : Je crois que l’Allemagne vient de faire le choix des GAFAM pour le coup. Eux ont changé leur fusil d’épaule en disant « on a besoin d’eux et on fera avec eux ».

Manu : Il y a eu un coup de tonnerre aujourd’hui, mais on ne connaît pas encore les conséquences de ça, il semblerait que la France aussi se soit retirée de son StopCovid.

Nico : La France fait assez pire. Au départ elle faisait partie d’un énorme consortium [PEPP-PT - Pan-European Privacy Preserving Proximity Tracing] qui s’est monté au niveau européen, qui a explosé un peu en vol parce que, justement, il y avait des intérêts privés, un peu bizarres, etc. Le truc était orienté très recherche avec l’Inria en particulier qui était moteur sur le sujet. Le truc a été complètement refermé, mais la France avait dit « nous on continue quand même à publier », donc ils avaient déjà mis des dépôts de code source à disposition, etc.

Manu : Sur GitHub.

Nico : Dans GitHub. Et là ils ont tout fermé, les dépôts ont été fermés, les codes sources ont été retirés, tout le système, justement, a été filé à des grosses boîtes, on parle de Sopra Steria, de Capgemini, etc., qui vont récupérer le bébé et forcément elles l’open source, le Libre, on n’en parle même pas. Donc elles ont tout fermé, tout cloisonné et la France s’est retirée du groupe européen qui travaille sur les algos, les protocoles et toute la réflexion autour de la vie privée.

Manu : Ce qui est un scandale en soi parce qu’il y avait beaucoup de débats, y compris politiques, dans les commissions les députés avaient discuté du sujet, et il était bien important que ce soit en Libre, qu'on ait accès à tout, qu’on puisse tout voir pour la transparence et s’assurer de ce qui se passe. Là, s’ils font quelque chose de propriétaire en passant par des grosses boîtes qui ont un historique de faire des mauvaises choses, ça risque de créer des gros problèmes.

Luc : Je ne serais pas étonné qu’une des motivations du gouvernement là-dedans c’est de financer ces grosses boîtes. Ils aiment bien donner de l’argent aux grosses entreprises.

Manu : C’est déjà arrivé avec d’autres présidents dans le passé. On se rappellera des emprunts Sarkozy qui ont beaucoup aidé des entreprises françaises.

Luc : C’est ça, et puis ce sont des grosses boîtes où les haut-fonctionnaires peuvent aller pantoufler, donc c’est une bonne aubaine de verser de l’argent dedans.
Après, effectivement, il y a toujours cette inquiétude de l’effet cliquet. On a besoin, parce qu’on est en période exceptionnelle d’épidémie, d’avoir un outil de traçage des gens qui fait le réseau de relations, mais, comme très souvent, dès lors qu’on va s’autoriser à franchir une limite on ne revient pas en arrière, on ne revient pas au niveau où on était, et on se dit « c’est bon on l’a fait, on n’est pas mort, eh bien on va continuer sur cette voie-là ». C’est d’autant plus facile quand, effectivement, on a un système fermé, verrouillé.

Manu : Pour le coup, Google et Apple, en bloquant ces efforts de centralisation, eh bien oui, effectivement, ils vont dans notre sens, c’est énervant !

Nico : Là, pour le coup, oui, ils défendent bien les utilisateurs, surtout sachant que les groupes de travail justement au niveau européen avaient trouvé un protocole qui était à peu près respectueux de la vie privée et qui ne pose pas tant de questions.

Manu : Le protocole ROBERT [ROBust and privacy presERving proximity Tracing] ? C’est de ça dont tu parles ?

Nico : Non DP-3T [Decentralized Privacy-Preserving Proximity Tracing], le premier. Il y avait deux concurrents. Il y a DP-3T qui est justement assez respectueux de la vie privée, voire très respectueux de la vie privée, qui évite de conserver le graphe social des gens, etc. Et il y avait l’équivalent qui est ROBERT en France et qui, en sachant un peu plus sur la notion de vie privée pour aller plus vite ou pour des problématiques techniques, etc. en tout cas était beaucoup moins respectueux. Sur le papier DP-3T est assez joli comme solution et, en gros, personne n’a accès au réseau social d’une personne, donc c’est plutôt assez joli et assez élégant.

Luc : Je tiens à préciser : ROBERT c’est comme le prénom Robert, ils ont quand même trouvé un protocole qui se nomme ROBERT. À vue de nez, comme ça, ça me le rend sympathique !

Manu : Oui, mais pour un protocole que tu veux proposer au monde entier, que tu veux vraiment propager, faire en sorte que tout le monde utilise, ça fait un peu bizarre.

Nolwenn : Ça fait un peu dictionnaire !

Manu : Oui, effectivement. Sachant que le protocole respectueux, le protocole décentralisé, je crois que c’est une université suisse qui le propose, mais pas que. Et effectivement Apple, Google, c’est ce qu’ils ont l’air de favoriser.

Nico : En fait dans DP-3T ce n'est plus vraiment un problème de centralisation-décentralisation, puisque dans les deux modes ça sera envisageable, il y a tellement peu de données que dans la version centralisée ça ne pose pas de soucis, mais la problématique avec Google et Apple c’est effectivement l’accès au BLE et que, sans l’accès au BLE, de toutes façons toutes les applications vont échouer. Ça a été prouvé avec ce qui s’est passé en Asie et le covid. Ils avaient une application de ce type-là mais ils se sont rendu compte qu’au bout de dix minutes les applications étaient tuées par les smartphones, du coup ça ne collectait plus rien et ça a été un échec monumental. Le risque de la solution française c’est que sans les Google, Apple, etc., on va avoir une application qui va être faite par des mauvaises boîtes, dans des mauvaises conditions, sans être libre et, en plus, qui ne fonctionnera pas à terme.

Luc : Donc au final, d’un point de vue des libertés ce n’est plutôt pas mal parce que tu es en train de nous prédire le fait que ça va se planter. Par contre, d’un point de vue financier et d’un point de vue de la gestion de l’épidémie, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Nico : Il a aussi une question d’habituer la population. On commence à mettre ça dans la poche de tout le monde : « eh bien oui, si on l’a fait pour covid on peut le faire pour autre chose derrière ! »

Manu : Pour le terrorisme.

Nolwenn : Ce qui est navrant c’est qu’au départ c’était un projet où il y avait de bonnes idées, de bonnes pratiques, justement mettre le code en open source, que tout le monde puisse l’auditer. C’était quand même aussi, à la base, financé avec de l’argent public. Je crois que c’est toujours financé avec de l’argent public sauf que, maintenant, on ne va plus pouvoir auditer le code, donc on ne va pas vraiment savoir ce que fait l’application. On va devoir croire sur parole des industriels qui vont nous dire que oui, ça respecte la vie privée et tout ça, sauf qu’on n’en aura aucune idée, on ne saura pas dans quelle mesure l’application ne va pas, par exemple, aller fouiller dans nos agendas ou dans nos listes de contacts personnels et ce n’est pas forcément très sain non plus pour la protection de la vie privée. Il y a ça et il y a aussi est-ce que l’application va nous permettre, si on sort, d’activer le Bluetooth et quand on est chez nous de le désactiver ou est-ce que le Bluetooth devra être tout le temps actif ? Ça on n’en sait rien.

Nico : Ça commence déjà à parler de restreindre l’accès à certains magasins ou à certains lieux publics ; on pourra uniquement si on a une application mobile active. Ça se détecte parce que du coup votre téléphone émet en permanence du Bluetooth, donc si vous n’avez pas le Bluetooth actif, eh bien vous n’avez pas le droit de rentrer.

Manu : Tout ça c’est en cours de fabrication. On ne sait pas exactement ce que ça va donner. Ça bouge, c’est en train de changer en ce moment même, au moment où on en parle. Je suppose qu’il y aura des articles qui vont présenter un petit peu tout ce qui se passe dans les semaines qui viennent.

Nico : On verra bien dans quelques jours.

Luc : Très bien. Merci à tout le monde. On se retrouve la semaine prochaine.

Manu : À la semaine prochaine.

Nolwenn : Bonne semaine.

Pour vaincre les crises du XXIe siècle, apprenons dès l'école à collaborer - François Taddei - We Demain

sam, 05/02/2020 - 10:23


Titre : François Taddei : « Pour vaincre les crises du XXIe siècle, apprenons dès l'école à collaborer »
Intervenant·e·s : François Taddei - Emmanuel Macron voix off - Alice Pouyat
Lieu : We Demain - « Les Jours d'Après »
Date : 20 avril 2020
Durée : 5 min 42
Écouter le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bâtisseurs de possibles - Licence Creative Commons Attribution, Pas d’utilisation commerciale, Partage dans les mêmes conditions
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Et si nous profitions de la crise du COVID-19 pour réinventer demain ? Dans ce 3e épisode de notre podcast « Les Jours d'Après », le chercheur spécialiste en éducation François Taddei appelle à apprendre dès l'école à relever des défis collectifs.

Transcription

Emmanuel Macron, voix off : Mais retenons cela : le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant.

Voix off : Le jour d’avant. Le jour d’avant. Le jour d’avant. Le jour d’après.

Alice Pouyat : Bonjour. Et vous, comment rêvez-vous le monde d’après, le monde de l’après coronavirus ?
Emmanuel Macron l’a affirmé, le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant. Alors la rédaction de We Demain, avec les artisans du podcast, l’ont pris au mot. Nous avons posé cette question à diverses personnalités : quelles solutions proposez-vous pour que les jours d’après soient meilleurs que les jours d’avant ?
Aujourd’hui François Taddei, chercheur spécialiste de l’éducation, appelle à apprendre dès l’école à relever des défis de façon collective pour vaincre les crises du 21e siècle et partage un projet de GPS des connaissances mondiales.

François Taddei : Dans cette crise, notre manière spécifique en tant qu’humains de faire face c’est de prendre conscience et de collaborer. Les virus, eux, n’ont pas de conscience et n’ont pas de capacité à collaborer d’un bout à l’autre de la planète.
Je pense que cette capacité à travailler ensemble pour trouver des solutions c’est déjà très utile aujourd’hui pour faire face à tout un tas de difficultés, c’est ce que font les réanimateurs, c’est ce que font les makers qui travaillent avec les réanimateurs pour faire des masques ou pour faire des respirateurs ; c’est ce que font plein de communautés scientifiques, médicales, technologiques qui partagent en open source plein de solutions. Ce qu’on voit à l’œuvre c’est une collaboration qui va bien au-delà des frontières non seulement nationales mais aussi une collaboration qui va au-delà des frontières disciplinaires, au-delà des frontières institutionnelles où, tout d’un coup, tous ceux qui sont confrontés au même défi se mobilisent ensemble pour faire face.
Et, ce qu’on peut espérer pour le monde de demain, c’est qu’on ait appris à mobiliser notre intelligence collective, qu’on ait appris à trouver ensemble des solutions qu’aucun d’entre nous n’aurait été capable d’inventer seul. Et si on est capables de faire ce genre de choses non seulement ça nous aura aidés à vaincre le covid, mais ça peut aussi nous aider à vaincre les autres crises du XXIe siècle, dont certaines sont certaines comme les changements climatiques et d’autres sont plus incertaines comme est-ce qu’il y aura une nouvelle pandémie et, si oui, est-ce qu’on sera mieux préparés qu’on ne l’a été cette fois-ci ?

Ce que je pense dont on a besoin pour le monde demain, c’est d’une forme d’intelligence augmentée par des logiques d’intelligence artificielle. Par exemple, si vous êtes en train de créer un projet pour faire face au covid ou au réchauffement climatique, quels sont ceux qui ont des projets similaires au vôtre, éventuellement à l’autre bout du monde, éventuellement dans une autre langue, est-ce que vous pouvez être mis en contact avec eux ?
Nous, par exemple, nous sommes en train de créer ce qu’on appelle un GPS de la connaissance ou un GPS des projets qui pourra mettre en contact des projets complémentaires qui peuvent exister indépendamment des langues ou des pays dans lesquels ils se développent, simplement parce qu’ils sont complémentaires. Plutôt que de devoir réinventer la roue chacun de son côté, on doit pouvoir non seulement construire de meilleures roues, mais réfléchir à ce qu’on peut faire avec ces roues ou avec tout un tas de nouveaux projets et faire ce qu’on fait depuis longtemps qui est gravir des épaules de géants. Mais comment est-ce qu’on permet à chacun de gravir des épaules de géants ? Peut-être qu’il faut inventer des outils numériques pour voir plus loin, dans une direction ou dans une autre.

Parmi les choses qu’on peut voir dans le domaine de l’éducation, c’est que, clairement, beaucoup d’enseignants ont été obligés de réinventer leur métier, beaucoup d’élèves ont été obligés d’apprendre très différemment et, des fois, ils ont appris les uns des autres : il y a des profs qui ont appris d’autres profs, il y a des profs qui ont appris de leurs propres élèves sur comment utiliser tel ou tel outil numérique, il y a des parents qui ont découvert le fonctionnement de la pédagogie et les difficultés qui pouvaient être associées à ça.
Peut-être que la leçon principale c’est d’apprendre à relever des défis ensemble. Je pense que notre école ne nous forme pas tellement à apprendre à relever des défis. Elle nous forme, au mieux, à connaître les solutions d’hier sans nécessairement nous les avoir mises dans le contexte dans lequel elles ont été développées.
En fait, ce qu’on peut faire aujourd’hui, il y a tout un tas de programmes pédagogiques comme les Savanturiers1 qu’on a développé ou d’autres qui sont assez complémentaires comme Bâtisseurs de possibles2, qui sont des programmes dans lesquels on part du questionnement des enfants, on part des défis auxquels ils sont confrontés et, suivant les programmes, on utilise du directed thinking ou une méthode scientifique pour permettre aux jeunes de découvrir leurs propres réponses, leurs propres moyens de faire face aux défis qui sont les leurs.
Je pense que si on formait nos élèves, nos profs et même tous les citoyens à être des personnes capables de relever des défis. Quel que soit le monde de demain, il y aura des défis dedans ; est-ce que ce seront des défis posés par la robotique, par l’intelligence artificielle, par le changement climatique ou par la prochaine version d’une pandémie, personne ne sait, mais la certitude c’est qu’il y aura des défis et aujourd’hui on n’est pas formé à ça. On est formé à passer des concours, on est formé à passer des examens, on est formé à essayer d’être un peu meilleur que son voisin, on n’est pas formé à collaborer avec les autres dans la classe et en dehors de la classe pour relever des défis personnels, des défis locaux et des défis globaux. On pourrait apprendre à essayer, au moins localement, de trouver des solutions à nos défis personnels et locaux en s’appuyant sur ce que d’autres ont fait ailleurs et en partageant les solutions locales que l’on peut avoir créées.

La crise sanitaire révèle des inégalités numériques - François Aubriot - Lyon Demain

sam, 05/02/2020 - 08:57


Titre : La crise sanitaire révèle des inégalités numériques
Intervenant·e·s : François Aubriot - Gérald Bouchon - Juliette May
Lieu : Lyon Demain
Date : avril 2020
Durée : 6 min 30
Écouter le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Proposition de logo pour les Logiciels Libres, Ponsfrilus, Wikimedia Commons - Licence Creative Commons By SA 2.5 et Licence GNU de documentation libre
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Cette crise sanitaire rend incontournable les outils numériques pour les entreprises ou les écoles. Mais ces outils sont parfois décriés pour les inégalités qu'ils peuvent créer…

Transcription

Gérald Bouchon : La mairie de Lyon dote 200 élèves des écoles élémentaires situées en réseau d’éducation prioritaire d’ordinateurs reconditionnés. Cette action doit permettre aux élèves de poursuivre l’école à domicile dans de bonnes conditions. Les ordinateurs ont été reconditionnés par l’association lyonnaise WeeeFund1 en lien avec Emmaüs Connect2, la communauté éducative et les associations du territoire.
Cette crise sanitaire, on s’en compte, rend incontournables les outils numériques, des outils parfois décriés pour les inégalités qu’ils peuvent aussi créer. Juliette May.

Juliette May : Eh oui. Télétravail, devoirs à distance, difficile de se passer du numérique pendant cette période de confinement. La question est donc : quel est notre rapport à ces outils ? Nous allons tenter d’y répondre avec François Aubriot, président du PLOSS Auvergne Rhône-Alpes [Professionnels du Libre et de l'Open Source Software en Rhône-Alpes Auvergne], qui œuvre en faveur des logiciels libres et de l’open source. Il est avec nous aujourd’hui. Bonjour François.

François Aubriot : Bonjour Juliette.

Juliette May : On sait qu’il y a des inégalités certaines concernant ces usages du numérique, notamment chez les élèves et les étudiants. Quelle est votre réflexion à ce sujet ?

François Aubriot : Je suis le papa d’un garçon qui est en CM2 et d’une fille qui est en 5e sur Lyon 2e.
Concernant les inégalités face au numérique, en fait cette période m’a fait observer, on va dire, deux domaines d’inégalités : tout d’abord l’inégalité en ce qui concerne les accès, que ce soit au niveau de la connexion internet ou du terminal permettant d’accéder aux devoirs qui sont donnés par les professeurs. Il faut savoir qu’on ne peut pas non plus tout faire depuis un téléphone même si ceux-là sont quasiment aussi puissants que les ordinateurs maintenant.
Cette période a également mis en exergue une inégalité par rapport aux professeurs qui ne sont peut-être pas tous aussi compétents ou en tout cas formés à l’utilisation du numérique dans le cadre de devoirs qui sont données à distance.

Juliette May : Est-ce qu’on n’observe pas quand même des résultats assez concluants ?

François Aubriot : Oui, effectivement, il y a quand même de bons résultats et fort heureusement. À ce niveau-là, d’ailleurs, on peut distinguer l’école primaire et le collège ; à l’école primaire une institutrice ou un instituteur et, au collège, plusieurs professeurs dans différentes matières. En tout cas, on s’aperçoit qu’il y a quand même actuellement une très forte volonté des professeurs pour essayer d’assurer cette continuité pédagogique en utilisant ces moyens informatiques qui sont mis à disposition, mais, malheureusement, qui ne sont peut-être pas mis à disposition de façon très concertée avec l’académie. Je pense qu’on aurait beaucoup à gagner d’avoir des directives, en tout cas un cadre qui soit donné pour ces professeurs de façon à ce qu’ils puissent utiliser des outils dans le cadre de cette continuité pédagogique.

Juliette May : On entend parler en ce moment d’un certain capitalisme numérique qui est en train de gagner du terrain. Quel est votre avis à ce sujet ?

François Aubriot : C’est une question qui est un petit peu triviale. Je ne pense pas qu’on puisse vraiment parler de capitalisme numérique si ce n’est, peut-être, à l’égard des GAFAM qui sont largement contournables aujourd’hui avec justement des logiciels libres et de l’open source. Je pense qu’on avait une approche peut-être pas suffisamment orientée vers la transmission du savoir par rapport au numérique. Maintenant effectivement, avec cette période passée et qui va encore continuer quelque temps, je pense qu’on va être beaucoup plus sensibles à l’utilisation du numérique dans le cadre de l’apprentissage à l’école et au collège.
Je pense que, de toute façon aujourd’hui, les enfants n’ont pas attendu l’école pour utiliser du numérique que ce soit pour les jeux ou pour aller consulter des vidéos, sachant qu’il serait quand même important de leur expliquer de quelle façon ils pourraient le faire tout en respectant des enjeux qui sont très importants en ce qui concerne leur vie privée et leurs données personnelles, chose qui ne sont pas, bien entendu, abordées au niveau de l’Éducation nationale.

Juliette May : Est-ce que vous trouvez que le numérique alimente l’avènement du stay home pour le travail et l’éducation, même au-delà du confinement ?

François Aubriot : Je ne sais pas si nous sommes réellement arrivés à un avènement du stay at home pour l’apprentissage, que ce soit dans le cadre de l’école et on peut également extrapoler au télétravail.
En tout cas, on s’aperçoit qu'il est possible aujourd’hui, pour l’apprentissage, d’utiliser des outils numériques de façon à renforcer ses apprentissages. Moi je reste quand même convaincu que l’apprentissage dans une salle de cours. avec un professeur et d’autres élèves. reste tout à fait pertinent.
En ce qui concerne le côté professionnel, on s’aperçoit aujourd’hui qu’il y a quand même pas mal de fonctions qui peuvent être faites, en tout cas assurées à distance ; en tout cas j’espère que ça viendra renforcer les volontés des entreprises pour mettre en place on va dire plus simplement, plus facilement, du télétravail quand celui-ci est possible et, bien entendu, avec des logiciels libres et de l’open source, chose qui est très importante pour la sécurité, la souveraineté, les données et le contrôle.

Juliette May : Merci François et bonne continuation.

François Aubriot : Merci Juliette, également, et une bonne journée à tous les auditeurs et les auditrices de Lyon Demain.

Juliette May : Le numérique semble donc indispensable, en tout cas en ce moment, mais n’exclut pas un usage plus raisonné et plus prudent, notamment quant à la protection des données personnelles. La Dane Lyon, Délégation académique au numérique éducatif, a d’ailleurs mis en place avant le confinement une instance PeerTube3 qui s’appelle tout simplement Tube4 et permet aux professeurs de partager leurs cours et leurs capsules vidéo sans l’utilisation du géant YouTube.

#04 - « La playlist de Libre à vous ! » diffusée mercredi 29 avril 2020 sur radio Cause Commune

mer, 04/29/2020 - 13:00

Quatrième émission spéciale La playlist de Libre à vous ! diffusée en direct mercredi 29 avril 2020 de 13 h à 14 h sur la radio Caue Commune : diffusion de musiques libres diffusées dans l'émission. Les musiques sont commentées par Valentin qui co-animent deux émissions sur la radio (Les joyeux pingouins en famille et Saturday night fraîcheur).

Émission Références Transcription --> Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15h30 à 17h sur la radio Cause commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Émission spéciale avec diffusion commentées de musiques libres.

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toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Références pour les musiques
  3. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes

Les personnes qui ont participé à l'émission :

Références pour les musiques Licences de diffusion, réutilisation

Les podcasts sont diffusés selon les termes d’au moins une des licences suivantes : licence Art libre version 1.3 ou ultérieure, licence Creative Commons By Sa version 2.0 ou ultérieure et licence GNU FDL version 1.3 ou ultérieure. Les musiques sont diffusées sous leur propre licence.

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Émission « La playlist de Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (29 avril 2020)

mer, 04/29/2020 - 10:11
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Troisième émission spéciale La playlist de Libre à vous ! en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mercredi 29 avril 2020 de 13 h à 14 h. Nous diffuserons certaines des musiques libres diffusées dans l'émission. Les musiques seront commentées par Valentin qui co-anime deux émissions sur la radio (Les joyeux pingouins en famille et Saturday night fraîcheur).

Intervenir pendant le direct (mercredi 29 aril 2020 de 13h à 14h) :

Écouter le direct mercredi 29 avril 2020 de 13 h à 14 h   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

Écouter les émissions précédentes

#64 - Jami – GNU/Linux – Enercoop – Cliss XXI - « Libre à vous ! » diffusée mardi 28 avril 2020 sur radio Cause Commune

mar, 04/28/2020 - 15:30

Au programme : Le logiciel libre Jami, qui permet aux personnes de passer des appels téléphoniques ou vidéo via Internet, ainsi que le partage d’écran. La chronique de Véronique Bonnet sur l’importance d’utiliser la dénomination GNU/Linux. Et nous prendrons des nouvelles de Julien Négros d'Enercoop et de François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI.

Émission Références Transcription --> Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15 h 30 à 17 h sur la radio Cause Commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Au programme de la 64e émission :

  • la chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philophie et vice-présidente de l'April, sur l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux (à partir du texte « Qu'y a-t-il dans un nom ? » de Richard Stallman).
  • Le logiciel libre Jami, qui permet aux personnes de passer des appels téléphoniques ou vidéo via Internet, ainsi que le partage d'écran.
  • Nous prendrons des nouvelles d'Enercoop,
  • ainsi que des nouvelles de François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI.
  • diverses annonces
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Podcasts des différents sujets abordés

Les podcasts seront disponibles après la diffusion de l'émission (quelques jours après en général).

N'hésitez pas à nous faire des retours sur le contenu de nos émissions pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi les points d'amélioration. Vous pouvez nous contacter par courriel, sur le webchat dédié à l'émission (mais nous n'y sommes pas forcément tout le temps) ou encore sur notre salon IRC (accès par webchat).

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Références pour la chronique de Véronique Bonnet
  3. Références pour l'interview sur Jami
  4. Références pour l'échange avec Julien Négros d'Enercoop
  5. Références pour l'échange avec François Poulain
  6. Références pour la partie sur les annonces diverses
  7. Pauses musicales
  8. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes

Les personnes qui ont participé à l'émission :

  • Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques pour l'April
  • Véronique Bonnet, professeur de philosophie et administratrice de l'April
  • Frédéric Couchet, délégué général de l'April
  • Cyrille Beraud, président de Savoir-faire Linux
  • Christophe Villemer, vice-président exécutif de Savoir-faire Linux
  • Julien Négros, administrateur système chez Enercoop
  • François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI
  • William, de radio Cause Commune, à la régie

L'émission a été exceptionnellement réalisée à distance, notamment en utilisant Mumble. Vous pouvez tester et utiliser ce logiciel sur Chapril.org.

Références pour la chronique de Véronique Bonnet Références pour l'interview sur Jami Références pour l'échange avec Julien Négros d'Enercoop Références pour l'échange avec François Poulain Références pour la partie sur les annonces diverses Pauses musicales

Les références pour les pauses musicales :

Licences de diffusion, réutilisation

Les podcasts sont diffusés selon les termes d’au moins une des licences suivantes : licence Art libre version 1.3 ou ultérieure, licence Creative Commons By Sa version 2.0 ou ultérieure et licence GNU FDL version 1.3 ou ultérieure. Les musiques sont diffusées sous leur propre licence.

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Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April consacrée au « Jeu du Gnou » - en visioconférence, jeudi 30 avril 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15)

mar, 04/28/2020 - 12:15
Start: 30 Avril 2020 - 17:15End: 30 Avril 2020 - 19:15 Le groupe de travail Sensibilisation ? L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement. Quand et quoi ?

Le groupe de travail Sensibilisation de l'April se réunit chaque 3ème jeudi du mois. En cette période de confinement, les réunions ont lieu en visioconférence sur une instance Jitsi Meet.

Une réunion spéciale du groupe de travail Sensibilisation consacrée au Jeu du Gnou aura lieu en visioconférence jeudi 30 avril 2020, de 17 h 30 à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Pour tous les détails et vous inscrire, rendez-vous sur le pad.

Décryptualité du 27 avril 2020 - Stop-Covid l'application de tracking mal partie

mar, 04/28/2020 - 02:04

Écouter ou télécharger le Décryptualité du 27 avril 2020 (13 minutes)

Stop Covid, l'application sensée aider à prévenir le développement de l'épidémie donne lieu à beaucoup de discussions, d'avis contradictoires et semble bien mal partie.

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Revue de presse de l'April pour la semaine 17 de l'année 2020

lun, 04/27/2020 - 20:26

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[atlantico] Jitsi, l'appli open source pour échapper aux failles et dangers de Zoom

Le dimanche 26 avril 2020.

Jitsi est un service de visioconférence gratuit et open source, lancé en 2013. Il rencontre un franc succès alors que l’application Zoom a été récemment confrontée à des difficultés liées à des piratages et sur la gestion des données personnelles.

Voir aussi: [Le Figaro.fr] Mobilisation générale pour développer l'application StopCovid

✍ Elsa Bembaron, le dimanche 26 avril 2020.

Les récents avis rendus par la Cnil, le CNNum et le Conseil scientifique ont sonné le top départ pour les équipes de développement d’une application de «contact tracing».

Et aussi: [francetv info] “On est en pleine guerre informatique”: après le coronavirus, faut-il s'attendre à une autre crise?

✍ Antoine Marquet, le dimanche 26 avril 2020.

La ‘guerre’ contre le coronavirus Covid-19 met le système de santé et les institutions à l'épreuve et paralyse l'économie. Mais au-delà de la crise sanitaire, doit-on également craindre une crise informatique? Réponses et réflexions, avec des spécialistes.

[FZN] Open Covid Pledge: l'Open Source au service de la lutte contre le Covid-19

✍ Micka, le mercredi 22 avril 2020.

Le monde entier se mobilise pour faire face au Covid-19. De nombreuses initiatives émergent à travers le globe pour aider la population mondiale à lutter contre ce fléau. Il y a quelques jours, le site Motherboard a rapporté l’existence d’un nouveau projet lancé par un groupe de scientifiques, de juristes et d’entrepreneurs venus des quatre coins du monde.

[Siècle Digital] L'UE lance une plateforme de données dédiée au partage d'informations sur le Covid-19

✍ Valentin Cimino, le mardi 21 avril 2020.

La Commission européenne a annoncé le 20 avril qu’une plateforme dédiée au partage des données sur le Covid-19 était disponible.

[cio-online.com] L'Université de Nantes déploie sa bureautique collaborative en ligne en interne (¤)

✍ Bertrand Lemaire, le mardi 21 avril 2020.

Etudiants, enseignants et administratifs de l’Université de Nantes bénéficient désormais d’un service à base de NextCloud et OnlyOffice dans un environnement totalement en logiciels libres. 16 000 comptes et 110 000 partages sont aujourd’hui actifs. L’université finance des améliorations de la plate-forme en vue des prochaines étapes du projet.

[UP' Magazine] Les communs, pour un autre futur du travail (¤)

✍ Grégoire Epitalon, le mardi 21 avril 2020.

«Rien ne sera plus comme avant.» Cette phrase, elle résonne dans le web depuis quelques semaines. Avec le confinement, un raz-de-marée d’interrogations sur le monde de demain déferle sur nos écrans. Et le futur du travail occupe une place centrale dans ce questionnement (ex. ici et là). En fait, ce «rien ne sera plus comme avant» n’est pas tant une question qu’une affirmation. Affirmation où l’on perçoit à la fois un profond malaise et le souhait d’un avenir un peu meilleur. Et si on pouvait construire un autre futur du travail, grâce aux communs?

Accès aux sources, science et logiciel même combat - Décryptualité du 20 avril

lun, 04/27/2020 - 14:50


Titre : Décryptualité du 20 avril 2020 - Accès aux sources, science et logiciel même combat
Intervenant·e·s : Nolwenn - Nico - Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 20 avril 2020
Durée : 15 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 16 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Tableur LibreOffice Calc - Licence CC By SA
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

La science ouverte est un sujet de plus en plus présent dans la presse. Comme en informatique, accéder aux données et à leur traitement est une nécessité pour établir la confiance. L'exemple des erreurs d'une publication économique influente de 2010 en fournit l'illustration dans un domaine encore bien différent. La remise en cause d'un criminologue médiatique en est encore une autre.

Transcription

Voix off de Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 16. Salut Manu.

Manu : Salut Nolwenn.

Nolwenn : Salut Nico.

Nico : Salut Luc.

Luc : Qu’a-t-on au sommaire ?

Manu : Une petite revue de presse, seulement quatre articles.

Nolwenn : francetv info, « "Internet peut redevenir un bien commun si nous nous emparons des outils alternatifs aux Gafam" : entretien avec Maxime Guedj, co-auteur de Déclic », un article de Laure Narlian.

Manu : C’est effectivement une discussion, ça parle d’Internet, les géants et tout ça. C’est vrai qu’avec le moment dans lequel on est, il y a vraiment des mouvements dans lesquels on se rend compte qu’Internet est un bien commun et qu’on a besoin de le définir comme tel pour essayer de s’en emparer nous-mêmes, les citoyens, les utilisateurs ; les gens sont vraiment en train de devenir des citoyens du Web. C’est intéressant. C’est assez fun.

Nolwenn : Next INpact, « StopCovid : Cédric O saisit le Conseil national du Numérique », un article de Marc Rees.

Manu : StopCovid est une application qui est en train d’être mise en place pour suivre les contacts des citoyens. C’est supposé faire attention à notre vie privée, mais ça reste compliqué et, en période de pandémie, il faut justement discuter de la vie privée. Le Conseil national du Numérique est là pour donner des opinions là-dessus. On ne sait pas trop, on a un peu d’appréhension.

Nolwenn : Je n’ai pas trop suivi cette actualité, mais au final ils n’ont pas juste besoin de connaître les numéros de téléphone des gens et d’avoir leur position via le GPM [Global System for Mobile Communications] ?

Manu : En fait, ils ne voudraient pas forcément le faire avec le GSM, il est question de le faire avec Bluetooth. Bluetooth c’est un protocole, une manière de discuter qui est forcément localisée dans un endroit bien précis. Si on est dans le rayon d’action d’un téléphone où il y a du Bluetooth, normalement ça veut dire qu’on n’est pas loin de quelqu’un, donc ça permettrait de suivre les contacts juste par ce biais-là.

Nico : Justement, ils veulent éviter le GSM pour éviter la géolocalisation. Aujourd’hui, avec le numéro de téléphone on saurait où tu es.

Manu : C'est plutôt bon signe s’ils veulent éviter le GSM, le GPS aussi, mais ça reste un truc compliqué, ça donne quand même des indications précises : on sait qui a rencontré qui.

Nico : Numerama, « Pourquoi l'administration française a-t-elle autant de mal à remplacer Zoom ? », un article de François Manens.

Manu : Des discussions sur les outils de conférence vidéo. C’est intéressant, allez jeter un œil. Effectivement, Zoom est une application privatrice, donc c’est un petit peu énervant de savoir que c’est celle qui est la plus utilisée aujourd’hui, qui a l’air de ne pas trop mal fonctionner quand il y a beaucoup de monde.

Luc : Qui est un peu sur le grill, même complètement, parce qu’elle a des grosses failles de sécurité ; elle a de très mauvaises pratiques en la matière, donc elle s’est fait étriller de toutes parts.

Nico : Decideo.fr, « Open Data : et si la donnée partagée révolutionnait l'administration française ? », un article de Raphaël Allègre.

Manu : Ça ne parle pas de covid, pour une fois, parce qu’en ce moment, dans les articles, ça ne parle que de ça, mais d’open data c’est-à-dire le fait que les administrations devraient fournir aux citoyens et à tous ceux qui sont intéressés les données de fonctionnement qu’elles brassent en permanence. C’est déjà partagé pour beaucoup, il y a beaucoup de données ouvertes qui sont mises sur des portails en France, donc c’est plutôt pas mal, la France est supposée être pionnière en la matière, mais ça n’empêche il faut continuer, il faut pousser là-dessus et attendre, même si ça n’arrivera pas, des innovations que les citoyens ou les entreprises citoyennes vont mettre en avant, parce qu’il y a plein de choses à faire de toutes ces données .

Nolwenn : C’est bien joli l’open data, mais il faut aussi que les données soient correctes, qu’elles soient cohérentes.

Manu : Oui. Ça fait partie de ces choses où tu as une condition initiale, mais pas suffisante. Elle est nécessaire, mais pas suffisante.

Nolwenn : Ça on l’a oublié !

Manu : Ça permettra d’avancer sur autre chose, normalement, en tout cas c’est bien.

Luc : Très bien. Qu’est-ce qu’on a comme sujet cette semaine ?

Manu : On a plein de sujets, mais il y a des choses qui nous paraissent plus intéressantes. On peut parler d’une analyse économique qui est parue en 2008.

Nolwenn : 2010.

Luc : 2010. C’est une vidéo que tu as vue sur YouTube.

Manu : Oui. Qui m’a interpellé.

Luc : Faites par une chaîne YouTube qui s’appelle Science étonnante, qui fait des vidéos sur les sciences depuis fort longtemps qui, normalement, ne parle pas d’économie mais qui s’est penchée sur un cas particulier.

Nico : Le cas en question c’est une étude publiée en 2010 par de grands économistes, c'était quand même des pontes du domaine, publiée dans LE journal de référence, qui parlait de la corrélation existante, ou éventuellement existante, entre le taux de dette d’un pays et sa croissance économique. Le papier indiquait qu’apparemment, à partir de 90 % de dette, on a une croissance qui devient nulle voire négative. Ils avaient écrit tout un papier là-dessus et ça avait été repris en cœur par tous les politiques de l’époque. C’était juste après la crise de 2008 qui avait conduit à toutes les politiques d’austérité qui avaient été mises en place par l’Europe.

Manu : Conduites. En tout cas ça avait été utilisé comme une des raisons de pousser encore plus l’austérité. On ne sait pas exactement, c’est toujours compliqué de savoir, si ce papier a été la cause principale des politiques d’austérité.

Luc : Disons que la politique d’austérité correspond à une certaine obédience économique qui est celle qui domine. Ils auraient sans doute trouvé d’autres explications. Toujours est-il que cet article a été cité encore et encore.

Manu : Résultat des courses ? On a découvert en 2013 ?

Nico : Que les données étaient toutes pourries, en tout cas que les calculs n’étaient pas bons.

Manu : Mince alors !

Nico : Il y avait des bugs dans la feuille de calcul du tableur : certaines données étaient exclues, les calculs de moyennes étaient bizarres et un étudiant n’arrivait pas à reproduire, à partir des seules données, la réflexion qui était faite par les auteurs et les chiffres à la fin, donc il a écrit aux auteurs en leur demandant « est-ce que vous pouvez nous communiquer votre document de travail ? » En auditant la feuille, le tableur, il a vu toutes les erreurs, les approximations, les moyennes qui étaient calculées bizarrement. Donc il remettait en cause, complètement, la conclusion qui avait été publiée à l’époque.

Nolwenn : Quand on nous sort les statistiques, c’est bien de savoir comment on fait les statistiques !

Manu : Il semblerait que les auteurs ne savaient pas très bien, oui effectivement.

Luc : Le cas est intéressant, il faut regarder cette vidéo1 notamment parce qu’il y a plusieurs types de questions et des questions pour lesquelles il n’y a pas de réponse où il sous-entend sans s’avancer, et je comprends qu’il ne le fasse pas, que les auteurs de cette étude aient eu un objectif, aient bidouillé les données pour atteindre leur objectif. Mais il y avait clairement une erreur dans la feuille de calcul où ils n’avaient pas sélectionné l’ensemble des données pour calculer leur moyenne. On voit comment cette étude qui faisait référence était finalement sérieusement trouée, sans avoir de moyens d’aller revérifier.
Or, Nolwenn, c’est normalement le principe de la science de pouvoir recommencer ?

Nolwenn : Normalement le principe de la science, justement quand on publie un article, c’est de pouvoir reproduire les données de l’article. Pour ça on a besoin de savoir d’où viennent les données, comment elles ont été produites, comment on a fait certaines sélections et certaines exclusions. On a besoin de tout un tas de paramètres. On a besoin aussi, par exemple, de savoir quel a été l’outil utilisé pour faire les calculs statistiques. Là en l’occurrence il s’agit d’Excel ma si ça aurait pu être R ou Python. Il en existe quand même quelques-uns dans le monde scientifique. J’en ai cité deux qui sont libres parce que ce sont ceux que je connais et, en plus, on fait Décryptualité, donc il faut bien citer les outils qu’il faut.
Après, ce qu’il faut aussi savoir, c’est que généralement les articles scientifiques sont soumis à des journaux qui proposent une relecture par les pairs. La relecture par les pairs, c’est quoi ? C’est : j’ai un article, je veux le soumettre à un journal, je le propose à l’éditeur. L’éditeur commence déjà par lire l’article pour savoir si ça va rentrer dans sa ligne éditoriale ou non. Si ça rentre dans sa ligne éditoriale, il va me demander qui j’aimerais avoir comme personne pour relire mon article et qui je n’aimerais pas avoir ; il y a les deux. Après, c’est à l’éditeur de choisir qui va relire l’article. Généralement il va sélectionner des personnes, envoyer l’article et là, les personnes vont pouvoir décortiquer l’article point par point, essayer de voir les figures, essayer de reproduire les résultats, essayer de recompiler les programmes. À partir de là ils vont me faire des retours, parfois ça peut prendre un an, deux ans, trois ans pour publier un papier parce qu’il y a des points qui pèchent un peu et il y a besoin revenir dessus. Parfois ça peu être juste les données sont bien là, les résultats sont bien là, mais on aimerait bien avoir un petit peu plus de données pour avoir des résultats un peu plus fiables, parce que là ça manque de données.

Luc : Ça c’est dans le monde idéal, parce que ça ne se passe pas toujours aussi bien. Il y a notamment pas mal de questions qui ont été posées dans plein de domaines, notamment, je me souviens dans la psychologie expérimentale avec plein d’études où, à priori, on n’arrivait pas à reproduire les résultats ou alors la méthodologie n’était pas bonne parce que ça portait sur un nombre de cas bien trop faible pour en tirer des conclusions.
On a également la course à la publication puisque, pendant des années, on a demandé aux universitaires de prouver qu’ils travaillent en publiant plein de trucs.

Nolwenn : Publish or perish!

Luc : Voilà. J’ai un copain qui est dans le domaine médical, qui a fait des études très avancées qui est maintenant dans un CHU et qui m’expliquait que quand il a fait sa thèse il était noyé sous des centaines d’articles qui se ressemblaient beaucoup parce que les gens pondent un article avec un vrai travail de fond et après ils font des petites modifications pour changer légèrement l’angle, pour pouvoir sortir x publications pour montrer qu’ils sont efficaces.

Manu : C’est du feuilletonnage. On dirait du Balzac.

Nico : On en arrive des cas extrêmes comme on a eu dans l’actualité récemment avec certains chercheurs-médecins qui publient quasiment un papier tous les deux jours. On se demande comment ils sont capables de faire ça. Effectivement, ils sont considérés comme les meilleurs médecins de France parce qu’ils sont numéro un en publication. Mais publier un papier par jour, ce n’est pas possible quoi !

Luc : Je ne vois pas de qui tu parles !

Nolwenn : Je ne veux pas jeter le pavé dans la marre, mais quand tu es le chercheur et que tu publies en plus dans ta maison d’édition, c’est un peu facile.

Nico : En plus !

Luc : Quel rapport, quel lien on peut faire avec l’informatique et notamment l’informatique libre ?

Nico : On a les mêmes problèmes dans le monde du Libre en particulier avec les licences libres et les quatre libertés, le besoin de reproductibilité et être capable d’aller voir d’où vient un logiciel, qu’est-ce qu’il contient, etc. Si on vous donne juste un binaire, vous ne savez pas ce qu’il y a dedans, vous n’êtes pas capable de savoir ce que ça fait réellement, ce qui se cache derrière, est-ce qu’il y a des fonctionnalités cachées ou autres. Donc a besoin d’avoir le code source. On a besoin de savoir recompiler le logiciel, parce que si on vous donne un code source mais que vous êtes incapable d’en faire quoi que ce soit ! On peut par exemple penser à APB, on a un code source, mais…

Manu : AP quoi ?

Nico : APB. Admission Post-Bac, qui était un logiciel de tri des élèves pour les études supérieures, eh bien on a un code source, mais on est incapable de le compiler, on ne peut pas l’exécuter, on ne sait pas ce qu’il fait. On peut essayer de vaguement comprendre, mais on ne sait pas le rejouer derrière. On a aussi besoin d’avoir la preuve que l’outil qui est utilisé à la fin correspond bien au code source de départ. Sinon c’est trop facile de vous dire « voilà le code source, voilà un binaire », en fait le binaire ne correspond pas au code source. Vous n’avez pas la preuve que l’un est issu de l’autre. On a besoin des trois étapes.

Manu : Là encore le code source est nécessaire mais pas suffisant.

Luc : Il faut aussi qu’il y ait des gens qui prennent le temps de faire ce boulot-là. En sciences, comme Nolwenn l’expliquait, on a des gens qui vont relire les articles ou des étudiants, comme notre cas, qui vont essayer de reproduire et de retrouver les résultats.
On avait le cas de la faille Heartbleed2 qui avait fait couler beaucoup d’encre et dont on avait beaucoup parlé.

Manu : Une faille de sécurité dans les navigateurs.

Luc : Voilà. Sur un petit logiciel libre utilisé par le monde entier, qui a été utilisé par des millions et des dizaines de millions de sites, où, en fait, il y avait une faille. Il s’est avéré que tout le monde utilisait ce truc-là sans se poser de questions, personne n’avait pris le temps d’aller regarder le code source de ce truc absolument fondamental, essentiel.

Manu : Ça reste une problématique globale : à un moment donné, même si on des éléments de vériafiabilité qui sont là, qui sont disponibles, eh bien on ne vérifie pas tout. On n’a pas le temps humain de tout aller auditer, donc on va faire confiance.

Luc : Il faut faire confiance. On peut aussi faire aussi confiance à ses ennemis. Dans n’importe quel milieu humain il y a toujours des gens qui sont farouchement opposés les uns aux autres. Du coup, quand on va donner les sources de son travail, on peut attendre de ses adversaires qu’ils soient sans pitié, qu’ils aillent chercher la moindre faille, du coup ça force à être plus efficace.
Après ça, effectivement, on doit s’appuyer malgré tout sur la confiance qu’on va avoir. Dans le cas de l’article duquel on est parti, c’était une publication importante, deux économistes qui avaient très bonne réputation – après, l’économie est une disciple qui est très politique – tout le monde était parti avec beaucoup d’à priori.
Je suis tombé récemment sur un article dans un domaine complètement différent mais qui montre que ça touche tous, c’est Arrêt sur images qui a publié ça. Des gens sont allés fouiller le passé d’un Français qui est criminologue, spécialiste en tueurs psychopathe, qui a écrit pléthore de bouquins. Ils sont allés vérifier tout ce qu’il disait, en se rendant compte dans sa timeline que tout ce qu’il racontait ne tenait pas trop la route. Il s’avère qu’il en a inventé une énorme partie et ce gars-là est passé à la télé des dizaines de fois. La télé est une institution en elle-même, ce sont plus ou moins des journalistes que les gens regardent, à qui ils font confiance, or ils sont capables de donner la parole à un type comme ça qui est, pour l’essentiel de ce qu’il a raconté, un affabulateur.

Nolwenn : Oui. Mais là c’est le même problème. Il y a de l’information partout, à droite à gauche, et il faut pouvoir avoir le temps, prendre le temps de l’analyser.

Nico : Il y a tous les biais cognitifs, en particulier là le biais d’autorité, le fameux syndrome de la blouse blanche : dès que quelqu’un arrive avec une blouse blanche ou autre eh bien hop ! ça y est c’est le messie sur terre, il a forcément raison, il maîtrise sa science, son domaine. Nous ne sommes pas médecins, ce n’est pas à nous de donner un avis. Le biais d’autorité est quelque chose qui fait quand même très mal, surtout en ce moment. On le voit de plus en plus et il faut vraiment de méfier de ça. Ayez toujours un regard critique sur ce que n’importe qui peut vous dire !

Manu : Une chose que je trouve particulièrement amusante avec toutes ces histoires, c’est que là on parle d’open science, de science libre ou de science ouverte, une science qui donnerait tout ce qu’elle a pour qu’on puisse la reproduire. Cette science était souvent à l’origine du logiciel libre dans sa manière de penser le monde, de se construire, de se critiquer, de s’améliorer ; il y a des règles qui permettent de reproduire et d’améliorer le logiciel libre .
Là on fait une boucle, on revient, et la science maintenant s’inspire du Libre et de l’open source d’une manière générale. La science doit présenter et doit se présenter de manière à être améliorable, vérifiable, étudiable. Il y a vraiment des principes qui font une boucle. C’est le bon moment pour s’en rendre compte parce que tout le monde en parle en ce moment : la science ouverte devient un gros sujet.

Luc : Dans un monde où on a des tiers de confiance qui ont bien du mal à produire quelque chose qui soit cohérent, dans lequel il n’y ait pas de trou, qui ne se contredisent pas a posteriori, le logiciel libre est un modèle qui donne accès aux sources. Il faut faire le boulot, mais c’est possible. Je pense que pas mal de gens pourraient s’inspirer de ça.

Nolwenn : À condition de documenter.

Luc : Oui. Et d'aller lire la documentation. On se retrouve la semaine prochaine.

Manu : À la semaine prochaine.

Nolwenn : Bonne semaine à tous.

Nico : Bonne semaine à tous.

Luc : Salut tout le monde.

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 21 avril 2020

lun, 04/27/2020 - 11:30


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 21 avril 2020 sur radio Cause Commune
Intervenant·e·s : Laurent Leemans - Emmanuel Revah - Ludovic Dubost - Vincent-Xavier Jumel - Isabella Vanni - Frédéric Couchet - William Agasvari à la régie
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 21 avril 2020
Durée : 1 h 30 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bannière de l'émission Libre à vous ! de Antoine Bardelli, disponible selon les termes de, au moins, une des licences suivantes : licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo de la radio Cause Commune utilisé avec l'accord de Olivier Grieco.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Interview de Laurent Leemans qui fait de la musique libre
  2. Chronique « Itsik Numérik » d’Emmanuel Revah sur le thème Merci le Libre ou Be Kind Document
  3. Interview de Ludovic Dubost, créateur du logiciel XWiki, PDG de la société XWiki SAS qui développe XWiki et CryptPad
  4. Interview de Vincent-Xavier Jumel, professeur de mathématiques dans un lycée de Saint-Denis (93), sur l’école et le confinement
  5. Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, sur son expérience personnelle avec les outils de visioconférence libres en temps de confinement, les réactions de son entourage
  6. Annonces

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
Musique libre, école et confinement, retour d’expérience sur la visioconférence, services en ligne libres et éthiques, chronique « Merci le Libre », nous allons parler de tout cela dans l’émission du jour.

Vous êtes sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et en Dab+ et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.
Le site web de l’association c’est april.org, vous pouvez déjà y trouver une page consacrée à cette émission avec les références utiles.

Nous sommes mardi 21 avril 2020, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast. Je sais que notre réalisateur, William, adore que je dise ça.
Nous diffusons toujours en mode confinement, tout le monde chez soi et tout le monde est sur Mumble.

Si vous souhaitez réagir, poser une question pendant ce direct, n’hésitez pas à vous connecter sur le salon web de la radio. Allez sur le site causecommune.fm, cliquez sur « chat » et retrouvez-nous sur le salon dédié à l’émission #libreavous.
Nous vous souhaitons une excellente écoute.

Le programme détaillé :
nous allons commencer dans quelques instants par l’interview de Laurent Leemans qui fait de la musique libre ;
ensuite la chronique d’Emmanuel Revah sur le thème « Merci le Libre » ;
ensuite, un échange avec Vincent-Xavier Jumel, professeur à Saint-Denis ; nous parlerons d’école et de confinement ;
après ma collègue Isabella Vanni partagera son expérience personnelle avec les outils de visioconférence libres en temps de confinement ;
nous terminerons enfin avec Ludovic Dubost pour parler de services en ligne libres et éthiques, notamment du logiciel Cryptopad.
À la réalisation aujourd’hui de l’émission William Agasvari. Je rappelle que William anime deux émissions sur Cause Commune : Cyberculture, le samedi à 14 heures, consacrée au décryptage de l’actualité informatique et Et pour cause, une émission qui donne la parole aux gens qui œuvrent pour rendre le monde meilleur, le mardi à 21 heures.

Tout de suite place au premier sujet.

[Virgule musicale]

Interview de Laurent Leemans qui fait de la musique libre

Frédéric Couchet : Nous allons commencer par l’interview de Laurent Leemans qui est normalement avec nous au téléphone. On va vérifier. Laurent, est-ce que vous êtes avec nous ?

Laurent Leemans : Oui. Je confirme. Je vous entends bien.

Frédéric Couchet : Super. Parfait. Laurent, en fait, est un ancien chanteur du groupe Ceili Moss dont on a déjà diffusé des musiques dans l’émission. Aujourd’hui il a un nouveau projet dont il va nous va parler. Dans le cadre de l’émission spéciale La playlist de libre à vous! dont je reparlerai plus tard, on a rediffusé des titres de Ceili Moss et on s’est dit que ça pourrait être intéressant de savoir qui se cache derrière ce groupe, le parcours, les raisons de la licence libre, donc on a contacté Laurent.
Laurent, comme je le dis, vous êtes l’ancien chanteur Ceili Moss. Une première question avant qu’on parle de Ceili Moss, quel est votre parcours en quelques mots ? Comment êtes-vous venu à la musique ?

Laurent Leemans : Il faut savoir que je viens d’une famille dans laquelle mon père était lui-même musicien amateur accompli ; ma mère, sans être musicienne elle-même, était par contre une mélomane assez bien documentée aussi, donc j’ai grandi dans ce milieu, baigné par de la musique et forcément, à l’adolescence, c’est venu un peu tout seul, tout simplement.

Frédéric Couchet : D’accord. On va parler de Ceili Moss et pour donner une petite idée du style de cette musique à l’époque, je vais demander à William de nous diffuser une dizaine de secondes de Ceili Moss.

[Diffusion de Quand nous sommes à la taverne de Ceili Moss]

Frédéric Couchet : C’était un court extrait d’un titre qui s’appelle Quand nous sommes à la taverne que vous pouvez retrouver aussi sur causecommune.fm dans l’émission La playlist de Libre à vous de la semaine dernière, évidemment je donnerai tout à l’heure les références complètes pour retrouver les autres titres de Ceili Moss. Là c’est juste une petite idée de ce que faisait Ceili Moss. Quand est-ce que Ceili Moss a été créé ? Est-ce que vous faisiez ça à titre professionnel ou personnel ? Racontez-nous un petit peu cette aventure de Ceili Moss.

Laurent Leemans : Ceili Moss a commencé en 1994 dans la petite ville belge de Namur au confluent de la Sambre et de la Meuse. On était une bande de potes qui avions envie de faire de la musique ensemble. On avait un goût commun pour la musique folk en général et plus exactement le folk celtique. Au début, on était un groupe assez traditionnel de folk celtique irlandais puis, petit à petit, on a commencé à ajouter d’autres éléments, des éléments folks par exemple de Scandinavie, de Flandres, d’Europe de l’Est, de musique médiévale, de blues aussi ; ça a fini par donner une mixture. Pour faire court, on avait coutume de dire que Ceili Moss était un peu 50 % Pogues, 50 % Louise Attaque. Voilà.
C’était un groupe semi-professionnel dans la mesure où on jouait quand même pas mal, peut-être pas aussi souvent que possible, par contre ça n’a jamais été notre métier, on n’a jamais eu l’ambition de le faire. Le groupe se composait de six personnes parmi lesquelles il y avait par exemple un prof de langues dans l’enseignement secondaire, un éducateur dans un collège, moi-même qui suis fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères. On avait aussi un informaticien, un ingénieur industriel et voilà. Donc on avait tous un job à côté, mais on s’est bien marré tout en essayant de faire le taf sérieusement.
Le groupe a joué quand même jusqu’en 2015. Je n’ai pas le chiffre exact en tête, mais on a fait autour de 250 concerts un peu partout en Belgique, de temps en temps dans le Nord de la France, aux Pays-bas et dans le Grand-Duché de Luxembourg. On a bien roulé notre bosse, on s’est bien marré, puis un jour ça s’est terminé pour des raisons liées à la difficulté grandissante, disons avec les enfants qui arrivent, le développement professionnel, etc., de concilier les agenda et aussi le fait qu’il y avait toujours eu un peu une dichotomie entre une partie du groupe pour qui c’était vraiment juste un hobby, un truc qu’on faisait le week-end, et d’autres qui, toujours sans vouloir vraiment devenir musiciens professionnels, voulaient quand même y consacrer plus de temps, plus d’énergie, plus d’investissement en temps, en matériel aussi et, à un moment, on a fini par se séparer bons amis, certains continuent de faire de la musique, d’autres ont arrêté pour des raisons diverses et variées.

Frédéric Couchet : Une vingtaine d’années effectivement. On va revenir après sur les nouveaux projets. Donc 20 ans quand même, environ 250 concerts, ça fait quand même pas mal de concerts par an.
Qui écrivait les textes et la musique ? Est-ce que c’était collectif ? Est-ce que c’était uniquement l’une des personnes membre du groupe ?

Laurent Leemans : C’était plutôt collectif. En général ça se passait avec un des membres qui venait avec une mélodie ou une suite d’accords, parfois traditionnelle, parfois de sa propre composition, et on jammait [jouer ensemble sans avoir un plan ou une idée de départ, improviser jusqu'à ce que quelque chose émerge, Note de l'orateur] ensemble jusqu’à ce qu’on finisse par trouver des accords, des rythmes de batterie, etc., des paroles qui collaient. Donc c’était un processus qui pouvait parfois prendre un certain temps, parce que quand on est dans le collectif pur et qu’il n’y a pas vraiment un leadership déclaré, ça peut prendre un certain temps pour la composition, mais c’était une manière qui, en tout cas, nous convenait bien, nous plaisait, parce que finalement on prenait le plaisir aussi dans la création de la musique et pas seulement dans le produit fini.

Frédéric Couchet : D’accord. Dans l’émission nous diffusons des pauses musicales, donc de la musique, un des choix c’est de prendre des musiques qui sont uniquement diffusées sous licence libre, notamment celle qui autorise la réutilisation commerciale et les modifications. Ceili Moss était sous licence Creative Commons Attribution, donc CC By. Est-ce que le choix de cette licence libre a été quelque chose de naturelle à l’époque ? Est-ce que ce choix c’est dès le départ, parce que 1994, de mémoire, ces licences d’ailleurs n’existaient pas parce que je crois que les licences Creative Commons c’est années 2000. Est-ce que c’est venu rapidement ? Qui a proposé ça ? Et finalement pourquoi avoir choisi la diffusion sous licence libre ?

Laurent Leemans : Ça ne s’est pas imposé tout de suite puisque pendant les deux, trois premières années, on jouait vraiment presque exclusivement des traditionnelles dans deux/trois cafés à Namur et dans les environs, donc à l’époque la question ne nous intéressait pas vraiment. Mais dès qu’on a commencé à sortir un peu de notre zone confort, oui, le choix s’est fait naturellement parce qu’il était pour nous très clair qu’on n’avait aucune envie de s’affilier à la SABAM, la Sacem belge qui, à nos yeux, était non seulement une bande de parasites qui servent surtout à faire rentrer beaucoup d’argent et il y en a très peu qui sort, mais, en plus, les conditions d’inscription à la SABAM sont extrêmement contraignantes, beaucoup de règles qui s’imposent. Par exemple, une fois que vous êtes inscrit à la SABAM, vous êtes obligé d’y déposer tout ce que vous publiez. Si un jour vous avez envie de faire don des droits d’un morceau à une association ou à une cause qui vous tient à cœur, eh bien ce n’est pas possible, c’est interdit ! Dès l’instant où vous êtes membre de la SABAM vous devenez, pour ainsi dire, la propriété de la SABAM et votre œuvre aussi.
Du coup on a cherché une solution alternative parce qu’on avait quand même envie de se prémunir contre d’éventuelles malveillances. On avait eu un collègue qui avait eu une mauvaise surprise de voir une de ses chansons volée, en quelque sorte, par quelqu’un d’autre qui a prétendu que c’était lui qui l’avait composée, qui a ensuite exigé des dommages et intérêts. Ça s’est bien terminé pour lui parce qu’il a pu prouver par d’autres manières qu’il y avait bien une tentative d’arnaque. Surtout à partir du moment où on s’est mis à faire des compositions personnelles, il nous semblait clair qu’il nous fallait quand même un moyen de faire valoir nos droits si jamais il y avait contestation, si jamais il y avait tentative de malversation. Les licences libres sont un outil qui correspondait non seulement à ce dont on avait besoin, avait la souplesse nécessaire pour ne pas nous embarquer dans un schéma rigide style SABAM et, en plus de ça, correspondait assez bien à notre philosophie générale qui était déjà assez orientée vers le Libre, vers l’indépendance, vers l’autogestion.
C’est un choix qui s’est imposé qui très facilement. On n’a pas tourné autour du pot trois heures là-dessus. C’est moi qui suis venu avec l’idée. L’un des membres, le claviériste du groupe, était et est toujours d’ailleurs informaticien, donc il s’est un peu renseigné plus avant, il a éclairé notre lanterne là-dessus. Et voilà, après c’était très clair pour tout le monde, ça n’a jamais fait l’objet de discussions ou de contestations.

Frédéric Couchet : Très bien. Merci pour tes explications.
Là on a parlé un peu de Ceili Moss et, vous l’avez dit tout à l’heure, le groupe s’est séparé en 2015. Aujourd’hui vous avez un nouveau projet de musique qui s’appelle The Imaginary Suitcase, toujours disponible sous licence libre. Est-ce que c’est le même type de musique ? Est-ce que vous êtes tout seul maintenant ou est-ce que c’est un groupe ?

Laurent Leemans : The Imaginary Suitcase est un projet que j’ai lancé en solo, de façon comment dire, singer-songwriter, en gros un gars tout seul avec sa guitare acoustique ; non, non, ne vous enfuyez pas, ce n’est pas si mal que ça !
Dans ce projet je fonctionne toujours sur le même principe des licences libres pour exactement les mêmes raisons : la souplesse, l’adaptabilité et aussi le manque d’envie, pour rester poli, de me retrouver pieds et poings liés par une grosse structure qu’elle soit commerciale ou administrative.
Musicalement The Imaginary Suitcase est effectivement assez différent de Ceili Moss. Quand on est tout seul avec une voix, une guitare acoustique et, de temps en temps, un peu d’harmonica, on ne va évidemment pas sonner pareil qu’un groupe avec une batterie, une cornemuse et une guitare électrique.
Toujours pour rester un peu dans le même type de définition simple, puisque je vous l’avais donnée tout à l’heure avec Ceili Moss, on pourrait dire que c’est un peu une rencontre : quelqu’un, dans un blog, avait écrit un jour que The Imaginary Suitcase sonnait un peu comme si Leonard Cohen et Suzanne Vega avaient eu un fils ensemble, ce qui m’a un peu laissé sur le cul. Pour moi c’est un énorme compliment parce que ce sont deux musiciens que j’admire énormément.

Frédéric Couchet : Deux belles références. Oui.

Laurent Leemans : Waouh ! Même de le dire j’en ai le rouge aux joues. Donc oui, c’est une musique plus mélancolique, quoique de temps en temps plus énervée quand même. Si vous aimez bien des gens comme Joseph Arthur, Paul Roland, Leonard Cohen, Suzanne Vega, Ani DiFranco, c’est le genre de musique qui pourrait vous plaire.

Frédéric Couchet : Juste après la fin de l’interview, après ma dernière question, on écoutera effectivement un morceau de ce nouveau projet en solo. Je donne tout de suite le site web pour les personnes qui pourraient être intéressées, c’est theimaginarysuitcase point be, theimaginarysuitcase tout attaché [theimaginarysuitcase.be]. Vous retrouverez également les références sur le site causecommune.fm, bien entendu.
Est-ce qu'il y a des actus côté projet, des annonces à faire ou un message à faire passer peut-être, tout simplement ?

Laurent Leemans : Concrètement, en ce qui concerne ma petite personne, pour l’instant, vu qu’il n’y a pas vraiment beaucoup de concerts pour les raisons que je n’ai pas besoin d’expliquer je suppose, je m’amuse à poster comme beaucoup de musiciens font en ce moment, c’est une initiative sympa, des petites vidéos depuis mon salon ou depuis mon local de répétitions sur ma page Facebook. Oui, Facebook c’est de la merde, mais malgré tout, quand on est totalement indépendant il faut bien reconnaître que c’est un outil assez pratique quand on sait l’utiliser à bon escient.
Sinon, il y a des concerts probablement surtout en Belgique, mais s’il y a des gens en France que ça intéresse, je suis toujours dispo, je peux sauter dans un train, je ne prends pas cher, je ne prends pas beaucoup de place. Ça m’intéresserait évidemment de jouer en France dès que ce sera de nouveau possible, avis aux amateurs.
Il y a quelques concerts en juillet, août, septembre, octobre, on touche du bois pour que ça aille mieux d’ici là, parce que franchement maintenant plus rien n’est sûr. En attendant, je m’occupe comme je peux sur Internet. Il y a, je l’espère, un album qui devrait sortir à l’automne, en octobre ou novembre, en autoproduction, toujours cette même obsession de l’indépendance et de l’autonomie, n’est-ce pas.

Frédéric Couchet : C’est super. Effectivement, dès que le monde sera sorti du confinement on pourra aller vous voir en concert.
Je rappelle le site web, theimaginarysuitcase.be. On va écouter, pour se quitter, un extrait qu’on a choisi ensemble, qui s’appelle Plastic.
En tout cas je vous remercie pour toutes ces belles musiques libres que vous faites et j’espère avoir un jour l’occasion de vous voir en concert en France.
C’était Laurent Leemans ex-chanteur de Ceili Moss.

Laurent Leemans : Ça me ferait plaisir qu’on se rencontre une fois en vrai.

Frédéric Couchet : J’espère aussi.
Je vous souhaite une belle fin de journée et on va écouter Plasticpar Laurent Leemans de The Imaginary Suitcase et on se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Plastic par The Imaginary Suitcase de Laurent Leemans.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Plastic par The Imaginary Suitcase de Laurent Leemans, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org et sur le site de la radio, causecommune.fm.
Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles.
Nous allons maintenant passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Chronique « Itsik Numérik » d’Emmanuel Revah sur le thème Merci le Libre ou Be Kind Document

Frédéric Couchet : Avec la chronique « Itsik Numérik » d’Emmanuel Revah. Bonjour Emmanuel.

Emmanuel Revah : Salut. Ça va Fred ?

Frédéric Couchet : Ça va. J’ai un sacré écho, je ne sais pas si l’écho passe sur le direct. On verra bien. Moi ça va bien. Et toi ?

Emmanuel Revah : Oui, ça va très bien aujourd’hui.

Frédéric Couchet : OK. Je crois qu’aujourd’hui le thème de ta chronique c’est « Merci le Libre ».

Emmanuel Revah : Oui, c’est ça. Veux-tu que je me lance ?

Frédéric Couchet : Je propose de te lancer.

Emmanuel Revah : Bon ! Comme tu sais j’adore râler, vraiment, je crois que je kiffe trop ça. Mes amis disent souvent « arrête de râler Manu ». Alors aujourd’hui, je vais tenter de les écouter, je vais tenter de ne pas râler.

L’autre jour, au réveil, j’ai entendu le camion poubelle, mais surtout j’ai entendu mon voisin l’applaudir en disant « bravo les mecs ! ».
Autant dire que ce matin-là mon réveil fut bizarre. J’ai eu l’impression d’être témoin d’un traumatisme psychologique né d’un mélange de culpabilité, de co-dépendance, d’impuissance apprise et, pourquoi pas, saupoudrée d’un peu de syndrome de Stockholm. Ou alors, c’est simplement le besoin primaire d’exprimer son humanité au travers d’encouragements, peut-être maladroits et confus, mais sincères.

À ce propos, aujourd’hui, j’ai envie d’en profiter, moi aussi, pour nommer des héros dignes d’applaudissements du journal télévisé. Enfin, je vais juste dire merci, je ne vais pas non plus applaudir, parce qu’un peu de retenue c’est de coutume.

Alors voilà, je commence par le début, juste après la création du monde en sept jours par le bon Dieu.

Merci à Richard Stallman d’avoir fondé le projet GNU, en 1983, et la FSF [Free Software Foundation] en 1985. Ces projets, déjà à l’époque, mettaient en avant l’envie de justice et d’égalité sociale, et se posait aussi la question du contrôle des outils numériques informatiques sur les humains. Il fallait commencer quelque part et, quoi qu’on en dise aujourd’hui, tu l’as fait RMS, alors merci !

Merci à John Gilmore, John Perry Barlow et Mitch Kapor d’avoir fondé la EFF, Eletronic Frontier Foundation, ONG qui défend les libertés civiles dans l’espace électronique. En 1990 ! Ils l’ont fait avec Steve de chez Apple, je parle du bon Steve, c’est-à-dire Steve Wozniak ! Un des premiers gros cas défendu par la EFF c’était Bernstein vs les États-Unis. Daniel J. Bernstein voulait tout simplement publier le code source de son logiciel de chiffrement. Or, les méthodes de chiffrement de données figuraient sur la liste des armes interdites à l’export, juste à côté de lance-flammes, missiles et des trucs comme ça.

Merci à Linus Torvalds d’avoir mis le noyau Linux en Libre en 1991, même si on ne sait pas si tu étais vraiment convaincu de ton choix de licence au moment de le faire, tu l’as quand mis sous GPL [GNU General Public License]. Cela dit, si Linux s’appelait « Freax », comme tu voulais à la base, je pense que le terme GNU/Freax aurait mieux pris que GNU/Linux.

Merci à Ian Murdock d’avoir démarré le projet Debian, une des toutes premières distributions de GNU/Linux qui existe encore aujourd’hui. Ce projet est livré avec un contrat social et plein de démarches qui vont dans le bon sens, dans le sens du logiciel libre et libérateur. En plus, Debian n’est pas une entreprise à but lucratif, alors pourquoi utiliser une dérivée de Debian ? Autant aller à la source… Et bien souvent la réponse est « parce que Ubuntu, juste ça marche ! » Bon ! D’accord ! Perso, je préfère la souffrance, c’est un choix !

J’aurais vraiment aimé être dans le studio pour cette édition de Libre à vous!, parce que…

Un grand merci à Frédéric Couchet d’avoir créé l’association April, Association pour la promotion et la recherche en informatique libre. OK, ça trébuche un peu sous la langue, alors on va finir par dire « promouvoir et défendre le logiciel libre ».
Donc merci à toi, Frédéric, d’avoir lancé l’April en 1996, j’ai appris ça en préparant cette rubrique ! Et au passage, merci de m’avoir permis cette chronique, moi qui sors un peu de nulle part ou, pour les plus geeks d’entre nous de /dev/null/part.
Alors comme on dit : En avril, ne te découvre pas d’un logiciel libre !

À propos de se découvrir d’un logiciel libre, un merci confus, un peu sur la retenue mais pas vraiment, mais, en même temps, en fait pas tout à fait un vrai merci à Eric Raymond et Bruce Perens d’avoir lancé l’Open Source Initiative en 1998 dont l’objectif était d’ignorer le côté social du logiciel libre et d’effacer l’image du hippie numérique utopiste et partageur, pour se concentrer sur les aspects purement pragmatiques et plus adaptés aux besoins de monde des affaires.
Bruce Perens est à moitié revenu sur son rôle. Il a dit à ce propos, je cite : « La plupart des hackers savent que logiciel libre et open source sont la même chose, mais le succès mercatique du terme open source dévalorise l’importance des libertés engagées par les logiciels libres ». Pour les francophones, mercatique ça veut dire marketing.

Merci aux membres de l’entreprise Netscape – d’ailleurs, la première suggestion de mon correcteur d’orthographe pour Netscape c’est « rescapé », c’est très drôle – qui ont fondé Mozilla en 1998, un peu avant l’acquisition de Netscape par le géant AOL. Le projet Mozilla a permis au navigateur Netscape de survivre au-delà de sa vie d’employé modèle chez AOL, là où il était confiné dans son petit cubicule gris avec, comme déco, à peine un cactus asséché dans un coin.
AOL, pour ceux qui ne se souviennent plus, c’était ceux qui nous pourrissaient nos boîtes aux lettres avec des cédéroms déjà obsolètes à leur gravure, cédéroms qu’ils envoyaient TOUTES LES SEMAINES ! Les pires spammeurs du monde c’était AOL. Je ne pardonne pas. Je n’oublie pas. Redoutez mon choix de passer par n’importe quelle autre FAI [fournisseur d'accès à Internet].
On se souviendra donc longtemps des contributions de AOL au monde des déchets, notamment, mais aussi de leur vision d’un Internet enfermé dans leur prison à abonnement commercial multi-optionnel.

Merci à VLC, VideoLan Client, à ne pas confondre avec le groupe « Vive le communisme », d’exister depuis 2001. C’est tellement un lecteur vidéo qui, « juste marche », tellement bien, qu’on le retrouve sur les ordinateurs de tout le monde et presque personne sait que VLC est un logiciel libre. On retrouve VLC même sur les routeurs des FAI ou « box » en langage mercatique.
Merci aussi à VLC pour libdvdcss. Je sais que c’est un petit peu dans les détails, mais Lib DVD CSS est un truc qui permet de lire un DVD, normalement.
En très simplifié, les gros distributeurs de DVD et de lecteurs DVD ont mis en place un système pour rendre la vie inutilement pourrie, en tentant de restreindre l’utilisation de leurs DVD. Leur objectif est de décider des conditions d’utilisation. En gros, la libdvdcss permet de casser la restriction numérique qui nous empêche d’exercer notre droit légal d’usage du DVD.

Merci aussi à toute l’équipe Framasoft qui œuvre depuis 2001 et depuis 2004 en tant qu’association dans la promotion, l’éducation et même le développement des logiciels libres.
Quand on parle du Libre autour de soi, c’est tellement pratique d’avoir Framasoft comme référence pédagogique et outil pratique. Ça m’a permis d’être compris plus d’une fois.

Un grand merci à Tor, le routeur Oignon, à la base développé par quelques projets américains de défense dans les années 90. Tor est devenu très utile pour assurer une véritable liberté de communication numérique, encore plus sous les régimes les plus autoritaires, mais pas que.

Merci aux cinq gus qui, depuis leur garage où ils s’envoyaient des mails à la chaîne, ont créé l’association La Quadrature du Net ou LQDN qui, depuis 2008, défend et promeut les droits et libertés de la population sur Internet. C’est un peu la EFF de la France et, quand on voit la quantité de propositions législatives qui tentent de restreindre nos libertés via les outils numériques, il est évident qu’on a vraiment besoin d’eux.

Merci aussi à Tails qui, depuis 2009, permet au plus grand nombre d’avoir un système d’exploitation complet qu’on peut mettre sur une clef USB, qui fait tout pour protéger la vie privée et l’anonymat de ses utilisateurs. Il s’agit d’un système basé sur Debian, tiens ! qui, une fois éteint, oublie tout, un petit peu comme moi en période de stress !

La liste commence à être trop longue pour une petite chronique, alors en vrac ce à quoi j’ai pensé en faisant cette liste : merci KDE, mpv, Mplayer, OpenVPN, PHP, PeerTube, Mumble, Inkscape, Jitsi, LibreOffice, Darktable, Gnome, Mastodon, Xfce, Wikipédia, OpenStreetMap, Creative Commons – j’aurais pu faire tout un truc sur eux. Je n’arrive même pas à faire cette liste, elle est trop longue, il y en a partout où je regarde ! D’ailleurs, je trouve ça rassurant !

Tous ces projets et logiciels nous permettent tous les jours, et peut-être particulièrement en ce moment, un espace de liberté immense, voire infini. Un endroit qui existe réellement, où on peut communiquer, partager, faire et, même dans certains cas, tout simplement exercer nos droits de citoyens et d’humains.
Plus fort, après avoir passé l’après midi sur les pages wiki de tout ces projets, c’est de constater que toutes ces choses, aussi variées soient-elles, sont uniquement possibles grâce à l’ensemble.

Frédéric Couchet : Merci Emmanuel. Beaucoup de références et de remerciements. Je ne sais pas si on va pouvoir mettre toutes les références sur le site de l’April et sur le site de Cause Commune. En tout cas, on a parlé d'un certain nombre de logiciels dont tu as parlé dans les émissions, je renvoie sur les podcasts. Sur la partie des menottes numériques, les DRM, si je me souviens bien une chronique a été consacrée à ce sujet, donc je renvoie les personnes à cette chronique sur le site causecommune.fm ou sur le site de l’April, april.org.
Et quand tu me remerciais pour la possibilité que tu fasses une chronique, moi je tiens à remercier Eda qui nous a mis en relation quand on a fait un appel à chroniques, c’est elle qui m’a dit : « Quand je vois Manu je me marre tout le temps, donc je suis sûre qu’il fera des belles chroniques » et effectivement tu nous fais des belles chroniques.

Emmanuel Revah : Merci pour ces mots très sympas.

Frédéric Couchet : Je te remercie et j’espère que la prochaine chronique sera à la radio, déjà pour avoir le plaisir de te voir et ça voudra aussi dire que le déconfinement se passe bien. Sinon on se retrouvera sur Mumble d’ici un mois.

Emmanuel Revah : Super. Merci et pareil. À bientôt.

Frédéric Couchet : À bientôt Manu.

[Virgule musicale]

Interview de Ludovic Dubost, créateur du logiciel XWiki, PDG de la société XWiki SAS qui développe XWiki et CryptPad

Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre avec Ludovic Dubost. Ludovic est créateur du logiciel XWiki, PDG de la société XWiki SAS qui développe XWiki et CryptPad. Aujourd’hui on va surtout parler de CryptPad vu qu’on a beaucoup parlé de XWiki dans l’émission du 10 mars 2020 déjà avec Ludovic Dubost, je vous renvoie à cette émission pour les détails.
Là, l’idée c’est de faire un petit point avec Ludovic sur le confinement, comment se passe le confinement pour une entreprise comme XWiki et de parler un petit peu de CryptPad, donc nous présenter à nouveau ce qu’est CryptPad et est-ce qu’il y a eu des évolutions par rapport justement au confinement, des nouvelles fonctionnalités, une montée en puissance des utilisations.
Première question Ludovic : comment se passe le confinement pour toi, ta société et tes proches ?

Ludovic Dubost : Pour le moment le confinement se passe bien, enfin sans problèmes majeurs. En fait, nos équipes sont passées en télétravail à 100 %. Même un peu avant le début du confinement officiel on avait autorisé le télétravail à 100 % à tous nos employés, aussi bien en France qu’en Roumanie, parce qu’on est sur deux pays, plus quelqu’un au Canada. On avait autorisé ce télétravail à 100 %. D’habitude on autorise deux journées de télétravail, sauf aux gens qui sont en télétravail permanent ; chaque employé peut faire deux journées de télétravail. Donc globalement l’équipe sait déjà travailler en mode télétravail et elle est, évidemment, équipée d’outils pour cela, puisque finalement, avec une part significative d’employés en télétravail, on doit avoir des outils.
Globalement ça se passe bien du point de vue de l’organisation du travail. Évidemment, ça nous manque aussi de se voir. Le travail c’est aussi un lieu social, donc être un peu replié chez soi ce n’est pas ce que tout le monde veut, donc c’est un peu pesant à force.
Ensuite, du point de vue économique, on ne sait pas bien quel va être l’impact. Je m’inquiète plus, en fait, des effets économiques a posteriori que des effets à court terme. On a une activité de services, on avait des projets qui étaient en cours et ils ne se sont pas arrêtés, il y en a certes qui se ralentissent ; évidemment il y a des discussions avec des clients potentiels qui se ralentissent aussi. Ça va être difficile de connaître l’effet avant, je dirais, le milieu de l’année parce que cette situation pourrait aussi amener les entreprises à se poser des questions sur les outils qu’elles ont et à mettre des nouveaux outils en place.

Frédéric Couchet : D’accord. Comme tu le dis, la société avait la chance de pratiquer déjà le télétravail donc d’être prête ce qui n’a sans doute pas été le cas de beaucoup de gens qui ont été contraints, tout d’un coup, à se retrouver en télétravail et pas forcément avec les bons outils. Je pense qu’on en parlera tout à l’heure avec Vincent-Xavier sur la partie école où il y a eu des difficultés.
On ne va pas reparler en détail de la société XWiki, parce que je l’ai dit, il y a eu tout un sujet long le 10 mars 2020 ; sur causecommune.fm et sur april.org, vous pouvez retrouver le podcast avec Ludovic.
En résumé, la société fait des logiciels collaboratifs dont l’objectif est d’aider les gens à partager l’information et à collaborer. Dans les deux logiciels phares de la société il y a XWiki mais il y a surtout CryptPad dont on avait un petit peu parlé en fin d’émission le 10 mars et qui, je pense, a dû sans doute subir quelques évolutions et peut-être un regain d’attirance pour les gens vu, justement, le confinement. Est-ce que tu peux nous présenter CryptPad et nous dire comment ce logiciel évolue avec le confinement ?

Ludovic Dubost : CryptPad est un logiciel d’édition collaborative temps réel qui a la particularité de chiffrer les données ce qui veut dire qu’au niveau du serveur on n’est pas capable de lire les données que s’échangent les utilisateurs qui collaborent sur les documents. On pourrait le résumer en : c’est un Google Drive, Google Docs, chiffré. On n’a pas forcément tout ce que fait Google Docs aujourd’hui, mais on en a une partie assez importante. On fait des fichiers texte, des fichiers WYSIWYG [what you see is what you get, ce qu’on appelle en fait texte riche, on fait des kanbans un peu comme le logiciel Trello qui est très connu, on fait des présentations en mode texte, mais aussi des fichiers excel – on a un module compatible excel –, on fait des petits dessins. Donc tout un tas d’outils d’édition de documents et de stockage de documents. On peut aussi stocker des documents chiffrés qu’on peut éditer à plusieurs et même consulter à plusieurs puisque, finalement, si quelqu’un tape un document, quelqu’un qui est en mode visualisation va voir le document évoluer devant ses yeux en temps réel.
Un autre aspect c’est que dans CryptPad est intégré quelque chose de vraiment innovant qui est le fait de pouvoir se partager ces documents de façon entièrement sécurisée, toujours sans que le serveur puisse lire les informations.
Nous, en tant qu’opérateur du service cryptpad.fr qui est le service on va dire principal aujourd’hui, qui fait tourner le logiciel libre CryptPad – tout le monde peut installer le logiciel libre CryptPad et ouvrir son propre serveur ; on a pas loin de 400 serveurs installés, donc on opère ce service – on ne peut pas lire les données que se partagent nos utilisateurs.
C’était déjà un logiciel qui a une partie gratuite, c’est-à-dire qu’on peut venir sur cryptpad.fr et l’utiliser gratuitement dans une certaine limite, on avait mis cette limite à 50 mégaoctets de fichiers stockés sur son compte quand on crée un compte. Alors que notre logiciel progressait très régulièrement c’est-à-dire qu’il avait plus que doublé chaque année, même triplé les deux dernières années, là, ce qui s’est passé, c’est que le jour du début du confinement on a doublé d’usage. En fait, sur quelques jours, au final on a quadruplé d’usage, c’est-à-dire que là où on avait quelque chose comme 1000 ou 1500 utilisateurs par jour, on est passé à 6000 utilisateurs par jour. Là actuellement, ce matin, on était sur des problématiques de performance, on est à 2200 connexions simultanées sur le service CryptPad. De la façon dont on a analysé cette hausse, elle nous vient tout particulièrement d’Allemagne. En fait CryptPad est très populaire en Allemagne, beaucoup plus qu’en France, alors que nous on est en France.

Frédéric Couchet : Est-ce qu’il y a une raison particulière pour ça Ludovic ?

Ludovic Dubost : Pourquoi l’Allemagne ? Honnêtement, il y a le fait qu’il y a une instance majeure d’Etherpad qui existait en Allemagne, qui était gérée par le Pirate Party allemand et, en fait, ils l’ont migrée vers CryptPad. Cette instance a beaucoup de visibilité en Allemagne, en particulier auprès de gens qui sont sensibles aux problématiques de vie privée dans le monde digital et ça a fait énormément de publicité au logiciel CryptPad, entre autres dans les milieux éducatifs. Donc on pense qu’il y a beaucoup d’utilisateurs dans les milieux éducatifs d’où la hausse pendant le confinement.
Il y a aussi eu une présentation de CryptPad au CCC il y a quelques années. Enfin CryptPad est très connu en Allemagne, plus qu’en France.

Frédéric Couchet : On va juste préciser que le CCC c’est le Chaos Computer Camp ? C’est ça ?

Ludovic Dubost : C’était au Chaos Computer Camp, effectivement, qui est géré par le Chaos Computer Club.

Frédéric Couchet : Exactement.

Ludovic Dubost : Qui est, en fait, le club de hackers on va dire le plus connu en Europe, qui parle beaucoup de ces sujets-là. La visibilité que cette présentation ça a donné à CryptPad a fait que ça a démarré un peu la connaissance du logiciel CryptPad.
Après, est-ce que les Allemands sont plus sensibles à la vie privée ? C’est possible, je ne saurais pas complètement juger ce point-là. En tout cas, nous on est très contents d’être en France. Le développeur principal de CryptPad est Canadien, il est au Canada. On est très contents de pouvoir développer ce projet de façon internationale et le fait que le premier pays ne soit pas notre pays à nous, c’est finalement très bien, ça rend le projet encore plus international.

Frédéric Couchet : D’accord. Donc il y a une hausse d’utilisation. Est-ce que vous avez, par exemple, des demandes soit de type support c’est-à-dire d’aide à l’utilisation ou des demandes pour rajouter des fonctionnalités qui seraient utiles dans cette période, enfin qui seraient plus utiles dans cette période de confinement qu’en temps normal ?

Ludovic Dubost : On en a pas mal. On a en permanence des demandes. On a une liste assez large de ce que les gens voudraient qu’on fasse. Dans la période de confinement on voit une chose : l’audioconférence, la vidéoconférence, c’est quelque chose de très important et c’est peut-être encore plus populaire, on va dire, et plus nécessaire que les documents partagés. Donc il y a aussi une demande de : est-ce qu’on ne peut pas faire travailler ces outils-là ensemble ? Est-ce qu’on peut faire une conférence en même temps qu’on fait un document ? Est-ce qu’on ne peut pas intégrer les outils ? On a commencé à regarder, mais c’est compliqué parce que l’audioconférence chiffrée n’existe pas vraiment encore. Il y a quelques petits trucs, il y a des débuts de travaux autour de Jitsi pour faire du chiffrement bout en bout, mais ils ne fonctionnent que sur Chrome.
Personnellement, j’ai commencé à faire un prototype dans CryptPad pour voir un ce que ça pourrait donner. On commence à avoir des discussions autour de ce sujet-là.
Mais ce que nous demande le plus les gens, en fait, ce sont des applis mobiles ; ils nous demandent des fonctionnalités dans les outils eux-mêmes. Par exemple, une des choses qui nous est le plus demandée depuis longtemps par les utilisateurs d’Etherpad, c’est de pouvoir faire la coloration liée à l’auteur du texte. Dans un pad de texte, pas dans un pad riche, mais dans un pad de texte c’est de pouvoir voir visuellement quelle partie du document a été écrite par qui. Et, en fait, ça sort aujourd’hui grâce à des contributeurs et aux travaux des équipes.

Frédéric Couchet : Vous le publiez aujourd’hui ?

Ludovic Dubost : Ça sort en ligne ce soir, dans quelques heures.

Frédéric Couchet : D'accor. On va juste préciser, Ludovic, que quand tu parles d’Etherpad c’est un logiciel qui permet de faire de l’écriture collaborative en ligne, même si, derrière, il peut y avoir plusieurs logiciels, en gros c’est ça. Ce que vous allez sortir ce soir c’est la coloration qui permet effectivement de savoir qui a contribué sur telle partie de tel texte.

Ludovic Dubost : Exactement. En fait, c’était probablement la feature qui embête le plus les utilisateurs d’Etherpad ou de Framapad – puisqu’en France Etherpad est connu à travers Framapad – c’est la fonctionnalité qui manque le plus aux utilisateurs de Framapad pour passer sur CryptPad. En fait, pourquoi notre système n’est pas basé sur Etherpad ? On s’est posé la question. Ce n’est pas parce qu’Etherpad n’est pas un bon logiciel, c’est parce que le système algorithmique derrière Etherpad ne peut pas être chiffré de la façon dont on le fait dans CryptPad pour empêcher le serveur de voir les informations. Dans Etherpad, l’algorithme est fait pour que ça soit le serveur qui s’occupe de la synchronisation temps réel du document. En fait il faut comprendre que c’est très compliqué, finalement, de se passer du serveur pour synchroniser les actions des utilisateurs sur des documents et c’est ça l’innovation qu’il y a derrière CryptPad.

Frédéric Couchet : Tu l’as expliqué au début, la base d’un outil comme CryptPad c’est ce qu’on appelle le zéro connaissance, c’est-à-dire que le serveur n’a vraiment aucune connaissance des données qui sont éditées parce que, en fait, tout se passe sur le poste client, notamment le chiffrement. Évidemment d’un point de vue algorithmique, c’est-à-dire d’un point de vue processus, écriture de code, c’est beaucoup plus compliqué à faire que si tout se passait sur le serveur, mais à ce moment-là le serveur aurait accès aux informations.

Ludovic Dubost : C’est ça. On ne peut pas dire aucune parce qu’il y a toujours un peu d’information, par exemple on voit les IP des gens qui sont connectés, on voit toujours quelque chose, mais vraiment le travail au niveau de CryptPad c’est la minimisation des informations qui sont transmises aussi bien sur les documents que sur les données autour des documents. Et ça, c’est vraiment quelque chose qui est nouveau dans le développement logiciel.
Aujourd’hui, quand du chiffrement est introduit dans les logiciels, on doit avoir du chiffrement du client vers le serveur, on doit avoir du chiffrement d’une partie des données, mais on va très rarement avoir une approche qui consiste à dire « attention, il faudrait que tout soit chiffré ». C’est vraiment le travail qui est fait derrière CryptPad, de se reposer en disant « on va tout chiffrer », tout en offrant un outil qui est extrêmement ergonomique et extrêmement facile à utiliser. C’est vraiment ça notre objectif et c’est de prouver qu’il est aussi possible de repenser la façon dont les logiciels sont écrits pour être privacy by default, privacy by design, ce qui est un sujet important. Finalement on l’a entendu avec la polémique autour de Zoom : ils ont prétendu que leur logiciel faisait du chiffrement de bout en bout. Après ils ont déclaré « ce qu’on appelait de bout en bout c’est du client au serveur, ce n’est pas du client à l’autre client ». Il y a beaucoup de mésusage des termes de sécurité dans le domaine et le travail qu’on essaye de faire dans CryptPad c’est vraiment de minimiser, mais, en même temps, on ne veut pas raconter de salades aux gens sur ce qui est disponible. CryptPad, par exemple, n’est pas un outil anonyme, parce qu’il est possible de retrouver des choses à partir de l’IP. On ne va pas retrouver les données, mais on peut quand même retrouver qui utilise l’outil, quelles IP sont venues utiliser l’outil CryptPad.

Frédéric Couchet : Ça, ça fait aussi partie de certaines obligations des hébergeurs de garder des données pendant un certain temps dont les adresses IP.

Ludovic Dubost : À partir du moment où une donnée a été transmise elle est compromise. Qu’on la garde ou qu’on ne la garde pas, ça la compromet plus ou moins longtemps, mais à partir du moment où elle est transmise elle est compromise.

Frédéric Couchet : Tout à fait. Est-ce que vous avez reçu des propositions de code. CryptPad est développé exclusivement, si je me souviens bien, par ta société, par XWiki. Est-ce que vous avez reçu des propositions de ce qu’on appelle des patchs, c’est-à-dire un code qui permet d’ajouter une fonctionnalité dans CryptPad ou de corriger un bug ?

Ludovic Dubost : On a régulièrement des propositions de code. Maintenant, ce n’est pas la majorité du code. Typiquement, ce sont des gens du Pirate Party qui ont fait la coloration et c’est nous qui l’avons intégrée. Donc oui, on reçoit des patchs, on reçoit aussi beaucoup de rapports de bugs qui nous précisent exactement quel est le problème et qui nous aident beaucoup à développer plus vite. Ce sont tous les avantages du développement sous forme de logiciel libre qui sont très importants.
Maintenant, la majorité du code est écrite par nous, c’est du code qui est compliqué, ce n’est pas facile de rentrer dans CryptPad du fait à la fois de son architecture, des problématiques de sécurité, mais c’est faisable. C’est-à-dire que s’il y a des développeurs JavaScript qui veulent venir aider, il ne faut pas hésiter, on a besoin d’aide, on a plein d’idées et on n’a clairement pas assez de moyens pour réaliser toutes les idées qu’on voudrait réaliser.
CryptPad, en fait, c’est une équipe de trois personnes dans ma société, un designer et deux développeurs. Initialement le financement était un financement de projet de recherche de la BPI et cette année, en fait depuis mars 2019, on a réussi à trouver des financements européens, NLnet, j’en avais parlé la dernière fois lors de l’émission, et NGI TRUST. On a aussi eu une aide de Mozilla. Au FOSDEM il y a eu un évènement où on pouvait venir pitcher des projets open source et « gagner », entre guillemets, 10 000 dollars. CryptPad a été un de ceux-là. Donc on a aussi reçu 10 000 dollars de Mozilla, de la Mozilla Foundation, on la remercie. Ça nous permet de financer notre équipe au moins jusqu’à la fin de l’année, donc on est plutôt très satisfaits de la façon dont les choses avancent. On est un peu moins satisfaits de la crise du covid qui est positive pour l’usage de CryptPad mais évidemment on aurait préféré que ça n’arrive pas. En tout cas on a bouclé notre financement pour l’année ce qui est une bonne nouvelle.
On peut aussi prendre des souscriptions sur cryptpad.fr et on peut faire des donations sur Open Collective et ces donations, même si elles ne représentent pas la majorité de l’argent dont on a besoin aujourd’hui pour le développement de CryptPad, sont très importantes parce que notre objectif c’est de pouvoir transitionner d’un financement public à un financement qui nous rend indépendants du fait de demander de l’argent et avoir un financement régulier soit par nos utilisateurs sur cryptpad.fr parce qu’ils payent des souscriptions soit des donateurs réguliers sur Open Collective. En fait, aujourd’hui, on estime à peu près à 20 000 euros ce qu’on obtiendra par ce biais sur l’année. Pour être indépendants idéalement il nous faudrait 150 000, 200 000 euros.

Frédéric Couchet : D’accord. On va rappeler que la BPI c’est la banque publique d’investissement.
J’encourage une nouvelle fois les auditeurs et auditrices à écouter l’émission du 10 mars 2020 sur causecommune.fm, consacrée au financement des logiciels libres avec notamment le retour d’expérience de Ludovic.
Ludovic, est-ce que tu souhaites ajouter quelque chose pour terminer ?

Ludovic Dubost : Un dernier point que tu as mentionné : qu’est-ce qu’on nous demande ? Il y a des choses qu’on ne nous demande pas, c’est que le service marche et, quand on a multiplié par quatre l’usage, eh bien évidemment il fallait qu’il tienne. En fait, le gros de notre action ces dernières semaines ça n’a pas été uniquement de rajouter des fonctionnalités. On avait un plan de travail de fonctionnalités très riche, mais s’est rajouté à ce plan de travail de fonctionnalités un plan de travail sur la scalabilité, la montée en charge du serveur et du logiciel. En fait, quand on est passé du jour au lendemain du simple au double, on est plutôt très satisfaits que ça n’a pas planté et que ça s’est fait dans des bonnes conditions, mais ce n’est pas du tout évident. Donc si ça continue à monter, il faut évidemment qu’on continue à suivre la montée en charge, donc une grosse partie de nos actions c’est de tenir la charge.
Quand l’Éducation nationale a pointé en disant aux profs « allez utiliser les services de Framasoft », on sait que Framasoft a réagi en disant « attendez, si tout le monde vient nous on ne pourra pas tenir, il faut être clairs ». Donc un des problèmes de tous ces services en ligne c’est qu’il faut aussi les faire tenir face à la montée en charge.

Frédéric Couchet : Oui, tout à fait. Tu as tout à fait raison de préciser ça.
Ludovic je te remercie. Le site web pour découvrir et utiliser CryptPad c’est cryptpad.fr. N’hésitez pas à l’utiliser, à faire des retours, des contributions, soutenir aussi financièrement.
C’était Ludovic Dubost de la société XWiki qui nous a parlé de CryptPad.
Ludovic, je te souhaite une bonne fin de journée. À bientôt sur nos antennes sans doute pour parler à nouveau de logiciel libre, de financement.

Ludovic Dubost : Merci. Bonne journée. Bonne soirée et bravo pour l’émission.

Frédéric Couchet : Merci Ludovic. Bonne journée.
Nous allons faire une pause musicale avant de passer au sujet suivant qui sera l’éducation.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Nous allons écouter Nomad par MELA. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Nomad par MELA.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet :  Ça groovait sur Cause Commune. Nous avons écouté Nomad par MELA, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, donc CC By SA. Vous retrouverez les références sur le site de l’April, april.org et sur le site de la radio, causecommune.fm.
Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune. N’hésitez pas à participer à notre conversation ou à intervenir en vous connectant sur le site de la radio causecommune.fm et à nous rejoindre sur le salon #libreavous dédié à l’émission. D’ailleurs je salue la douzaine de personnes qui est présente sur le salon. On voit que le confinement permet à des personnes d’écouter en direct l’émission. Je les salue et je les remercie de leur fidélité.
Nous allons maintenant passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Interview de Vincent-Xavier Jumel, professeur de mathématiques dans un lycée de Saint-Denis (93), sur l’école et le confinement

Frédéric Couchet : Nous avons à priori récupéré Vincent-Xavier. Oui je le vois sur le salon Mumble. Est-ce que tu m’entends bien Vincent-Xavier ?

Vincent-Xavier Jumel : Oui, je suis présent.

Frédéric Couchet : OK. Nous allons poursuivre avec l’interview de Vincent-Xavier Jumel, professeur de mathématiques dans un lycée de Saint-Denis. Si vous êtes une personne fidèle de l’émission, nous avons déjà eu Vincent-Xavier dans l’émission du 19 mars 2020, donc au tout démarrage du confinement, dans une Antenne libre consacrée aux services libres et éthiques où il était intervenu ; le podcast est disponible sur causecommune.fm.
On ne signale qu'il y a de l'écho, ça vient de Vincent-Xavier qui a dû activer un truc. On va voir si ça peut se régler.
Vincent-Xavier, première question, comment se passe le confinement ? Notamment, est-ce qu’il y a des évolutions par rapport au début, donc par rapport à l’émission du 19 mars 2020 ?

Vincent-Xavier Jumel : Pas forcément. Actuellement, je ne vois pas d’évolution majeure.

Frédéric Couchet : D’accord. Pour toi, en tout cas en tant que prof, il n’y a pas eu d’évolution ?

Vincent-Xavier Jumel : Non. De mon point de vue la situation est restée à peu près la même, c’est-à-dire qu’on a toujours aussi peu d’outils réellement utilisables. Sur continuitepedagogique.org, qui avait été mentionné dans les émissions, on voit quelques tentatives, il y a des choses intéressantes, mais il n’y a pas d’outils institutionnels qui soient arrivés qui révolutionnent la pratique.

Frédéric Couchet : D’accord. Je vais juste préciser pour les personnes qui nous écoutent et qui entendent l'écho, techniquement c’est tout simplement parce que Vincent-Xavier s’est mis en « diffusion continue » sur notre outil de discussion qui s’appelle Mumble plutôt que de se mettre en « appuyer pour parler ». Il a changé, peut-être qu’il n’y aura plus d’écho. Merci Vincent-Xavier.
Tu me dis que du point de vue prof il n’y a pas d’amélioration, mais du côté des élèves ? Est-ce que tu sais comment les élèves vivent le confinement et le suivi des cours avant qu’on parle des outils que tu leur proposes, en tout cas les outils que tu utilises ?

Vincent-Xavier Jumel : Les premiers retours que j’avais c’est que les élèves trouvaient ça extrêmement difficile, extrêmement fatigant, extrêmement usant, de la déperdition d’infos, beaucoup de travail. Je pense que les élèves sont un peu perdus face à l’afflux d’informations dans tous les sens. Ça c’était les premiers retours. Et plus le temps avance, avec la reprise j’ai l’impression que ce sont les mêmes échos. Avec la reprise du travail les réflexes ne reviennent pas forcément et je pense que les élèves en ont ras-le-bol surtout qu’il faut beau, ils n’ont qu’une envie c’est d’être dehors.

Frédéric Couchet : On va se permettre de raconter un peu notre vie. Quand je dis que Vincent-Xavier est enseignant de mathématiques dans un lycée de Saint-Denis, il se trouve que l’une de mes filles est une de ses élèves. Avant l’émission je lui ai un peu demandé ce qu’elle pensait de tout ça, elle ne voulait pas intervenir, mais elle me confirme effectivement le côté fatigant de la partie visioconférence, l’impression aussi d’avoir beaucoup trop de travail. D’ailleurs Marie-Odile demandait : est-ce qu’on n’a pas l’impression d’une surenchère avec peut-être trop de travail envoyé aux élèves ? Est-ce que dans ton lycée c’est le cas ?

Vincent-Xavier Jumel : Je n’en sais rien parce que je n’ai pas vraiment de visibilité sur le travail donné par les collègues. Moi j’ai pris la décision d’augmenter la plage de temps nécessaire pour les élèves. C’est-à-dire que, par exemple, ils ont jusqu’au mercredi ou au jeudi pour faire le travail donné le lundi et on va continuer comme ça sur ce rythme, avec un temps qui permet de s’organiser plutôt que de s’imposer de respecter un emploi du temps qui ne fait plus aucun sens pour personne. Mon idée c’est plus faisons un petit peu de maths tous les jours, à petite dose, et surtout soyons assez flexibles sur les échéances et donnons-nous le temps.

Frédéric Couchet : D’accord. Lors de l’Antenne libre on avait un peu parlé des outils. Tu avais clairement dit que la visioconférence, si je me souviens bien, était quelque chose qui n’était pas utile. La question que je me pose c’est : est-ce que les cours de maths, par exemple, se prêtent vraiment bien à des cours en ligne ? C’est la première question et deuxième question pour entrer un petit peu dans le détail : quels outils utilises-tu pour communiquer avec tes élèves et pour soit faire cours soit leur transmettre des connaissances ou des devoirs ?

Vincent-Xavier Jumel : Sur différentes suggestions je me suis mis à la vidéo, pas la visioconférence mais l’enregistrement vidéo d’un diaporama sur l’écran avec des commentaires audio ou, tout simplement, la sélection de vidéos déjà existantes puisqu’il en existe quantités qui permettent d’avoir le cours directement ; ça c’est pour une partie de transmission de l’information. Pour le reste, un document au format par exemple PDF ou web permet de transmettre énormément d’informations.
La deuxième partie, beaucoup de QCM ou de questionnaires avec des questions d’ordre mathématique qui, pour le coup, se prêtent quand même très bien à l’évaluation automatique. Il y a des tas de faiblesses dans les QCM du point de vue pédagogique, c’est évident, mais du point de vue informatique c’est très facile à mettre en œuvre et ça permet de tester des élèves.

Frédéric Couchet : Je crois que tu utilises un outil qui s’appelle Moodle, en tout cas tu m’en avais parlé au début, je ne sais pas si tu l’utilises encore, donc une plateforme d’apprentissage en ligne.

Vincent-Xavier Jumel : J’utilise Moodle avec un succès assez mitigé en fonction des classes et pas forcément des niveaux. Disons que sur un même niveau où j’ai deux classes, j’ai une classe qui a très bien, globalement, su s’emparer dès le début de l’outil, je dis pas qu’il n’y a pas quelques élèves qui ont du mal avec mais la plupart des élèves ont réussi à s’emparer de l’outil. Et puis une autre classe qui, dans sa globalité, là encore ponctuellement je ne dis pas qu’il y a des élèves qui n’arrivent pas à s’en emparer, mais qui n’arrive pas à rentrer dans l’outil. On est dans une situation étrange parce que dans les deux classes, malheureusement, cette année l’outil n’avait pas été présenté aux élèves avant le confinement ce qui est un petit dommage car cela facilite le travail. Je sais qu’au moins un collègue en anglais utilise Moodle, cette même plateforme d’apprentissage, de cours en ligne, avec énormément de ressources audio et les élèves doivent ensuite, par exemple, reconstruire des phrases qu’ils ont entendues, etc.
Informatiquement le QCM, c’est très bien et c’est à peu près le seul outil qu’on peut utiliser un peu, parce que dès que les élèves veulent écrire du texte un petit peu libre c’est impossible de corriger automatiquement ou, du moins, ça demande un tel temps de développement des questions que ça va plus vite de les corriger à la main.

Frédéric Couchet : D’accord. Est-ce qu’il y a la problématique de la multiplicité des outils ? L’impression que j’ai c’est que comme rien n’a été préparé, le ministère de l’Éducation nationale n’était certainement pas préparé à ce genre de chose, est-ce qu’il n’y a pas une multiplication ou une diversité d’outils, chaque prof essayant de faire en fonction de ce qu’il trouve, donc avec des outils plus ou moins libres ou plus ou moins faits pour ça, mettant potentiellement les élèves devant l’obligation d’apprendre différents outils et, en plus, en mode confinement. Est-ce que tu vis ça au quotidien ?

Vincent-Xavier Jumel : Je ne le vis pas, mais je pense que c’est le cas quand je vois les quelques échanges de mails qu’on a encore avec les collègues : les uns parlent de Discord, les autres parlent de Zoom, d’autres encore parlent de la classe virtuelle, d’autres parlent de l’outil EcoleDirecte qu’on utilise qui est le cahier de texte électronique auquel les élèves sont habitués. Tout ça c’est lié au fait que malgré tout l’école n’a jamais fait réellement référence au numérique. On a fait de timides choses et on ne s’est jamais posé la question du numérique à l’école à part des endroits où on a distribué des tablettes en veux-tu en voilà. On a dit : « Utilisez l’ENT, utilisez le cahier de texte en ligne » et derrière on ne s’est jamais réellement posé la question : de quoi avez-vous réellement besoin et qu’est-ce qu’il faudrait développer ?

Frédéric Couchet : D’accord. Est-ce que par rapport à tes élèves tu sais, pas une statistique, pas un pourcentage forcément précis, si la plupart arrivent à suivre ou est-ce que beaucoup d’élèves décrochent et, finalement, n’arrivent pas du tout à suivre soit pour des questions peut-être de manque de matériel informatique soit, tout simplement, parce qu’ils n’ont pas été formés à utiliser ces outils ? Donc la partie, on va dire, des décrocheurs.

Vincent-Xavier Jumel : Pour le moment, sur les classes de lycée, je dirais que j’ai un bon tiers, oui, un tiers d’élèves que j’ai du mal à atteindre autre que « salut, ça va ? Tu es encore bien en vie ? », mais pédagogiquement durs à joindre et pour lesquels je ne sais pas. Je n’arrive pas à savoir si le problème est d’ordre technique ou si c’est d’un autre ordre.
Sur les élèves de première, comme en première maintenant ils abandonnent une spécialité à la fin de l’année, je suspecte un petit peu qu’avec les annonces de non-évaluation de la spécialité abandonnée, les élèves se sont dit « c’est bon, on ne va pas se faire chier à continuer à faire cours alors que ça ne va pas être évalué, qu’ils vont prendre la moyenne du premier trimestre, qu’elle n’était si mauvaise que ça, donc je vais m’en sortir ! » Du coup je ne sais pas. J’ai eu la bonne surprise d’avoir des élèves qui sont revenus en disant « ça y est, j’ai reçu mon ordinateur, je vais pouvoir me remettre à travailler » et qui ont, en deux jours, complété trois ou quatre QCM plutôt longs, donc qui ont vraiment fourni beaucoup de travail d’un coup et qui étaient réellement bloqués pour des raisons bassement matérielles : je n’ai pas d’ordinateur, je ne peux pas travailler.

Frédéric Couchet : D’accord. Petite question que je relaie depuis le salon : est-ce qu’après le confinement vous allez poursuivre l’utilisation de ces outils-là ? Et je compléterai en disant : est-ce qu’une formation pour les profs et pour les élèves à un outil peut-être unique et si possible libre est prévue ou pas du tout ?

Vincent-Xavier Jumel : Moi je l’envisage, mais le problème c’est que la formation des professeurs est toujours basée sur le volontariat. Donc on propose une formation, il va y avoir 10 % des profs qui vont s’inscrire, qui sont, en fait, souvent ceux qui n’ont pas réellement besoin de formation mais qui ont besoin de confirmation de choses qu’ils connaissent déjà et puis les autres vont attendre la prochaine tempête pour se dire « tiens, ç’aurait été bien que j’aille à la formation "Utiliser les outils numériques" ». Pour le reste, je ne sais pas encore. Moi, je profite un peu de ce confinement pour capitaliser sur la création de vidéos et de ressources qui seront utilisables pas forcément dès la rentrée, enfin dès le retour avec les élèves s’il a lieu, mais de me dire « tiens, c’est enfin l’occasion de mettre en place de la classe inversée » que je n’avais jamais pris le temps de mettre en place parce qu’il ne faut pas se voiler la face : pour produire dix minutes de vidéo on utilise deux heures.

Frédéric Couchet : En conclusion, dans les trente secondes, est-ce que tu peux expliquer ce qu’est la classe inversée pour les personnes qui ne connaissent peut-être pas ce concept ?

Vincent-Xavier Jumel : L’idée de la classe inversée c’est : l’élève a reçu le cours en amont, il reçoit chez lui une ou plusieurs courtes vidéos qui présentent le cours et le temps en classe n’est plus consacré qu’aux exercices.

Frédéric Couchet : OK. À priori la rentrée est potentiellement prévue, en termes de lycée, sans doute autour du 18 mai si j’ai bien compris les dernières annonces de Jean-Michel Blanquer. En tout cas je te souhaite bon courage et aussi aux élèves dont mes enfants font partie. Est-ce que tu souhaites ajouter un mot de conclusion ou ajouter quelque chose ?

Vincent-Xavier Jumel : Juste un mot sur le super logiciel que j’ai découvert, VokoscreenNG, qui permet de faire des captures d’écran animées avec captation du son en même temps.

Frédéric Couchet : D’accord. On mettra la référence sur le site de la radio, causecommune.fm, et sur le site de l’April, april.org.
C’était Vincent-Xavier Jumel, professeur de mathématiques dans un lycée de Saint-Denis. Vincent-Xavier je te souhaite une bonne fin de journée et un bon courage pour le retour dans quelques semaines au lycée.

Vincent-Xavier Jumel : Merci et bon courage aussi à vous tous.

[Virgule musicale]

Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, sur son expérience personnelle avec les outils de visioconférence libres en temps de confinement, les réactions de son entourage

Frédéric Couchet : Sans transition, sans pause musicale pour laisser un petit peu de temps à la discussion, nous allons poursuivre et finir par la chronique de ma collègue Isabella Vanni. Isabella est coordinatrice vie associative et responsable projets à l’April. Dans sa chronique du jour Isabella va nous raconter un peu son expérience personnelle avec les outils de visioconférence libres en temps de confinement et les réactions de son entourage.
Est-ce que tu es avec nous Isabella ?

Isabella Vanni : Oui. Vous m’entendez bien ?

Frédéric Couchet : Je te laisse la parole sur le retour d’expérience avec les outils de visioconférence libres. Vas-y, explique-nous.

Isabella Vanni : Merci. J’avais envie aujourd’hui de partager deux petites expériences que j’ai eues avec mon entourage. N’hésite pas, Fred, à me poser des questions pour avoir des précisions ou à me corriger si je dis des bêtises en français.
La première expérience a été un peu troublante, on va dire. En fait j’ai l’habitude, depuis plusieurs années déjà, d’utiliser des instances Jitsi Meet pour parler, échanger avec mes amis et, du coup, j’avais proposé de faire la même chose à des anciennes collègues que je fréquente régulièrement, un peu moins régulièrement depuis qu’on est confinées, mais c’est une façon de les revoir. Je leur ai proposé de se voir sur une instance de Jitsi Meet. On a parlé de cet outil très récemment sur Libre à vous!. C'est un service libre de visioconférence, très intuitif. Il suffit, en fait, de partager un lien aux personnes participantes, tout le monde se retrouve sur un salon. Ça me semblait l’outil le plus simple, le plus intuitif, le plus direct pour se voir. J’ai quand même pris le temps d’expliquer en quoi Jitsi Meet consistait, quelles étaient les astuces pour que ça marche au mieux, on sait notamment qu’il vaut mieux utiliser un navigateur basé sur Chromium. Je leur ai même donné le site où télécharger Chromium, utiliser une connexion filaire, etc. Je leur ai expliqué comment faire pour se connecter. Donc de ma part tout était bon.
Il y a deux anciennes collègues qui arrivent à se connecter sans problème et il y en a une qui a des difficultés et qui m’envoie un message qui m’a un peu fait froid dans le dos. Je cite le message parce que c’est bien de le lire : « Désolée Isa, cela fait plusieurs fois que je tente, mais je n’arrive pas à me connecter. Pour les nazes comme moi est-ce qu’on ne pourrait pas utiliser Skype ou WhatsApp la prochaine fois ? »
Tout d’abord, il faut savoir que j’apprécie énormément cette ancienne collègue que je considère une amie, qui n’est pas du tout démunie face à Internet ou à l’informatique. Déjà, le fait de se définir naze m’étonnait pas mal. Peut-être que je n’ai pas passé des heures à la sensibiliser mais c’est quand même une personne avertie qui connaît notamment les enjeux, les dangers liés aux outils proposés par les GAFAM sur Internet et elle sait très bien que je n’utilise pas ces outils.

Du coup je l’ai appelée pour comprendre ce qui se passait et là elle en a rajouté, elle m’a dit : « Isa, ça ne marche pas TON truc ! » Et là, j’ai senti une grosse goutte de sueur. C’était très dur d’entendre qu’un logiciel libre est « le truc » de quelqu’un, ce n’est juste pas tenable !

Frédéric Couchet : Au moins elle restée polie parce qu’elle aurait pu te dire « c’est quoi ce truc de merde » comme on a assez souvent entendu, malheureusement.
Qu’est-ce que tu as fait quand elle t’a dit ça ?

Isabella Vanni : C’est une personne très gentille, effectivement très polie donc je suis restée polie moi aussi. J’ai fait exactement ce que font chaque fois les techniciens, les informaticiens bénévoles de l’April quand j’ai un problème informatique — j’en profite au passage pour dire bonjour à nos bénévoles informaticiens et pour les remercier de leur patience et de leur bienveillance —, donc ce que j’ai fait c’est que je lui ai posé des questions pour comprendre ce qui s’était passé, je me suis fait décrire exactement ce qu’elle faisait. Très rapidement, en moins d’une minute, j’ai compris en fait qu’il s’agissait d’un problème très banal : le lien que je lui avais envoyé n’était pas complètement cliquable dans son courriel, ça arrive parfois, ça m’est arrivé, du coup l’URL, l’adresse qui s’affichait dans la barre des adresses n’était pas complète. Je l’ai invitée à copier-coller le lien au lieu de cliquer dessus comme elle avait peut-être fait dix fois avant de m’écrire et hop ! elle était avec nous.
Comme quoi c’était plutôt un problème qui n’a absolument rien à voir avec Jitsi Meet.

Frédéric Couchet : Effectivement, n’était pas un problème avec Jitsi Meet. Qu’est-ce que tu as tiré de cette expérience ?

Isabella Vanni : Ce que j’ai tiré de cette expérience c’est que, malheureusement, même de la part d’une personne que j’apprécie énormément, qui est très avertie, j’ai senti que les idées logiciel libre = ça ne marche pas et logiciel propriétaire= ça marche, valeur sûre, ont encore la vie dure. J’ai aussi senti que pour elle les logiciels libres restaient un truc compliqué, bon pour les geeks et pas pour les « nazes » comme elle s’est appelée. Je sais qu’elle est très fatiguée en ce moment, qu’elle a beaucoup de travail, donc j’ai senti qu’en cas de stress, de manque de temps et d’énergie, il y a encore cette tendance chez certaines personnes à toujours aller voir les choses qu’on connaît, sans se poser les bonnes questions, et les GAFAM, bien sûr, profitent bien de cet aspect, de cet état psychologique. Donc quand on fait de la sensibilisation, on doit avoir bien en tête tous ces aspects, même ces aspects psychologiques. Il faut apporter les arguments pour déjouer, démonter les idées reçues pour faire comprendre combien c’est important de libérer de cette dépendance aux outils propriétaires.

Frédéric Couchet : C’est ton premier cas d’expérience. Je crois que tu as un deuxième cas.

Isabella Vanni : Tout à fait. Le deuxième cas s’est passé beaucoup mieux. En fait c’est une personne qui, pour le coup, n’était pas du tout à l’aise en informatique, c’est ce qu’elle m’a dit et je la crois parce que dans sa vie personnelle elle est enseignante de stretching presque à temps plein. Disons que même au niveau professionnel elle n’a pas beaucoup besoin de l’ordinateur et j’ai bien compris que ce n’est pas quelque chose qu’elle fréquente souvent sauf, peut-être, pour naviguer sur Internet ou pour utiliser le web-mail.
Paradoxalement, mais je me dis que finalement pas tant que ça, ça s’est mieux passé avec elle. Il se trouve qu’elle souhaite proposer des cours en ligne et en direct le lundi soir pour éviter qu’on s’avachisse sur le canapé. Du coup son attitude, par rapport à celle de l’amie dont je parlais tout à l’heure, était très différente. Au lieu de nous écrire et de nous dire « allez, je vous propose des cours, rendez-vous sur Skype ou sur Zoom », elle a demandé par courriel ce qu’on pensait, elle a demandé de l’aide, clairement. À nouveau j’aime bien citer ce que disent les gens parce que c’est parfois beaucoup plus parlant, elle a écrit : « Je ne sais pas encore ce qui est le mieux. Je suis preneuse d’infos et de guidage pour créer des groupes afin de se connecter aux heures des cours ». C’est clairement une personne qui dit « je n'en sais pas trop, du coup je demande des conseils ». C’était une excellente occasion pour faire découvrir les services de visioconférence libres et décentralisés. Je lui ai parlé de Jitsi Meet et je lui ai aussi de BigBlueButton.

Frédéric Couchet : C’est quoi BigBlueButton ? On en a déjà parlé récemment avec Laurent Joëts dans l’émission du 7 avril 2020 qui était aussi consacrée à Jitsi. Rappelle-nous ce qu’est BigBlueButton et comment s’est passée cette expérience ?

Isabella Vanni : BigBlueButton, ou BBB, parce qu’on a déjà commencé à utiliser l’acronyme pour aller plus vite notamment sur les salons de chat, c’est un service libre, décentralisé, de visioconférence qui, par rapport à Jitsi Meet est, on va dire, un petit plus complexe non seulement à déployer — en fait il n’y a pas énormément d’instances en accès public pour l’instant ; c’est aussi un peu plus complexe comme interface parce qu’il a été pensé justement pour faire des cours, donc pour faire des choses un peu plus complexes qu’un simple échange par exemple entre amis. Il est beaucoup plus stable que Jitsi Meet parce qu’on reçoit un flux agrégé au lieu de recevoir un flux vidéo pour chaque personne qui se connecte, donc il a des caractéristiques très intéressantes pour faire des cours. Du coup j’ai pensé à lui proposer cet outil. Elle a demandé de l’aide, j’ai répondu à l’aide, je lui ai envoyé un courriel dans lequel, cette fois, j’ai commencé en expliquant les dangers de Skype, Zoom et compagnie. Je lui ai présenté les deux services, parce que j’avais envie aussi de lui de présenter un service comme Jitsi Meet qu’elle pourra utiliser dans d’autres occasions, en petit groupe. Je lui ai dit que BigBlueButton, BBB, était plus adapté pour ce qu’elle souhaitait faire, c’est-à-dire un cours de gym en direct avec au moins dix personnes participantes à chaque fois, dix élèves.
Toujours dans le mail, je lui ai dit : « Tu pourrais par exemple créer un compte sur cette instance » que j’ai trouvée grâce aux magnifiques fiches de documentation du Collectif CHATONS. Je me suis rendue disponible pour le tester ensemble, pour faire un tuto et pour l’animatrice, donc pour elle, et un tuto pour les élèves. J’ai pris un peu de mon temps. Elle était super heureuse d’avoir quelqu’un qui l’aide, ça c’est super bien passé. Elle a déjà annoncé à ses élèves qu’on aura notre premier cours la semaine prochaine sur BigBlueButton, donc superbe expérience.

Frédéric Couchet : Super référence et super retour d’expérience. Les gens qui voudraient tester BigBlueButton et d’autres services libres et loyaux peuvent se rendre sur le site que tu as cité, chatons avec un « s » point org [chatons.org], le Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, ouverts, Neutres et Solidaires.
Merci pour ce beau retour d’expérience et je te souhaite un bon cours de stretching devant BigBlueButton dans la semaine.

Isabella Vanni : Merci beaucoup.

Frédéric Couchet : On se retrouve bientôt au bureau je l’espère, peut-être en mai, peut-être en juin, on ne sait pas trop, on verra.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : C’était la chronique d’Isabella Vanni qui est coordinatrice vie associative et responsable projets à l’April.

Annonces

Frédéric Couchet : Notre émission se termine, nouvelle émission en confinement

Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission : Laurent Leemans, Emmanuel Revah, Vincent-Xavier Jumel, Isabella Vanni, Ludovic Dubost. Aux manettes de la régie aujourd’hui William Agasvari.
Merci également à Sylvain Kuntzmann, bénévole à l’April, à Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio, qui s’occupent de la post-production des podcasts.
Merci également à Quentin Gibeaux, bénévole à l’April, qui découpe le podcast complet en podcasts individuels par sujet.
Vous retrouverez sur le site de l’April, april.org, et sur le site de la radio, causecommune.fm, une page avec toutes les références utiles ainsi que les moyens de nous contacter. N’hésitez pas à nous faire vos remarques, poser vous questions qui sont, bien entendu, les bienvenues.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission. Si vous avez aimé cette émission n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous. Faites également connaître la radio Cause Commune, la voix des possibles. Il y a notamment en ce moment les lundi, mardi, jeudi et vendredi, de 12 heures à 13 heures, une nouvelle émission qui s’appelle Les trois premières minutes, qui est l’occasion de découvrir les trois premières minutes d’un roman, d’un film, en tout cas d’une œuvre. Je vous encourage à l’écouter.

La prochaine émission aura lieu en direct le mardi 28 avril 2020 à 15 heures 30. Nous ferons peut-être des petites fenêtres sur l’extérieur avec plusieurs sujets courts.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée. On se retrouve en direct mardi prochain et d’ici là portez-vous bien.

Générique de fin d'émission : Wesh Tone par Realaze.

Entretien sur la surveillance et les travailleurs du clic avec Antonio Casilli

ven, 04/24/2020 - 14:48


Titre : Grand entretien sur la surveillance et les travailleurs du clic avec le sociologue du numérique Antonio Casilli.
Intervenants : Antonio Casilli - Voix off de Emmanuel Macron - Jérôme Hourdeaux - Mathieu Magnaudeix -
Lieu : Émission À l'air libre - Mediapart
Date : 15 avril 2020
Durée : 39 min [transcrit à partir de la minute 54 de la vidéo]
Visualiser la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Antonio Casilli en 2013 Wikipédia - Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Mathieu Magnaudeix : Bonjour à toutes et à tous. Dans la deuxième partie de À l’air libre nous allons prendre le temps d’une discussion sur nos vies numériques au temps du coronavirus. On nous parle de traçage individuel, il y a une application magique pour sortir du confinement. Pendant ce temps des livreurs à vélo, sans protection sociale digne de ce nom, travailleurs numériques dont le mouvement de pédale est actionné d’un clic sur nos smartphones sans qu'on s’en rende compte parfois, risquent d’être exposés au virus dans une indifférence générale.
Pour dérouler tout cela, nous avons le plaisir de recevoir Antonio Casilli. Bonjour.

Antonio Casilli : Bonjour.

Mathieu Magnaudeix : Professeur à Télécom Paris, chercheur associé à l’École des hautes études en sciences sociales. Pour vous interroger avec moi aujourd’hui Jérôme Hourdeaux, journaliste à Mediapart. Bonjour Jérôme.

Jérôme Hourdeaux : Bonjour.

Mathieu Magnaudeix : Jérôme, en quelques mots peux-tu nous présenter notre invité ?

Jérôme Hourdeaux : Bonjour Antonio. Antonio Casilli est sociologue, chercheur à l’EHESS. Il a commencé sa carrière au début des années 2000 en travaillant plus sur les communautés, si je me souviens bien, notamment les communautés anorexiques et les communautés sur Internet et, depuis quelques années, il a développé un nouveau champ de recherche qui est celui des travailleurs du clic, donc du travail numérique. Il a sorti l’année dernière un livre, En attendant les robots, au Seuil qui s’est décliné en début d’année sous la forme d’un documentaire, Invisibles, diffusé sur France 4. Il est par ailleurs un observateur attentif des libertés publiques et membre de La Quadrature du Net1.

Mathieu Magnaudeix : Parfait. Merci Jérôme.
Je voudrais commencer par cette question, Antonio Casilli, assez large, question peut-être qui rejoint certaines des préoccupations des gens qui commentent sur Mediapart, qui nous envoient des mails ou qui regardent nos émissions. La question s’adresse au sociologue et aussi au savant : en ce moment beaucoup d’entre nous, pour des raisons sans doute irrationnelles parfois, ont le sentiment d’assister à une sorte de dystopie comme ça, où s’accumuleraient tous nos fantasmes sur le futur, la pandémie, la destruction, l’accroissement sans fin possible de la surveillance, l’arbitraire, pourquoi pas, l’autoritarisme. Tout ça travaille dans nos têtes et s’accumule en ce moment en créant parfois une sorte de panique. Êtes-vous comme sociologue qui travaillez très concrètement sur les questions du numérique, sur l’intelligence artificielle, sur ces sujets, vous aussi travaillé aussi par ce sentiment ou est-ce que nous entretenons tous collectivement une forme d’illusion, de fantasme dont il conviendrait peut-être de se départir pour penser avec un peu plus de rationalité ce qui est en train de nous arriver ?

Antonio Casilli : Franchement on se retrouve en tant que chercheur ou en tant qu’intellectuel public, même en tant que citoyen, face à une double injonction aujourd’hui : d’une part produire des cadres d’interprétation qui soient cohérents avec ce qu’on sait, donc finalement ce dont on peut parler et, dans mon cas évidemment c’est l’analyse des systèmes sociaux-techniques, de la société numérique, de ses implications sociales mais aussi économiques. De l’autre, il y a une autre injonction c’est cette pression très forte à renouveler ces mêmes cadres, donc finalement à ne pas répéter toujours la même chose. Et c’est extrêmement difficile.
Personnellement, j’ai pris une position très précise et concrète. Franchement, dans ce contexte, il faut tenir le cap donc, finalement, ne pas s’éloigner de ce qu’on sait. Ce sur lequel j’insiste depuis le début de cette crise, laquelle, par ailleurs, se décline de manières différentes selon les pays et, dans mon cas, je l’ai déjà vécu avec un peu d’avance en Italie, ensuite en France et ensuite, évidemment, aussi dans d’autres pays avec lesquels je continue d’avoir des contacts, je pense à la Corée du Sud, dans tous ces pays il y a la concrétisation avec l’urgence sanitaire, avec la crise du coronavirus, de tout un ensemble de questions et finalement de dynamique sociale et technologique qui existait déjà.
La première, évidemment, c’est la collecte de données et la croyance qui, finalement, relève plutôt d’une croyance magique dans cette surpuissance de la big data, même quand la big data n’existe pas, même s’il n’y a pas de données disponibles. Donc cette prolifération que vous voyez partout de visualisation du nombre de décès, du nombre de personnes guéries, du nombre de personnes hospitalisées qui, soyons clairs, même du point de vue de la qualité de ces données, est assez médiocre, parce que chaque pays typiquement a ses propres méthodes pour comptabiliser ses décès, ses guéris, ses personnes positives au coronavirus et, finalement, on est très souvent en train de comparer et de mettre ensemble, comme le disent les Anglais, des oranges et des pommes, donc des entités qui sont souvent différentes.
Ensuite, il y a l’autre question qui est celle de la surpuissance des plateformes numériques. La surpuissance des plateformes numériques est quelque chose qui s’est imposé surtout au regard des citoyens français depuis le début de l’urgence sanitaire avec, finalement, la pénétration de systèmes d’intermédiation numérique dans notre quotidien, plus même qu’avant, ou alors de manière certainement plus visible et explosive qu’avant. Le fait de devoir passer très vite et de manière, les militaires diraient en mode dégradé, c’est-à-dire une qualité inférieure par rapport à ce qu’on avait eu au début, au télétravail est quelque chose qui a mis la majorité des travailleurs français et des travailleuses françaises face au fait que le télétravail n’est pas cette vision idéalisée d’une activité, d’une occupation qu’on peut effectuer depuis chez soi selon ses propres modalités, selon son timing et surtout qui garantit des marges d’autonomie plus importantes. Au contraire, l’autonomie est réduite. On se retrouve face à une pression à la production et à assurer la continuité. C’est un numérique qui est, en plus, complètement dominé par des acteurs industriels en position hégémonique. C’est-à-dire les Skype, top team, ou les nouveaux arrivés comme Zoom se sont imposés finalement comme les seules plateformes vers lesquelles on peut se tourner alors qu’on a énormément d’outils libres et d’outils qui ne sont pas commerciaux, qui sont à disposition de tout le monde et qui marchent extrêmement bien. Donc les plateformes de visioconférence ont envahi, ont monopolisé tout un tas d’activités humaines parce que ces mêmes plateformes qu’on utilise pour nos réunions de travail on les utilise ensuite pour rencontrer les gens.

Mathieu Magnaudeix : Pour les apéros.

Antonio Casilli : Voilà, pour les apéros ou, par exemple, pour passer des coups de fil à ses parents ou ses enfants, ça dépend. Donc vous voyez qu’il y a ce dont je parlais il y a déjà une dizaine d’années avec la question des liaisons numériques, finalement des relations sociales qui passent par une intermédiation numérique et ceci n’est pas neutre parce que ceci provoque finalement des situations de chercher à gérer la proximité, la distance sociale qui sont entièrement différentes par rapport au présentiel.
Après, évidemment, il y a aussi l’impact économique et surtout la consolidation de la position hégémonique de ces plateformes sur le plan économique.
La livraison, la logistique est désormais dominée par des acteurs comme Amazon ou, parmi les travailleurs qu’on considère et qu’on continue de considérer comme essentiels, eh bien on garde par exemple les livreurs. Et là c’est quelque chose qui est vraiment très important.

Mathieu Magnaudeix : Justement on va en parler. Hier, sur votre compte Twitter, vous avez publié une vidéo assez fascinante, on va la voir. C’est à Milan, en Italie, par ces temps de covid, Milan est évidemment très touchée par le coronavirus et vous écrivez sur votre compte Twitter : « Minuit, c’est l’heure où les invisibles deviennent visibles. Métro désert à part quelques dizaines de jeunes et de moins jeunes livreurs qui rentrent chez eux. » Et on le voit : sur le métro il n’y a des gens avec des vélos qui rentrent en effet chez eux, qui ont livré toute la journée pendant que la ville, elle, dort, toute la journée. C’est ça, dites-vous, le confinement à deux vitesses, c’est ce que vous appelez le digital labor, le travail numérique.
Antonio Casilli, cette vidéo dans sa simplicité et son calme, je la trouve en fait extrêmement violente, socialement violente. Elle nous dit quoi cette vidéo sur ce que, finalement, révèle ce confinement ?

Antonio Casilli : La vidéo, dont la source est un syndicat de protection des livreurs qui s’appelle Deliverance Milano, est vraiment un indicateur du fait que même si on nous a presque vendu le confinement comme quelque chose qui allait impacter tout le monde et qu’il fallait accepter parce que tout le monde allait être confiné, ceci n’est pas vrai. Certaines personnes sont obligées à continuer, malgré le confinement, à travailler. Donc ces livreurs sont ceux qui assurent le dernier kilomètre et cette activité du dernier kilomètre, finalement, ce sont les personnes qui s’occupent d’aller dans le restaurant et vous livrer votre repas. Ce sont des personnes qui s’avèrent, dans cette situation, encore plus essentielles qu’avant, même si auparavant elles étaient déjà extrêmement importantes désormais dans nos pays.
Dans le contexte français, tout comme dans le contexte italien et européen général, c’est aussi révélateur du fait que nous sommes face à un confinement à deux vitesses. Selon les estimations américaines, pour 35/39 % d’entre nous la possibilité du télétravail est effectivement au rendez-vous, mais on a 60 et quelques pour cent de personnes qui ne peuvent pas aménager leur temps et leur activité en se servant de ces outils distanciels, donc finalement qui doivent encore sortir. Ces personnes-là qui, malgré le confinement, doivent aller travailler à l’extérieur sont aussi celles qui réalisent les métiers qui prévoient une plus forte proximité physique. Malgré le fait que Deliveroo nous a vendu l’idée du sans contact, ce n’est pas sans contact pour le livreur, ce n’est pas sans contact pour lui, le livreur doit entrer en contact avec le restaurateur, doit entrer en contact avec énormément de surfaces qui sont fort probablement contaminées parce que, soyons clairs, s’ils doivent par exemple toucher une porte, un digicode, un interphone et ainsi de suite, il y a de très fortes chances que des centaines de personnes aient touché cette même surface. Donc ces livreurs-là ont besoin d’être protégés davantage parce qu’ils réalisent un travail qui est un travail de proximité physique avec les êtres humains et avec les surfaces qui peuvent être potentiellement contaminées. Et face à ça, qu’est-ce qu’on a ? Finalement on a une catégorie de personnes qui n’est pas protégée, qui n’a pas le type de protection sociale dont jouissent les autres travailleurs de proximité comme le personnel dans les hôpitaux ou les autres personnes qui s’occupent de gérer le quotidien par exemple dans la grande distribution ; même un caissier ou une caissière est aujourd’hui mieux protégé qu’un livreur. Dans ce contexte-là la protection n’est pas seulement une protection physique, c’est-à-dire avoir un écran transparent, mais, dans le contexte précis c’est aussi une protection par exemple en termes d’encadrement salarial, en termes de protection sociale, en termes d’assurance maladie que ces personnes n’ont pas.

Mathieu Magnaudeix : Jérôme.

Jérôme Hourdeaux : Dans tout ça, est-ce qu’on peut déjà savoir ce qui va rester ? On parlera après un peu, je pense, d’accoutumance à la surveillance avec l’application, un peu de solutionnisme et de la pression qu’ont les entreprises. Il y a déjà quelque chose qui change énormément dans les usages, on en parlait juste avant : beaucoup de profs sont obligés de se mettre non seulement à faire de la visio mais à préparer des cours numériques. Mes enfants passent des heures sur WhatsApp alors qu’avant ils ne connaissent pas. On passe tous du temps sur différents numériques qu’on apprend de plus en plus. En même temps on entend les gens râler, beaucoup, il y a un manque de contact, il y a beaucoup de gens qui se plaignent. Il y a aussi une visibilisation de certains métiers dont on parlait, les livreurs, mais on s’inquiète des éboueurs, des caissières. Est-ce qu’on peut déjà savoir ce qu’il va rester ? Est-ce qu’il va y avoir un phénomène de rejet ou est-ce qu’il va y avoir un phénomène d’acceptation et d’habituation à ces outils numériques ?

Antonio Casilli : C‘est extrêmement difficile de savoir ce qui va se passer parce que, justement, on est face à virus dont on ne peut pas prévoir l’issue. On peut espérer qu’on s’en débarrasse par exemple via un vaccin, mais on n’a pas face à nous un emploi du temps vraiment déjà tracé. En l’occurrence, ce qu’on peut dire sur la base de ce qu’on sait des sociabilités numériques c’est que les sociabilités numériques ne sont jamais entièrement dématérialisées et, finalement, quand on est face par exemple à des plateformes qui nous permettent de garder la présence à distance avec nos proches, avec nos collègues, c’est pratiquement accompagnés d’une présence présentielle. Donc, pour faire court, ce n’est pas parce vous passez énormément de temps sur Skype que vous arrêtez, en temps normal, d’échanger en présentiel avec vos collègues. En général, si on regarde le nombre d’interactions qu’on a chaque jour, les personnes qui ont le plus d’interactions en face à face sont aussi les personnes qui ont le plus d’interactions via les différents canaux de communication que le numérique nous octroie.
Or, ce qui se passe aujourd’hui est que finalement on a réduit drastiquement, je répète encore une fois pour une certaine catégories de personnes, pour celles qui peuvent se permettre le télétravail, le confinement en termes de quarantaine chez elles, pour ces personnes-là on a coupé la modalité présentielle ou on l’a réduite drastiquement. Donc on se retrouve face à un quotidien et, même en général, une sociabilité qui est, en présentiel, limitée à ce qu’on appelle nos liens forts, donc les personnes qui sont nos proches, nos compagnons, nos époux ou nos enfants et ainsi de suite. On a aussi réduit tous les liens faibles, on voit ces liens faibles exclusivement via ces plateformes.
Qu’est-ce qui va rester ? À mon avis on va revenir à un hybride des deux, c’est-à-dire qu’on va revenir à une situation dans laquelle on module des modalités d’interaction pour les liens forts et les liens faibles, mais c’est extrêmement difficile qu’on puisse pérenniser une situation dans laquelle, finalement, on a compartimenté une sociabilité en disant « les personnes que je rencontre c’est seulement mes liens forts et les personnes que je vois à distance c’est seulement mes liens faibles ». La vie avant le coronavirus était faite de, que sais-je, cinq personnes avec lesquelles j’interagis souvent et des centaines de personnes que je croise dans le métro, chez le boulanger ou sur mon lieu de travail. Dans la mesure où on va vers un déconfinement on va aussi revenir à cette situation-là.

Mathieu Magnaudeix : Justement, on a parlé très récemment du déconfinement. Il y a quelques jours le président a parlé de cette hypothèse de déconfinement possible, progressif, à partir du 11 mai. Nous l’avons dit dans Mediapart beaucoup de questions restent en suspens. Antonio Casilli, je vous propose d’écouter Emmanuel Macron, c’était il y a deux jours, il parlait notamment de cette application Stop Covid qui est éventuellement envisagée pour tracer nos contacts, nos liens avec la maladie et nous aider collectivement, dit-il, à sortir de cette épidémie, à nous déconfiner. On l’écoute.

Voix off, Emmanuel Macron : Pour accompagner cette phase plusieurs innovations font l’objet de travaux avec certains de nos partenaires européens, comme une application numérique dédiée qui, sur la base du volontariat et de l’anonymat, permettra de savoir si oui ou non on s’est trouvé en contact avec une personne contaminée. Vous en avez sûrement entendu parler. Le gouvernement aura à y travailler, il ne faut négliger aucune piste, aucune innovation, mais je souhaite qu’avant le 11 mai, nos assemblées puissent en débattre et que les autorités compétentes puissent nous éclairer, car cette épidémie ne saurait affaiblir notre démocratie ni mordre sur quelque liberté.

Mathieu Magnaudeix : Antonio Casilli, il est donc question de cette application, Stop Covid, qui serait installée sur les smartphones, sur la base du volontariat et de l’anonymat, dit le président, avec un débat, visiblement, devant le Parlement et cette sa dernière phrase : « Cette épidémie ne saurait affaiblir notre démocratie ni mordre sur quelque liberté ».
Ce qu’on sait de cette application, à ce stade, qui permettrait donc de tracer, vous allez me dire, nos contacts sur nos portables, savoir si on a été en contact avec un malade, est-ce que c’est inquiétant pour les libertés publiques ? Est-ce qu’il faut, d’ores et déjà, dire non à ça ?

Antonio Casilli : Oui, c’est inquiétant. Oui il faut dire non. La raison est d’abord liée à l’histoire, à l’historique même de cette application ou alors, je devrais dire, à cette famille d’applications. Malgré le fait qu’on ait commencé à réfléchir à une application face au Covid-19, finalement à une application de traçage depuis le mois de février, c’est déjà une longue histoire. En deux mois on a déjà vu arriver 10 000 modèles différents, en fait il y a une dizaine de modèles différents selon le pays qui les a mis en place, de surveillance de masse électronique à des fins de lutte contre le Covid, c’est du moins ça sur le papier.

Mathieu Magnaudeix : La Chine, la Corée du Sud, Singapour.

Antonio Casilli : Il y a différents modèles et il y a le modèle français qui est, en gros, le modèle européen, qui est assez différent.
Pour vous donner une idée de base, il y a le modèle chinois qui est basé d’une part évidemment sur le traçage GPS, finalement il vous géolocalise et ensuite c’est aussi articulé avec leur système de crédit social. Donc on vous donne un score de dangerosité qui, auparavant, était de nature économique et politique et maintenant est aussi sanitaire et on envoie ce score par exemple à des organismes compétents comme la police. Voilà. De la Chine on peut s’attendre à ça.

Mathieu Magnaudeix : D’accord.

Antonio Casilli : Après, on a des solutions qui semblent être beaucoup plus cohérentes avec celle française ou qui pourrait être une solution française, c’est la solution coréenne. La Corée du Sud a tout de suite mis en place un système d’abord en open data donc de données qui sont à disposition non seulement de l’État mais aussi des citoyens et aussi des développeurs d’autres applications donc des industriels. Ils ont à leur disposition évidemment des tests massifs, ils ont surtout à leur disposition une quantité énorme de lits d’hôpitaux parce que c’est le pays dans lequel on a la proportion la plus importante de lits d’hôpitaux par citoyen et, parce qu’ils ont ça, ils ont aussi décidé de mettre en place un traçage GPS seulement des personnes testées positives. Donc ce n’est pas une surveillance de masse de toute la population.
Dernier modèle, c’est le modèle Singapour basé sur quelque chose d’entièrement différent. Il ne cherche pas à tracer le lieu dans lequel les citoyens se trouvent, mais à savoir qui a été en contact avec qui. Donc on n’est pas face à du tracking, mais on est face à ce qu’on appelle en épidémiologie du contact tracing. Ça peut paraître le même terme mais c’est quelque chose d’entièrement différent, la logique est entièrement différente, la logique est : je suis un professionnel de la santé – donc il y a toujours un médecin quelque part – je sais que toi, citoyen x, tu es malade ou alors tu es positif pour l’instant, et je veux savoir avec qui tu as été en contact. Je peux m’appuyer sur un outil technologique qui, par exemple, me permet ou te permet à toi de te rappeler rapidement des personnes avec lesquelles tu as été en contact.
Ça peut paraître une bonne idée et c’est une bonne idée.

Mathieu Magnaudeix : C’est le modèle français. C'est ce qui est envisagé.

Antonio Casilli : Ce n’est pas entièrement le modèle français, c’est le principe français. Après, même le modèle de Singapour est un modèle extrêmement invasif vis-à-vis de la vie privée, c’est quelque chose qui viole je ne sais pas combien de règles du RGPD2 et, finalement, l’idée de base du modèle français c’est : que peut-on faire pour réaliser ce que Singapour a réalisé, mais en évitant que l’identité des contacts avec lesquels on a passé du temps et qui peuvent avoir effectivement contaminé le citoyen x soit dévoilé. Parce que, malheureusement, le système de Singapour est quelque peu, disons, prédisposé pour une surveillance de masse de la part du gouvernement de Singapour qui n’est pas célèbre pour son niveau de démocratie.
Qu’est-ce qu’on a fait en France ou plutôt en Europe ? On a mis en place un consortium européen qui s’appelle PEPP-PT, je commence avec les acronymes, vous m’arrêtez quand vous en avez marre !

Mathieu Magnaudeix : Pan-European Privacy Preserving Proximity Tracing.

Antonio Casilli : Parfaitement. Ça veut dire un consortium qui s’occupe de faire du traçage de proximité seulement des personnes avec lesquelles vous avez eu une proximité physique, mais privacy preserving donc respectueux de la vie privée. Après, à l’intérieur de ce consortium, il y a 10 000 solutions. L’une des solutions a été celle qui semble être choisie par la France qui est donc le modèle qui s’appelle DP-3T [Decentralized Privacy-Preserving Proximity Tracing], je ne rentre pas, encore une fois, dans cet acronyme qui veut dire qu’il y a encore plus de protection, sur le papier, de la vie privée parce que, finalement, on n’a que des identifiants éphémères et ces identifiants éphémères ne sont pas centralisés, stockés par l’État.

Mathieu Magnaudeix : Pourquoi ce n'est pas vrai selon vous ?

Antonio Casilli : Pourquoi c’est mauvais ? Parce que, finalement, ça c’est sur le papier. Ce qui se passe en réalité, et plusieurs experts en informatique, dont le président de Informatics Europe, l’ont révélé tout de suite : ce système est anonyme tant que vous n’êtes pas positif. Au moment où vous devenez positif il y a la possibilité de trianguler, donc d’articuler votre inscription dans un fichier de santé, votre identifiant éphémère, et on vous identifie. Donc c’est d’abord un problème énorme parce qu’on n’est pas à l’abri de la question de la ré-identifiabilité de ces personnes et finalement aussi d’un ensemble de discriminations. On va y revenir.
Deuxième question, cette solution-là, donc la solution française, est particulièrement exposée à des formes d’attaque qui sont réalisées par des personnes qui ne sont même pas expertes en informatique, mais vos proches et vos parents. Il suffit tout simplement de rentrer dans une pièce avec son Bluetooth éteint, de se mettre à proximité d’une personne et, à ce moment-là, d'allumer le Bluetooth. De cette manière-là vous savez, si ça sonne ou ça ne sonne pas, si votre téléphone envoie une alerte ou pas, si cette personne a été déclarée positive ou négative.
Face à ça, on a un problème qu’on a déjà dans d’autres pays, typiquement en Corée du Sud, le problème des applications parasites. Les applications parasites sont des applications développées par des développeurs indépendants qui peuvent se brancher sur des données disponibles mises à disposition par ces autres applications de surveillance et qui peuvent provoquer des désastres en termes de vie privée. Par exemple, je vous dis ce qui se passe en Corée du Sud parce que l’État coréen a mis à disposition ces données, tout de suite des personnes ont développé des applications qui permettent de suivre vraiment à la trace des individus positifs et savoir tous leurs déplacements sur une journée.
Ou alors, et là on en vient à la dernière question qui est, à mon avis, la plus grave de toutes ces applications de traçage qu’elles soient privacy preserving ou pas sur le papier, c’est le problème de la discrimination. En Corée du Sud, par exemple, ces applications parasites ont été utilisées pour pointer du doigt des minorités religieuses, typiquement des églises chrétiennes au sein desquelles se serait développée une deuxième vague de contamination ; les membres de cette église seraient désormais pointés du doigt et suivis à la trace par ces applications-là. On n’est pas à l’abri de ce type de discrimination chez nous parce que, malgré le fait que tout le monde soit convaincu que le Covid est une maladie qui ne porte pas de stigmate social, au contraire on assiste partout à des formes de discrimination finalement liées au statut Covid des personnes, positif ou négatif. Le problème principal avec ces applications-là, y compris et surtout avec l’application française étant donné l’histoire française, est qu’on s’expose à des discriminations, à des discriminations des personnes qui ont ou qui n’ont pas l’application. Même si Macron a affirmé que cette application va être installée sur base volontaire, il y a de très fortes chances que ça soit un volontaire comme le plan Vigipirate. Officiellement personne ne vous oblige à vous faire fouiller votre sac. Dans le code de la sécurité intérieure c’est bien marqué que les agents de sécurité n’ont aucun droit de vous imposer de fouiller ou de regarder dans votre sac, etc. Et pourtant c’est volontaire, vous le faites de votre propre volonté. Il y a de très fortes chances que cette application-là, ce Stop Covid, soit un nouveau plan Vigipirate.

Mathieu Magnaudeix : Si vous ne le faites pas on peut vous le reprocher par ailleurs.
Jérôme, peut-être une dernière série de questions puisque le temps avance. Jérôme, les mots de la fin, les questions de la fin.

Jérôme Hourdeaux : Je vais me faire un peu l’avocat du diable pour qu’Antonio puisse répondre à certains trucs. Est-ce qu’on n’a pas quand même l’impression qu’on est dans une autre configuration d’adoption d’autres dispositifs sécuritaires qui étaient souvent portés, de manière secrète, par les services ou par une demande des services. Là on a un peu l’impression que le gouvernement marche sur des œufs. Il prend la solution la structure la plus respectueuse à priori. Il fait appel à l’Inria, dans le cadre d’un consortium, qui est assez réputé. Il a confié à la DINUM [Direction interministérielle du numérique], il n’a pas confié ça à une entreprise privée. Et, en plus de ça, il y a la question de l’applicabilité. C’est-à-dire que l’étude publiée par Science qui dit qu’il faut que 60 % de la population l’utilise sachant qu’il y a 70 %, 77 % des gens qui ont un portable en France, un smartphone, ça semble un peu inapplicable. En gros, est-ce qu’ils vont le faire ? Est-ce que ce n’est pas juste qu’ils le font sous pression et que le temps qu’ils développent ça, que ce soit mis en place, ça ne soit pas appliqué en fait ? Qu’ils ne disent pas ça pour des raisons de communication plus qu’autre chose ?

Antonio Casilli : Certainement, il faut montrer qu’on est en train de faire quelque chose. Tant qu’on n’a pas de masques, tant qu’on n’a pas de tests, tant qu’on n’a pas suffisamment de lits d’hôpitaux, ça c’est une manière de montrer que l’État, le gouvernement est en train de faire quelque chose. Après, personnellement j’ai des doutes. Bien que le gouvernement veuille montrer patte blanche donc montrer qu’il est en train de respecter toutes les règles, etc., il y a énormément de manigance et on a eu des échos dans la presse spécialisée de missions informelles qui sont confiées à des personnes dont on ne connaît pas le statut et dont on ne connaît pas véritablement les finalités qui sont en train, effectivement, de collecter à droite et à gauche le consensus des différents organismes de l’État ou de la société civile. Cette application est une opération de séduction, de séduction de la société civile aussi.

Mathieu Magnaudeix : Vous pensez par exemple à Aymeryl Hoang au sein du conseilscientifique ?

Antonio Casilli : Je pense à Aymeryl Hoang, je pense évidemment à Cédric O, c’est quelque chose qui était documenté dans la presse. Là, pour l’instant, on ne sait pas exactement ce qui se passe et quelles sont les finalités ultimes de cette application. La question principale est que les consortiums dans lesquels il y a l’Inria, mais il y a aussi l'EPFL [École polytechnique fédérale de Lausanne] et des tas d’autres acteurs universitaires qui sont des acteurs qui fournissent des arguments, presque des éléments de langage à cette action qui est une action de l’exécutif. J’ajoute aussi qu’on a un gros point d’interrogation, ce n’est pas un point d’interrogation, c’est vraiment une espèce d’énorme vaisseau spatial noir qui pèse sur toute cette histoire, c’est Google et Apple. Parce que dans la meilleure tradition de ces multinationales qui cherchent à faire du lobbying et cherchent presque à faire du gouvernement par les app, par des applications, comme d’autres font du gouvernement par les décrets, à un certain moment elles ont dit : « Pendant que vous êtes en train de discuter sur la légitimité de tout ça, nous on va le mettre en place. » Donc Google et Apple ont annoncé la semaine passée qu’elles vont eux-mêmes développer une application qui sera cohérente avec Stop Covid, qui passe donc par le traçage de proximité, toujours respectueuse de la vie privée, parce qu’on sait très bien que Google est très spécialisé dans le respect de la vie privée et que Google n’a jamais collecté de données sauf celles qui sont déclarées dans ses conditions générales d’usage.

Mathieu Magnaudeix : C’est évidemment ironique, on est d’accord.

Antonio Casilli : Il faut mettre les balises « sarcasme, /sarcasme » partout. Le problème principal est que ces acteurs industriels-là sont en train de réaliser une pression politique sur les gouvernements européens, parce que ce n’est pas seulement la France, on parle de la France parce qu’on y est, mais en Italie on est en train de vivre exactement la même chose, on est en train de vivre exactement la même situation extrêmement complexe du point de vue politique sur la pluralité d’acteurs qui sont impliqués dans cette histoire, certains acteurs visibles et certains acteurs beaucoup moins visibles, beaucoup plus opaques.

Mathieu Magnaudeix : Je voudrais vous poser une dernière question parce qu’on va manquer de temps. On va clore dans quelques minutes, mais c’est une question extrêmement importante. Je crois que vous vous inquiétez aussi des utilisations possibles de ces applications, magiques pour les gouvernants pas juste du point de vue de la surveillance mais aussi, dites-vous, pour éviter de poser les questions qui sont les questions budgétaires, les questions d’investir à nouveau dans l’hôpital, dans les politiques de santé publique. Comme si ce moment, comme si finalement ce solutionnisme de l’application était une façon de fermer d’ores et déjà le débat plus politique sur les moyens, sur la question sanitaire, la question de la santé publique ?

Antonio Casilli : Oui. Cette application est imaginée, pour l’instant seulement imaginée, comme quelque chose qui fait presque abstraction de l’élément le plus important, les tests, finalement, et les tests réalisés par des êtres humains. Soyons clairs, ce qui pèse sur le budget des hôpitaux, et de manière légitime, ce sont les effectifs, ce sont les personnes qui y travaillent. Pour pouvoir faire fonctionner cette application nous avons besoin de personnes qui sont capables de se servir d’une application de traçage des contacts. Historiquement, je disais au début, cette méthode existait, donc tracer les contacts des personnes qui, par exemple, ont une maladie sexuellement transmissible ou la TBC, on le faisait historiquement mais c’était fait par des personnes qui étaient d’abord formées à ça et ensuite des personnes qui pouvaient exercer leur jugement professionnel pour savoir à qui dévoiler le fait que telle personne avait été déclarée positive à telle ou telle maladie.
Dans ce contexte-là, on s’imagine et ce n’est pas du solutionnisme, c’est vraiment de la pensée magique, qu’une application pourra notifier de manière automatique. C’est suicidaire. C’est quelque chose qui est ensuite extrêmement grave du point de vue, effectivement, d’oublier le poids important et la nécessité de rémunérer les personnes qui font fonctionner cette application. Il n’y a pas d’application qui marche toute seule comme il n’y a pas d’intelligence artificielle qui marche toute seule, il faut toujours du jugement humain. Le problème principal de cet exécutif est de penser qu’il peut ignorer l’importance de quantités d’investissements publics qu’il faut réaliser, qu’on aurait dû réaliser, pour pouvoir faire fonctionner un système de santé. On ne va pas remplacer des centaines de milliers de personnes, de professionnels de la santé par une application magique.

Mathieu Magnaudeix : En fait, c’est comme un rappel à l’ordre cette pandémie d’une certaine façon. Cette idée, cette illusion du tout numérique dans nos vies, dans notre travail, dans nos comportements, dans notre consommation n’est pas forcément opérante, il y a toujours des humains derrière. Le tout numérique n’est pas forcément notre seul horizon.

Antonio Casilli : Le tout numérique s’avère être fait à la main, par pas mal de personnes. Donc on a désormais la visibilité de personnes qu’auparavant on ne voyait pas. Dans une ville déserte voir tracer des livreurs c’est le moment où des personnes qui étaient véritablement confondues dans la foule s’avèrent être les seules qui assurent cette infrastructure. De même pour ces applications qui soignent magiquement les personnes, soi-disant, on n’est pas sans la nécessité de prendre en compte le travail humain des soignants. Le travail humain de ces soignants est aussi le travail humain de ces soignants qui vont s'occuper de savoir qui était contaminé par qui parce que, pour cela, il n’y a que des acteurs humains formés à ça, et les applications n’arrivent pas à le faire. Les applications sont extrêmement inexactes face à ça et elles mettent face à un problème de faux positifs partout.

Mathieu Magnaudeix : Avant de se quitter on va justement rendre hommage à ces travailleurs du clic, ces invisibles auxquels vous avez rendu hommage dans votre documentaire, dont vous avez documenté l’existence et la vie, notamment ces livreurs à vélo de Deliveroo, d’Uber Eats, actuellement très peu protégés pendant cette pandémie. On regarde un extrait de ce documentaire évidemment fait avant le coronavirus mais les situations décrites sont les mêmes aujourd’hui, bien sûr.

Extrait du documentaire Invisibles, les travailleurs du clic

Voix off : Ils veulent que le client soit livré à l’heure à tout prix. Ils sont même prêts à sacrifier des livreurs pour que le client reçoive sa commande à l’heure.
On est obligé d’en arriver à un point où, comme moi, tu es obligé de travailler le lendemain. Ça m’est arrivé hier [photo du visage tuméfié d’un livreur] et je suis déjà sur le vélo.

Voix off, traduction de l’américain : Dans l’informatique et dans beaucoup d’autres multinationales, le fait de nier les droits des travailleurs est très répandu. Cependant, il faut bien comprendre qu’on parle de personnes.

Mathieu Magnaudeix : Voilà. On va conclure comme ça, on parle de personnes.
Merci beaucoup Antonio Casilli, professeur à Télécom Paris, chercheur associé à l’École des hautes études en sciences sociales.

Antonio Casilli : Merci à vous.

Mathieu Magnaudeix : Merci Jérôme Hourdeaux, journaliste à Mediapart qui suit les questions numériques.

Jérôme Hourdeaux : Merci.

Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (28 avril 2020)

jeu, 04/23/2020 - 17:03
Start: 28 Avril 2020 - 15:30End: 28 Avril 2020 - 17:00

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64e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 28 avril 2020 de 15 h 30 à 17 h 00. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujets traités sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

Au programme :

  • la chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philophie et vice-présidente de l'April, sur l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux (à partir du texte « Qu'y a-t-il dans un nom ? » de Richard Stallman).
  • Le logiciel libre Jami, qui permet aux utilisateurs de passer des appels téléphoniques ou vidéo via Internet, ainsi que le partage d'écran.
  • Nous prendrons des nouvelles d'Enercoop,
  • ainsi que des nouvelles de François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI.

Nous contacter pour poser une question :

Intervenir pendant le direct (mardi 28 avril 2020 de 15h30 à 17h00) :

Écouter le direct mardi 28 avril 2020 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

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Comment fonctionne une application de tracking du coronavirus - Matti Schneider

mer, 04/22/2020 - 13:18


Titre : Comment fonctionne une application de tracking du coronavirus
Intervenant : Matti Schneider
Lieu : en confinement chez lui
Date : avril 2020
Durée : 11 min
Visualiser la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : capture d'écran de la vidéo
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Il y a différentes manières de mettre en œuvre des applications de suivi de contact pour limiter la propagation du Covid-19. Dans cette vidéo, j'explique simplement les principales approches et leurs conséquences sur les libertés publiques, pour permettre un débat plus éclairé.

Transcription

J’ai fait hier une vidéo à la base à destination de mes proches pour leur donner quelques éléments de compréhension et peut-être d’autodéfense intellectuelle face aux différentes possibilités de création d’une application de tracking liée au Covid. Au final, je me dis que cette vidéo pourrait peut-être utile à d’autres personnes pour se faire un avis sur la question. Je la publie donc en m’excusant du côté un peu bricolé, mais je n’avais pas prévu, dans mon espace de confinement, de devenir youtubeur.

Dans la première version on utilise le GPS, plus précisément les services de localisation, c’est-à-dire un mélange entre le GPS, le signal cellulaire, le wifi, le Bluetooth.
En fait, c’est ce qui se passe par exemple quand vous lancez l’application de cartographie sur votre téléphone.

Imaginons qu’on a une personne, Alice, qui installe l’application sur son téléphone. En arrière-plan, sans qu’on ne fasse rien, l’application va enregistrer tous les points sur lesquels on s’arrête.
Donc le matin Alice part de chez elle et, on est lundi, elle va à la boulangerie. Elle croise dans la boulangerie un homme qu’elle ne connaît pas, puis elle va à son lieu de travail, elle passe au parc et elle rentre chez elle en fin de journée.
Dans le même temps, Benoît a aussi installé l’application. Il la lance de chez lui et le matin il va à la boulangerie. Il croise une femme qu’il ne connaît pas. Il va au travail, le soir il passe à la crèche récupérer ses gamins et il rentre chez lui.
Trois jours plus tard, Alice est diagnostiquée avec le Covid. Elle le signale dans l’application.

Comment faire pour que Benoît, qui ne connaît pas Alice, soit notifié et puisse aller se faire tester pour voir si lui-même a le Covid et éventuellement se mettre en quarantaine ?
On va envoyer, par le biais de l’application, tous les déplacements à un serveur central, c’est-à-dire un ordinateur qui est accessible par Internet et qui, très certainement, sera administré par l’État, par le ministère de la Santé par exemple.
Sur la base de tous les historiques de déplacement qui ont été envoyés, la personne qui a accès à cette base de données va pouvoir faire le lien et envoyer un message à Benoît en lui disant « attention, lundi vous étiez dans la boulangerie avec une personne qui a été diagnostiquée ». Là, ça marche. On a trouvé une solution qui permet de notifier aux personnes qu’elles ont été dans le même espace qu’une personne qui a été contaminée. Pour autant, on se rend bien compte que l’État, et toute qui personne aura accès à cette base de données, puisqu’on sait très bien qu’il est fort probable que des cyberattaques aient lieu dans les prochains mois, les prochaines années, bref, que cette base de données puisse fuiter et être réutilisée par d’autres acteurs que ceux qui étaient initialement prévus, peu importe, n’importe quel acteur qui a accès à cette base de données peut savoir où était Alice à n’importe quel moment, où était Benoît à n’importe quel moment, en fait où étaient tous les Français qui ont installé l’application à n’importe quel moment.

On peut améliorer cette première version. Déjà, au lieu de mettre les véritables noms et prénoms et de les associer à chacun de ces déplacements, on peut utiliser ce qu’on appelle des identifiants opaques. Pourquoi est-ce qu’on dit opaques ? Tout simplement parce qu’ils n’ont aucun lien avec le nom réel.

Par exemple, ici, Alice s’appelle XT29 et Benoît s’appelle YB33. D’ailleurs, l’État ne sait plus qu'Alice s’est rendue à la boulangerie et que Benoît s’est rendu à la boulangerie en même temps, simplement qu’un téléphone qui est identifié par XT29 et un téléphone qui est identifié par YB33 se sont retrouvés au même endroit. Là, on a ce qu’on appelle l’anonymisation, mais ça ne permet pas nécessairement de garantir qu’on ne va pas être ré-identifié. Comment ? Tout simplement, si vous savez que tous les soirs XT29, à 18 heures, rentre au domicile d'Alice, vous avez de fortes chances de conclure que ce sont une seule et même personne.
On peut se poser la question : dans un cas où l’État ne sait pas directement qui est allé où mais en aurait la capacité, est-ce que dans ces conditions ce serait acceptable pour vous de partager vos données ?

Heureusement, on peut faire mieux. Il existe une autre manière de faire du suivi de contact.

Dans cette deuxième version, on va utiliser ce qu’on appelle les beacon Bluetooth. Ça n’a rien à voir avec les tranches de porc qu’on fait griller.
Vous connaissez le Bluetooth1, quand vous vous connectez par exemple à un casque ou à une enceinte sur votre téléphone. Quand vous allez sur votre téléphone vous voyez dans la liste, par exemple « ma super enceinte » et vous pouvez vous y connecter. Vous avez certainement aussi remarqué que si vous éloignez votre téléphone et votre enceinte ça va rapidement commencer à crachoter et, à partir d’une dizaine de mètres, vous n’entendez plus rien. Une des spécificités du Bluetooth c’est justement qu’il a un rayon d’action qui est assez faible. On va utiliser cette fonctionnalité.

En fait, c’est un petit peu comme si les personnes qui installent l’application, reprenons Alice et Benoît qui ont installé cette application, lors de leurs déplacements, vont avoir un cercle de 5 à 10 mètres autour d’elles, comme un phare, qui annonce leur nom en disant « bonjour, je suis Alice ». Donc elle part de chez elle, elle va à la boulangerie, elle refait son petit parcours et de même pour Benoît. Sauf que ce qui est enregistré par l’application cette fois-ci, ce n’est pas le déplacement à proprement parler, ce sont uniquement les moments où ils se sont croisés. L’application d’Alice enregistre que lundi à 11 heures 30 elle a croisé Benoît. Et Benoît enregistre que lundi à 11 heures 30 il a rencontré Alice.

C’est vraiment comme si vous regardiez en permanence dans la liste des connexions Bluetooth disponibles sur votre téléphone et que vous notiez à chaque heure, à chaque minute quels étaient les appareils que vous pouviez découvrir. Donc ici on n’a plus besoin de savoir qui était où, on a juste besoin de savoir qu’ils se sont croisés. Plus précisément, au moment où Alice est diagnostiquée positive, elle pourrait aller dans la liste des personnes qu’elle a croisées et leur notifier. Mais pour ça, il faudrait que non seulement on rende disponible notre nom, mais qu’on rende aussi disponible un moyen d'être contacté. Et on n’a peut-être pas envie de donner notre adresse à n’importe quel inconnu‧e.
C’est là où, à nouveau, on va devoir passer à un serveur tiers, par exemple l’État, et quand Alice est diagnostiquée, elle prévient ce serveur, elle lui dit « attention, je suis positive au Covid ».
Tous les jours, l’application de Benoît va aller demander à ce serveur central la liste des personnes qui ont été diagnostiquées. Quand il reçoit, deux jours plus tard, la notification qu’Alice a été diagnostiquée positive au Covid, son application va, en autonomie, sans jamais en informer l’État, découvrir qu’il avait bien rencontré cette personne-là. Donc il est notifié et il va aller faire un test ou se mettre en quarantaine.

Cette version-là fonctionne. Personne ne peut savoir où étaient les personnes à quel moment. En revanche, on voit que l’État sait qui a été diagnostiqué positif au Covid et qui a croisé qui. Là encore, on peut faire mieux.

Cette fois-ci on va à nouveau s’appuyer sur le Bluetooth, mais avec des identifiants éphémères. Qu’est-ce qu’on appelle identifiants éphémères ? Au lieu de donner notre nom, on va utiliser un pseudonyme qui change par exemple toutes les dix à vingt minutes.
Lorsqu’à 11 heures 20 Alice est dans la boulangerie et qu’elle croise Benoît, à ce moment-là, l’identifiant qu’elle émet autour d’elle est par exemple YT33. Et Benoît, lui, à ce moment-là s’appelle YZ28.
Dix minutes plus tard Alice s’appelle désormais K728, donc quand elle arrive à son travail, il n’y a aucun moyen de savoir que c’est elle qui était à la boulangerie un peu plus tôt.
De son côté, Benoît a noté que le lundi, à 11 heures 30, il avait rencontré un certain YP33 et Alice elle, de son côté, a noté qu’elle avait rencontré un certain YZ28. Même s’ils se recroisent une demi-heure plus tard aucun d’eux ne pourra savoir qu’ils s’étaient déjà croisés un peu plus tôt.
Lorsque Alice est diagnostiquée positive au Covid, elle va dire au serveur central, un par un : « attention, celui-ci est contaminé, celui-ci est contaminé » et ainsi de suite. L’État se contente de lister les identifiants qui ont été contaminés. Benoît va récupérer cette liste et va pouvoir vérifier que dans la liste des identifiants qui ont été contaminés se trouve au moins un identifiant qu’il a croisé et il va donc pouvoir aller faire le test à son tour.
Dans cette configuration-là, personne ne sait qui a croisé qui, personne ne sait qui est qui et personne ne sait qui était où. Il est donc possible techniquement de garantir le respect de la vie privée des personnes qui utilisent une telle application. Pour autant, politiquement ce n’est pas neutre. Si on demande à tout le monde d’installer une telle application, on pourrait très bien imaginer que par la suite on nous demande d’installer d’autres applications pour d’autres formes de suivi. C’est donc, là encore, un choix politique : est-ce que, dans ces conditions, vous seriez à l’aise avec le fait d’utiliser un tel dispositif ? Est-ce que vous seriez à l’aise avec le fait de demander à d’autres personnes d’utiliser un tel dispositif ? Est-ce que vous pensez qu’il devrait être obligatoire ? Si oui, combien d’euros d’amende pour ne pas l’avoir installé ?

Une question importante à se poser est : est-ce qu’il y a des alternatives ? Il y a toujours une alternative.
En premier lieu, tout simplement, ne jamais construire une telle application. On peut tout à fait se reposer sur un système de diagnostic standard, c’est-à-dire que si vous êtes diagnostiqué‧e, que vous tombez malade, vous allez voir un personnel de santé dont le travail est de vous aider à faire la liste des endroits où vous avez été et de le notifier à toutes les personnes qui ont pu se trouver au même lieu au même moment.

Dans tous les cas, il y a une condition fondamentale à la construction d’un tel service public numérique : il doit être open source c’est-à-dire que son code doit être libre, tout le monde doit pouvoir lire le code de cette application-là. Même si vous, à titre personnel, vous ne savez pas lire ce code, il est crucial qu’on puisse auditer, qu’on puisse vérifier que ce qui est annoncé est bien ce qui est réellement fait. Et pour ça, la seule manière de le faire c’est de lire le code. Vous avez certainement quelqu’un autour de vous ou, au pire, un journaliste, qui sera capable de faire ce travail.
Et enfin, si on s’achemine vers une version par Bluetooth, il est évident que jamais une telle application ne vous demandera l’accès au service de localisation. Il faudrait donc refuser si une telle demande était faite.

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