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L'April a pour objectifs de promouvoir et défendre le logiciel libre et ses acteurs.
Mis à jour : il y a 51 min 44 sec

#66 - Framabook – Inventaire de livres – Surveillance - « Libre à vous ! » diffusée mardi 26 mai 2020 sur radio Cause Commune

mar, 05/26/2020 - 15:30

Au programme : Framabook : les Framabooks sont dits « livres libres » parce qu’ils sont placés sous une licence qui permet au lecteur de disposer des mêmes libertés qu’une personne utilisatrice de logiciels libres ; chronique de Véronique Bonnet sur le thème « Quel niveau de surveillance la démocratie peut-elle endurer ? » ; Inventaire : une application web libre permettant de faire l’inventaire de ses livres et de le partager avec ses amis et groupes, ou même publiquement .

Émission Références Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15 h 30 à 17 h sur la radio Cause Commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Au programme de la 66e émission :

  • sujet principal : Framabook : les Framabooks sont dits « livres libres » parce qu’ils sont placés sous une licence qui permet au lecteur de disposer des mêmes libertés qu’une personne utilisatrice de logiciels libres.
  • la chronique « Partager est bon  » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur le thème « Quel niveau de surveillance la démocratie peut-elle endurer ? »
  • Inventaire : une application web libre permettant de faire l’inventaire de ses livres et de le partager avec ses amis et groupes, ou même publiquement.
  • diverses annonces
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Podcasts des différents sujets abordés

Les podcasts seront disponibles après la diffusion de l'émission (quelques jours après en général).

N'hésitez pas à nous faire des retours sur le contenu de nos émissions pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi les points d'amélioration. Vous pouvez nous contacter par courriel, sur le webchat dédié à l'émission (mais nous n'y sommes pas forcément tout le temps) ou encore sur notre salon IRC (accès par webchat).

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Références pour la chronique de Véronique Bonnet
  3. Références pour la partie sur Framabook
  4. Références pour la partie sur Inventaire
  5. Références pour la partie sur les annonces diverses
  6. Pauses musicales
  7. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes

Les personnes qui ont participé à l'émission :

  • Frédéric Couchet, délégué général de l'April
  • Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April
  • Magali Garnero, librairie, administratrice de Framasoft et de l'April
  • Yann Kervran, membre de Framasoft
  • Jums, membre du projet Inventaire
  • William Agasvari, de radio Cause Commune, à la régie

L'émission a été exceptionnellement réalisée à distance, notamment en utilisant Mumble. Vous pouvez tester et utiliser ce logiciel sur Chapril.org.

Références pour la chronique de Véronique Bonnet Références pour la partie sur Framabook Références pour la partie sur Inventaire Références pour la partie sur les annonces diverses Pauses musicales

Les références pour les pauses musicales :

Licences de diffusion, réutilisation

Les podcasts sont diffusés selon les termes d’au moins une des licences suivantes : licence Art libre version 1.3 ou ultérieure, licence Creative Commons By Sa version 2.0 ou ultérieure et licence GNU FDL version 1.3 ou ultérieure. Les musiques sont diffusées sous leur propre licence.

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Décryptualité du 25 mai 2020 - Parcoursup étrillé, Blender encensé : l'actualité démontre la force du libre.

mar, 05/26/2020 - 00:25

Écouter ou télécharger le Décryptualité du 25 mai 2020 (15 minutes)

L'indigence du code de Parcoursup ou la cuisante déception de Qwant comparés au succès spectaculaire de Blender démontre les vertus du modèle d'un logiciel libre porté par sa communauté.

Decryptualité sur Mastodon

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Revue de presse de l'April pour la semaine 21 de l'année 2020

lun, 05/25/2020 - 19:57

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[L'usine Nouvelle] Les logiciels open source gagnent en crédibilité dans les entreprises

✍ Nathan Mann, le samedi 23 mai 2020.

L’open source se consolide dans les entreprises. Installés dans les couches systèmes, les logiciels cherchent à convaincre les utilisateurs.

Et aussi: [Next INpact] Le Conseil constitutionnel censure un bout de la loi Hadopi, mais rien ne changera (¤)

✍ Marc Rees, le mercredi 20 mai 2020.

Le Conseil constitutionnel vient de déclarer contraire à la Constitution une partie du droit de communication de la Hadopi. Celle qui lui permet d’identifier les abonnés derrière les adresses IP. Seulement, l’annulation est à effet différé. Entretemps, le gouvernement pourra donc corriger le tir. Une victoire à la Pyrrhus pour les requérants.

[Le Monde Informatique] Le développeur open source indépendant survivra-t-il au Covid-19?

✍ Matt Asay, le mercredi 20 mai 2020.

Beaucoup de projets de développement open source importants sont maintenus par des développeurs bénévoles. Mais, aujourd’hui, ces codeurs ont des besoins plus urgents.

[Acteurs Publics] Éducation: une boîte à outils numériques partagés à l'avenir incertain

✍ Émile Marzolf, le mercredi 20 mai 2020.

Face à la crise sanitaire qui a plongé le monde de l’éducation, comme bien d’autres, dans un fonctionnement entièrement à distance, le ministère de l’Éducation nationale a lancé dans l’urgence une plate-forme pour réunir différents outils numériques répondant aux besoins de base. Mais ces services sont hébergés gracieusement par des entreprises privées, ce qui pose la question de leur pérennisation.

[LeMagIT] StopCovid: une application ouverte, mais pas si open source que ça

✍ Gaétan Raoul, le lundi 18 mai 2020.

L’application de traçage de contacts StopCovid bénéficie du soutien de nombreux acteurs IT, mais les doutes subsistent quant à son déploiement le 2 juin prochain.

Et aussi:

Rothschild Patent Imaging vs GNOME : un cas particulier de brevet résolu, mais pas de jurisprudence

lun, 05/25/2020 - 15:42

La Fondation GNOME règle un problème de brevet et obtient un engagement de non-poursuite pour tout logiciel publié sous une licence de logiciel libre approuvé par l'Open Source Initiative. Contrairement à l'annonce initiale, la Fondation GNOME n'est pas allée en justice pour faire invalider ce brevet.

En octobre 2019, la Fondation GNOME, attaquée par un patent troll 1, avait décidé de répliquer en justice pour se défendre et défendre les communautés du logiciel libre contre les abus du système de brevets. L'April avait soutenu la Fondation dans sa démarche en faisant un don au fonds de défense de GNOME contre les trolls des brevets.

GNOME est un environnement de bureau libre, facile d'utilisation, convivial dont l'objectif est de rendre accessibles les systèmes d'exploitation libres. Comme elle l'expliquait, la fondation GNOME était attaquée par un patent troll Rothschild Patent Imaging (RPI) pour atteinte à un brevet relatif à la distribution d'images (concernant Shotwell le logiciel de GNOME d'organisation d'images et de photos). La Fondation avait décidé de ne pas se laisser faire et avait décidé d'aller en justice pour « envoyer un message à tous les trolls de brevets dans le domaine du logiciel ».

En effet, dans son annonce d'octobre 2019, la Fondation GNOME annonçait notamment une requête en irrecevabilité du brevet pour le faire invalider : « Nous voulons envoyer un message à tous les patent trolls dans le domaine du logiciel — nous nous battrons, nous gagnerons et nous ferons reconnaître l'invalidité de votre brevet. »

Le 20 mai 2020, La Fondation GNOME, Rothschild Patent Imaging et Leigh M. Rothschild ont annoncé que le différend avait été réglé : la Fondation a obtenu une clause de non-poursuite pour tout brevet détenu par Rothschild Patent Imaging. De plus, l'accord prévoit que les logiciels libres sous licence Open Source Initiative (consulter la licence des licences) ne pourront pas être poursuivis par Rothschild Patent Imaging sur l'ensemble des brevets (une centaine).

Cet accord est sans doute un bon accord pour GNOME et permet de neutraliser une centaine de brevets pour les logiciels libres sous une licence validée par l'OSI. Mais au final la Fondation considère le brevet logiciel pour lequel RPI attaquait – et incidement tous les autres de son portefeuille – comme valide. Cet accord à l'amiable résout un cas particulier – la menace des brevets de RPI – alors que la contre-attaque annoncée par GNOME aurait pu donner lieu à une jurisprudence s'étendant au-delà de ce seul cas, dans un domaine où justement les jurisprudences sont rares. Les patent trolls ont tout intérêt, en évitant les procès, à maintenir l'incertitude juridique qui est un élément déterminant de leur capacité de nuisance.

  • 1. les patent trolls ou trolls des brevets sont des entreprises dont le modèle économique se base uniquement sur la vente de licences et les contentieux sur les brevets

Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (26 mai 2020)

lun, 05/25/2020 - 15:28
Start: 26 Mai 2020 - 15:30End: 26 Mai 2020 - 17:00 <?php add_metadata_social_networks("https://april.org/files/libre-a-vous/lav-1200x630-2.jpg","Bannière de l'émission"); ?>

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Lire la transcription

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65e émission Libre à vous ! de l'April en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 26 mai 2020 de 15 h 30 à 17 h 00. Le podcast de l'émission et les podcasts par sujets traités sont disponibles dès que possible, quelques jours après l'émission en général.

Au programme :

  • sujet principal : Framabook : les Framabooks sont dits « livres libres » parce qu’ils sont placés sous une licence qui permet au lecteur de disposer des mêmes libertés qu’une personne utilisatrice de logiciels libres.
  • la chronique « Partager est bon  » de Véronique Bonnet, professeur de philophie et vice-présidente de l'April, sur le thème « Quel niveau de surveillance la démocratie peut-elle endurer ? »
  • Inventaire : une application web libre permettant de faire l’inventaire de ses livres et de le partager avec ses amis et groupes, ou même publiquement.

Nous contacter pour poser une question :

Intervenir pendant le direct (mardi 26 mai 2020 de 15h30 à 17h00) :

Écouter le direct mardi 26 mai 2020 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

Les archives de l'émission

Écouter les émissions précédentes

Le traçage téléphonique - Asma Mhalla

lun, 05/25/2020 - 14:07


Titre : Le traçage téléphonique
Intervenant·e·s : Asma Mhalla - Frédéric Taddeï
Lieu : Émission Interdit d'interdire, RT France
Date : 21 avril 2020
Durée : 31 min 30 [n'est transcrit que l'entretien avec Asma Mhalla]
Visualiser la vidéo ici ou ici
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : only a trace remained by wonder-ing, photo Flirck - Licence Creative Commons BY SA 2.0
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Frédéric Taddeï : Bienvenue non pas sur le plateau d’Interdit d’interdire mais chez moi, confinement oblige. Et, pour débattre de la nécessité, ou pas, du traçage téléphonique pour enrayer l’épidémie de Covid-19, je vais m’entretenir successivement par Skype avec Asma Mhalla et avec Laurent Alexandre.
Bonjour Asma Mhalla, je vais commencer par vous. Vous êtes maître de conférences à Sciences Po, spécialiste des enjeux de l’économie numérique, vous intervenez également à l’ESCP Europe, une école dont vous êtes vous-même diplômée.
On l’a entendu, le gouvernement français a l’intention d’utiliser les techniques de traçage des données du téléphone pour lutter contre le Covid-19, le débat parlementaire aura lieu les 28 et 29 avril. Quelle est votre réaction ?

Asma Mhalla : Bonjour et merci pour l’invitation.
La réaction première que j’ai par rapport à ces outils-là, c’est que le vrai sujet n’est pas l’outil en tant que tel et, malheureusement, le débat s’est beaucoup trop cristallisé autour de l’architecture de la solution technique, mais plutôt sur la gouvernementalité, en fait, qui vient accompagner ce type d’outil-là. Et par parenthèse, il me semble que le débat qui va avoir lieu les 28 et 29 sera en effet un débat, les gens vont parler, vont donner leur avis, en revanche il me semble qu’il ne va donner lieu à aucun vote. Donc je ne vois pas bien la finalité de débattre pour finalement ne rien voter ou pour, en fait, confirmer des décisions qui auront été prises à priori.

Frédéric Taddeï : La raison pour laquelle il n’y aura pas de vote, ça a été dit, c’est tout simplement parce que les mesures préconisées par le gouvernement seront sur la base du volontariat, nous ne serons obligés, nous, Français, de nous y conformer, donc dans ce cas il n’y a pas lieu de voter au Parlement puisque chacun aura le loisir de faire ce qu’il veut. En fait, c’est un débat pour débattre, parce que le Parlement, autrement, aurait dit « on ne nous demande pas notre avis ». On lui demande.

Asma Mhalla : Bon ! Très bien. Si ça suffit à la vivacité de la démocratie française, parfait. Il me semble que les enjeux démocratiques ne sont vraiment pas sur le fait qu’on va débattre sans pouvoir voter ou quoi. En effet, le cadre légal est respecté par rapport à l’application Stop-Covid que vous évoquez. Juste en préambule, il ne s’agit pas, pour être tout à fait claire et transparente, d’application de tracking comme on en entend parler, avec des trucs très dystopiques venant de Chine ou je ne sais quoi. Il y a 49 pays qui déploient aujourd’hui ce type d’application, donc il y a 49 façons de faire, puisqu’il y a 49 États donc 49 protocoles possibles.
Par rapport au cadre français, il me semble que les garanties ont été prises et reprises et réaffirmées en permanence par rapport, justement, et ce que vous évoquiez, au respect du cadre légal. Donc de ce point de vue-là, il me semble que le sujet, à encore quelques questions techniques près sur la modélisation algorithmique des risques, sur la cybersécurité, etc., sont à peu près évacuées. Et si ça permet de rassurer certains, à commencer par l’État lui-même, alors pourquoi pas, j’ai envie de vous dire.
Mais ce qui est plus intéressant à mon sens, c’est vraiment, en fait, ce qui vient enrober et accompagner d’un point de vue plus politique cet outil-là et ces outils-là. Et ce qui est très intéressant et peut-être le premier étonnement, c’est le fait qu’une crise sanitaire de cette ampleur-là ne soit pas uniquement ou essentiellement traitée sur le plan sanitaire mais sur le plan sécuritaire. C’est-à-dire qu’on voit apparaître, comme ça, des outils qui, de mon point de vue, ne sont absolument pas solutionnistes comme on voudrait, comme on a pris l’habitude de le dire. Donc ce n’est pas de la bidouille solutionniste, mais ça vient vraiment en support d’un discours politique autour de la légalité, de la souveraineté, etc., et qui, en réalité, remet au goût du jour une bio-politique un peu foucaldienne qu’on voyait déjà au Moyen Âge, en fait, sur la gestion de la lèpre, du choléra, de la vérole, etc. C’est-à-dire qu’on met des dispositifs de discipline – le confinement, la mise en quarantaine – qui viennent s’accompagner de dispositifs de contrôle – les attestations, la police. Mais ce qui est un peu plus ambigu et un peu plus compliqué, c’est encore ce qui vient autour. Je fais référence notamment à l’audition du président du Conseil scientifique [Jean-François Delfraissy] le 15 avril dernier au Sénat qui parlait du projet éventuel de mettre en place des brigades qui seraient le versant humain de l’application, la fameuse application Stop-Covid, donc des brigades humaines qui viendraient, si vous êtes soupçonné d’être malade, vous tester et vous isoler le cas échéant. Donc là le glissement commence à devenir politiquement un tout un petit peu compliqué. Si, tout d’un coup, au versant technologique on avait un versant humain qui serait donc une brigade qui viendrait vous extraire de votre milieu pour vous mettre dans une léproserie, dans un lieu de confinement de luxe ou pas, parce qu’il y a maintenant des hôtels qui ont mis leur infrastructure à disposition, ça devient un tout petit peu compliqué. Se rajoute encore à ça tout un ensemble de techniques de nudge ; ce qu’on appelle le nudge ce sont des techniques d’incitation, d’aucuns diraient de manipulation, mais très légères, qui permettent, en fait, une adoption de telle ou telle application, de tel ou tel outil technique mais de façon volontaire.
Là on a vu apparaître récemment dans le débat public le fait que si on téléchargeait Stop-Covid, alors on aurait la priorité aux tests, on aurait même, peut-être, la priorité à des centres de confinement très bien, dans des hôtels 5 étoiles, de luxe. Donc, tout d’un coup, on glisse vers quelque chose qui est beaucoup plus pernicieux que simplement de la discipline, du confinement ou du contrôle simple de police. En réalité, on est en train de changer progressivement de paradigme avec ce nudge, avec ces brigades, avec ces outils de contrôle qui viendraient finalement individualiser le contrôle. Le contrôle deviendrait autocontrôle par la pression sociale et par la culpabilité ou la culpabilisation que ça pourrait générer. Et c’est en ce sens que ça pose des questions politiques beaucoup plus fondamentales que simplement l’architecture technique de la solution.

Frédéric Taddeï : Asma Mhalla, il faut néanmoins préciser que l’idée d’une carotte pour que les gens téléchargent cette application, Stop-Covid, qui leur donnerait, parait-il, le droit d’être… C’était quoi la carotte exactement ? Je veux dire, par là, que cette carotte-là ça ce n’est pas le gouvernement, ça n’a rien d’officiel, ça fait partie des suggestions que chacun émet tous les jours dans son coin.

Asma Mhalla : En fait, le contrôle social c’est précisément ça. C’est-à-dire que si ça venait du gouvernement il y aurait un à priori coercitif. Là où le nudge est très intéressant c'est parce que précisément il vient de vous, moi, les influenceurs, les stars, les hashtags, les « moi mon confinement sur Kombini », « moi mon confinement est super et c’est tellement drôle », « moi je souffre comme vous, donc tous ensemble faisons effort collectif, unité nationale contre cet ennemi invisible qu’est le virus ». Il y a toujours un ennemi invisible quelque part qui se loge depuis quelques années et qui permet artificiellement de recréer une unité nationale, ou en tout cas c’est l’impression que ça donne. C’est-à-dire qu’on a besoin de quelque chose derrière lequel la nation ferait front, ferait bloc. Ça interpelle quand même.

Frédéric Taddeï : Pour en revenir à cette application Stop-Covid, elle est inspirée, on l’a dit, de l’application Trace Together qui fonctionne à Singapour et qui, elle aussi, est basée sur le volontariat. Elle est basée également sur le Bluetooth1, c’est important, et pas sur la géolocalisation par GPS. Ça veut dire que ça n’enregistre pas vos déplacements, on ne sait pas où vous êtes, on sait simplement avec qui votre téléphone a été en contact et encore, ne sait-on pas le nom de la personne avec qui votre téléphone a été en contact. On sait que ce sera chiffré, c’est juste un code, mais ça permet d’avertir cette personne au cas où vous seriez vous-même affecté, ça permettrait de prévenir tous ceux avec qui vous avez été en contact, via le Bluetooth de votre téléphone, pour les prévenir qu’eux-mêmes pourraient bien avoir attrapé le covid. On a l’impression que tous les efforts sont faits pour respecter la vie privée et surtout pour qu’on ne puisse pas qualifier le gouvernement, justement, d’être beaucoup trop intrusif.

Asma Mhalla : Absolument. Je vous le disais en préambule, c’est-à-dire que par rapport vraiment à l’application en tant que telle, les garanties ont été prises. C’est l’Inria [Institut national de recherche en informatique et en automatique] qui est en charge de la conception privacy by design de la solution et, en ce sens, leur bonne foi est totale, ils ont des compétences reconnues à ce sujet, etc. Le fait qu’il y ait des garanties qui aient été prises c’est un fait. Cela dit, dans l’historique et dans l’histoire de la chose il y a eu quand même beaucoup d’allers-retours. C’est-à-dire que ça a été aussi l’effet de la vivacité du débat public qu’on en arrive à une affirmation si forte du respect de la réglementation RGPD2 en l’occurrence.
Le seul point d’attention à ce sujet c’est qu'en effet, actuellement, ça respecte le cadre légal, mais à cadre légal constant. Or il se trouve, et on le voit en permanence, que le droit est très malléable depuis quelque temps, depuis quelques années, et qu’on s’amuse au nom d’exceptions, au nom de moments d’urgence, au nom, finalement, d’exceptions récurrentes – et quand les exceptions deviennent récurrentes elles ne sont plus vraiment exceptionnelles –, donc se pose la question de l’État de droit quand même et du cadre de référence initial ; encore une fois c’est à condition qu’on soit à droit constant ce qui n’est pas toujours le cas. D’ailleurs vous parliez de Singapour, je vous parlerai de la Grande-Bretagne qui est encore plus proche de nous, qui a déployé ce type d’application, et The Guardian, la semaine dernière, a révélé une note confidentielle interne prévoyant déjà la levée de l’anonymat en cas de besoin exceptionnel ou pour la recherche médicale, etc. Donc, de toutes façons, la possibilité de remonter la chaîne et de dés-anonymiser est techniquement toujours possible puisque dans la technique même, dans la solution technique même qui est aujourd’hui choisie par l’Inria, il y aura centralisation. Ça ne veut pas dire que c’est beaucoup plus grave qu’une décentralisation. En fait, si on est honnête intellectuellement, les deux options se valent en termes de sécurité et la centralisation autour d’une base de données unique n’est pas tellement davantage gage de sécurité, de bonne foi ou de bienveillance qu’un système totalement décentralisé en réalité. Ce qui se passe en Grande-Bretagne, c’est que la levée de l’anonymat est déjà prévue dans un certain nombre de cas exceptionnels.

Frédéric Taddeï : Vous avez raison en ce qui concerne la centralisation des données. À Singapour, par exemple, c’est le ministère de la Santé qui a la main sur ces données et lui seul peut les utiliser. On pourrait très bien imaginer que demain le ministère de l’Intérieur ait également la main sur ces données ; on pourrait imaginer aussi que Google et Apple, qui sont indispensables pour que tout cela fonctionne, aient eux aussi la main sur ces données et on pourrait discuter à l’infini pour savoir que ce qui est le plus dangereux, que ce soit l’État ou des entreprises privées qui aient la main sur ces données.

Asma Mhalla : On pourrait en parler à l’infini. Il y a deux questions sous-jacentes finalement à ça. Il y a la question de la souveraineté qui est en permanence invoquée, mais dont on se rend compte quand même de l’incohérence : par parenthèse, pendant qu’on parlait de Stop-Covid, l’AP-HP Assistance publique - Hôpitaux de Paris] était entrée en négociation avec Palantir, donc ça posait des questions ; la proposition a été rejetée depuis, heureusement. Il y a quand même une espèce de schizophrénie autour de la question de la souveraineté, Palantir étant quand même toujours implanté à la DGSI, Microsoft à l’Éducation nationale, etc., donc rien n’est nouveau. Les questions de transfert de souveraineté, les partenariats public-privé, en fait sont pré-existants à la crise du covid. Là où ils sont encore plus prégnants, là où ils sont encore plus sensibles, c’est qu’ils s’attaquent à nos données de santé, donc ce qu’il y a potentiellement de plus intime et à ce qui, quand même, a été un de nos droits fondamentaux qui est celui du secret médical. Donc la question qui se pose derrière c’est : est-ce qu’on n’est pas en train de changer de paradigme, on n’est pas en train de changer de société, vers quelque chose, un glissement, vers une forme de transparence médicale ? En fait, ça rejoint tous les débats qu’on a eus ces dernières années sur la vie privée. Est-ce que les nouvelles plateformes, les méta-plateformes, les réseaux sociaux n’arriveraient pas à une forme de fin de la privacy, puis à la transparence totale et absolue. On retrouve exactement les mêmes termes du débat autour de la question de la santé, simplement avec des enjeux peut-être encore plus graves puisque si on rentre et si on fait le choix de société d’aller sur une société de la transparence médicale, alors mon dieu, les typologies de discrimination, voire de ségrégation de certaines populations, comme on en voit les balbutiements — les personnes âgées, les obèses, les malades chroniques, etc.—, qui seraient à priori exclues, en fait, d’un certain nombre de droits, de lieux, de liberté de circulation. On change, finalement, totalement de société et, en ce sens, ce n’est pas exactement le cadre légal dans lequel les démocraties contemporaines sont actuellement inscrites.

Frédéric Taddeï : On peut imaginer que si, en plus, les compagnies d’assurance mettaient la main sur ces données, dont on connaît évidemment et la philanthropie et le côté éclairé, on peut se dire effectivement que ce serait un cauchemar. Mais ça n’est pas ce qui est…

Asma Mhalla : Cher Frédéric, je n’aimerais pas vous décevoir, mais c’est déjà le cas. Il se trouve qu’elles ont déjà un certain nombre de données de santé.

Frédéric Taddeï : Oui, mais pas celles-ci.

Asma Mhalla : Pas celles-ci et le risque que je vois c’est vraiment de construire, en fait, cette société-là, et qui a été mis sur la table, ce n’est vraiment pas une vue de l’esprit, on s’est vraiment posé la question des Qr codes, des codes couleur, des laissez-passer, des certificats numériques d’immunité. En réalité, les deux droits fondamentaux qui sont aujourd’hui sur la table ce sont la liberté de circulation d’un part, le secret médical d’autre part, alliés ensemble, qu’est-ce qu’on en fait finalement ? C’est plutôt ces questions politiques-là qu’il faudrait qu’on adresse collectivement et sur lesquelles il faudrait sensibiliser tout le monde.

Frédéric Taddeï : Tout à fait, mais ce sont des mesures temporaires que l’on demande aujourd’hui, liées à l’épidémie, qui devraient cesser immédiatement après que l’épidémie aura été vaincue.

Asma Mhalla : Oui, c’est ce que je vous disais tout à l’heure : à cadre légal constant. Or il se trouve que dans l’histoire récente, c’est-à-dire quand même depuis 2015, on a d’abord eu droit à ça avec la lutte antiterroriste qui était, initialement en fait, une série de mesures, comme ça, qui étaient dites exceptionnelles et qui, tout d’un coup, se sont finalement fondues dans le droit commun. La question est toujours la même, c’est-à-dire qu’au nom de l’exception, au nom de l’urgence, est-ce qu’on ne prend pas en permanence le risque de venir heurter l’État de droit ou le cadre du droit, le cadre légal initial ? C’est un peu la tendance depuis quelques années.

Frédéric Taddeï : Asma Mhalla, en l’occurrence, le problème n’est-il pas celui du volontariat ? Le président l’a dit et c’est redit à chaque fois, cela se fera sur le principe du volontariat comme à Singapour où, on le sait, seulement un million des six millions d’habitants de Singapour a téléchargé cette application. Or c’est une des failles du système. À partir du moment où tout le monde n’a pas cette application on peut douter de l’efficacité de ce traçage téléphonique censé nous permettre de remonter la chaîne de contamination. Si je suis moi-même infecté par le virus et si je dis « eh bien non, moi je n’ai pas téléchargé l’application donc vous ne saurez jamais toutes les personnes que j’ai rencontrées » ; ou si je suis porteur sain et que je refuse de télécharger cette application, personne ne saura jamais toutes les personnes que je rencontre et peut-être que je contamine, à ce moment-là, à quoi cela sert-il ? Est-ce qu’il ne faudrait pas, au contraire, durcir, que ce ne soit plus sur le principe du volontariat mais que ce soit une obligation ?

Asma Mhalla : Il y a deux options soit vous durcissez, soit vous annulez. Ou vous gardez la chose constante. Le choix n’est pas toujours binaire ou n’est pas toujours celui qu’on croit. Il y avait d’autres choix possibles.
Sur la question de la coercition c’est-à-dire le rendre obligatoire, à ce moment-là on contreviendrait quand même au RGPD, au cadre légal et à l’ensemble des garanties qui ont été prises. À ce moment-là on revient à la question du régime d’exceptionnalité versus l’État de droit, donc ça va supposer des passages en force légaux. Ça c’est la première chose.
La deuxième chose, sur à quoi sert-il ? Il me semble que l’application de traçage, en l’occurrence, n’a pas une utilité sanitaire, elle a davantage une utilité politique : elle est le support d’un discours politique et elle est le support pour donner l’impression d’agir là où, en fait, pendant trente ans on a détricoté l’État social, on a détricoté les services publics vitaux – l’école, l’hôpital –, donc on s’est retrouvé pris dans la fulgurance de la crise, dans la fulgurance de la pandémie qui, soit dit en passant, n’a rien d’exceptionnel puisque l’histoire de l’humanité a connu pléthore de pandémies. Toujours est-il que notre hyper-modernité nous a fait oublier ce risque-là et surtout la gestion de la mort qui est devenue un sujet tabou, de la mort de masse, de la mort incontrôlée, de la mort indifférenciée. Et, tout d’un coup, les pouvoirs publics se sont retrouvés en déflagration avec ce truc qu’ils ne savent pas gérer. L’application est donc un outil de communication politique donnant l’impression d’une action. La question qui se pose derrière c’est : le légal est-il forcément le légitime ? Il se trouve que peut-être non.

Frédéric Taddeï : La pression d’une action, ça n’est pas tout à fait juste. Si nous avons enfin des tests – tout le monde a l’air d’être d’accord qu’ils sont indispensables – il faudra tester tout le monde tous les jours si nous n’avons pas de traçage téléphonique. Le traçage téléphonique c’est ce qui nous permet d’économiser les tests, de tester uniquement les gens qui ont été en contact avec des gens qui sont susceptibles d’avoir le virus. Sinon on teste tout le monde, tous les jours, et évidemment c’est impossible parce qu’on n’aura jamais assez de tests.

Asma Mhalla : Oui, mais la solution Stop-Covid n’est pas du tout une espèce de test en temps réel. Stop-Covid va, dans le meilleur des cas, identifier que vous avez été en contact avec quelqu’un à moment donné, mais Stop-Covid n’est pas une application sanitaire, n’est pas une innovation de rupture en biotech. Stop-Covid dit qu’à un moment donné vous avez croisé quelqu'un qui, peut-être éventuellement, sur des algorithmes qui ne sont pas encore construits, dont on ne connaît pas encore l’architecture parce que précisément l’épidémiologie du coronavirus est encore en évolution. Donc nous-mêmes, en fait, ne comprenons pas la propagation exacte du virus, nous n’avons pas l’entièreté de la science, des symptômes de ce virus-là, donc il est très difficile de faire porter à une simple application Bluetooth de contact tracing une telle responsabilité qu’elle n’aura jamais et qu’elle n’aura techniquement jamais. Donc le choix n’est pas entre l’application Stop-Covid ou des tests massifs. En effet, l’application toute seule ne servirait à rien et en effet, prise hors de toute politique sanitaire globale, de dépistage de masse, de masques et d’infrastructures médicales – il va falloir quand même y revenir à l’État social, à l’État providence, etc. – ne servirait de toute façon à rien.

Frédéric Taddeï : En effet, on sait à peu près ce qu’il nous faut : il faut des masques pour tous, il faut des tests pour vérifier auprès du plus grand nombre possible de gens s’ils sont porteurs du virus ou pas, il faut du traçage, semble-t-il, pour remonter la chaîne de contamination et puis il faut des mesures d’isolement pour ceux qui risquent d’avoir été contaminés. Vous parliez de léproserie tout à l’heure, sans aller jusque-là parce que les léproseries au Moyen Âge n’avaient rien de très agréable, mais à Singapour vous êtes isolé dans des hôtels qui n’ont rien d’une léproserie, qui évitent que vous retourniez dans votre famille et que vous contaminiez tout le monde. Sans l’ensemble de cette chaîne-là, on se demande si on peut déconfiner demain ; ça semble impossible !

Asma Mhalla : Hier visiblement, pendant le discours, enfin la mise au point d’Édouard Philippe, en effet ça semble difficile de déconfiner. Maintenant il y a une subtilité sémantique puisque le 11 mai ce n’est pas le début du déconfinement, c’est la fin du confinement, je ne sais pas si on a capté le petit glissement, la petite évolution. Qu’est-ce que ça veut dire la fin du confinement ? Une des hypothèses, mais qui, encore une fois, on l’a évoquée tout à l’heure, doit être vraiment manipulée avec beaucoup de précautions c’est de ne laisser confinés que certains pour libérer les autres. Peut-être qu’une des options ce sont les personnes âgées, les obèses, les malades chroniques et toute personne identifiée fragile qui seraient astreintes au confinement pour libérer la masse.

Frédéric Taddeï : Vous avez raison, ça représente à peu près 18 millions de Français qui resteraient confinés volontairement puisque, pour l’instant, il n’est pas prévu qu’on leur interdise de sortir, on leur dit « c’est dans votre intérêt que vous devez rester confinés ». Encore une fois j’insiste, si nous tous qui ne sommes ni obèses, ni âgés, ni trop âgés en tout cas, ni avec des maladies qui nous rendent vulnérables, des comorbidités comme on les appelle, si nous n’avons pas de masque, si nous ne sommes pas testés et si on ne trace pas les gens que nous allons rencontrer, eh bien tout simplement on va continuer de se contaminer puisqu’on ne saura pas que nous sommes contaminés au moment où nous sortirons, ni porteurs du virus, donc fatalement on en contaminera d’autres.

Asma Mhalla : Oui. J’entends le point qui est un peu inextricable présenté comme ça. Le point de fuite à ça, va être un hors-sujet pour vous mais qui est un sujet fondamental qui est, en fait, qu’il y a quand même eu une psychose autour du coronavirus. Le virus est parfaitement inédit, a une vitesse de propagation folle, on ne sait pas le comprendre, etc., mais autour de ça qui est un phénomène réel, avec un taux de mortalité réel et une souffrance réelle, s’est quand même agrégée une espèce de psychose de toute la population alimentée aussi par le discours ambiant.
Je ne sais pas si vous avez remarqué que depuis quelque temps, quand même, on débraye sur la psychose parce qu’il y a le retour du réel et le retour du réel c’est l’économie. Donc, à un moment donné, peut-être qu’on va continuer à se contaminer, mais il va falloir quand même retourner travailler. On va rouvrir les écoles parce que, de toute façon, il n’y a pas le choix, parce que, de toute façon, on est déjà entré en récession et il va bien falloir que la machine économique reprenne. Vous voyez que les arbitrages, les priorisations sont aussi faites en fonction des injonctions du réel et aussi de calculs économiques.

Frédéric Taddeï : Quand vous parlez d’injonctions du réel, vous parlez de l’économie comme si celle-là ne nous concernait pas, que c’était, au fond, le souci de quelques grands capitalistes, mais c’est notre intérêt.

Asma Mhalla : Absolument pas !

Frédéric Taddeï : On est d'accord, c’est notre intérêt de pouvoir recommencer à gagner notre vie.

Asma Mhalla : On est parfaitement d’accord. Absolument. Tant qu’on est insérés dans le système, c’est absolument dans l’intérêt de tous. D’ailleurs ça interpelle aussi sur le fameux monde de l’après dont tout le monde attend un peu l’arrivée, comment on va gérer l’après avec une espèce de plaquage idéologique de tout un tas de problématiques écologiques, les collapsologues qui viennent un peu se greffer là-dessus, etc. L’après, à très court terme – tout dépend de la temporalité qu’on donne à l’après – va être juste d’aller rafistoler un peu tout ce qu’on a perdu, donc retourner au travail, peut-être travailler encore plus d’après le Medef et reprendre, si on peut, les fameux jours heureux comme dirait l’autre.

Frédéric Taddeï : Asma Mhalla, est-ce qu’on ne peut pas dire qu’aujourd’hui nous sommes coincés, au fond, entre deux formes de dictature, celle que nous connaissons aujourd’hui, la dictature du confinement, nous sommes voués à un couvre-feu permanent, nous ne pouvons pas sortir de chez nous sans dérogation, nous sommes susceptibles d’être contrôlés et verbalisés par la police, voire déférés devant un tribunal si on le fait à plusieurs reprises ; c’est une vieille dictature, un vieille forme de dictature, elle est sanitaire, mais c’est une dictature quand même. Et puis un autre forme de dictature qui nous permettrait de nous déconfiner, basée, vous l’avez dit, sur l’auto-surveillance qui permettrait de savoir avec qui nous avons été en contact via le traçage téléphonique, qui aurait l’avantage de nous permettre de sortir plus librement et qui, nous l’espérons, ne serait que provisoire : dès l’instant où le virus serait vaincu, nous y mettrions fin immédiatement. Au fond, c’est entre ces deux systèmes-là ou vous en voyez un troisième ?

Asma Mhalla : Le choix qui nous est donné c’est clairement celui-là, c’est-à-dire le confinement total pour tous ou un déconfinement progressif ou ciblé entre certains, etc., donc avec une progressivité, comme ça, dans le temps.
Très sincèrement, en l’état technologique des choses, puisque on nous a quand même vendu la post-modernité avec une époque qui était censée être pleine, féconde en innovation de rupture, on se rend compte qu’en lieu et place on n’a pas vraiment grand-chose, c’est-à-dire les fameux GAFAM sauveurs du monde, etc., la France championne de la biotech, on n’a rien vu, à part une application de traçage mais de base, avec du Bluetooth, qui existe depuis… C’est un protocole vieux comme le monde, vieux comme les téléphones a minima. Donc aujourd’hui on est pris dans ce choix binaire pour une raison très simple, c’est que de disruption scientifique de pointe il n’y en a point, on n’en a pas vu arriver et surtout, en France, on est en train de payer les années de détricotage des hôpitaux, des tests, des masques. Donc l’option réelle, l’option pure et parfaite, ç’aurait été, en fait, juste d’avoir un équipement, des infrastructures hospitalières et des infrastructures technologiques scientifiques qui nous auraient même évité toute la séquence. En l’occurrence, elles sont inexistantes.

Frédéric Taddeï : Pour cela il nous faudrait par exemple des millions de respirateurs artificiels dont nous ne saurions que faire hormis pendant l’épidémie de coronavirus, des milliards de masques dont, là aussi, nous n’aurions su que faire, d’ailleurs on les avait en 2009, mais on n’a pas su quoi en faire depuis 2009 et même en 2009 on ne s’en était pas servi. Sinon les hôpitaux existent, ils fonctionnent en ce moment même !

Asma Mhalla : C’est ironique ?

Frédéric Taddeï : Non, ils fonctionnent ! Il y a des hôpitaux.

Asma Mhalla : Ils fonctionnent ! Mais enfin, les hôpitaux sont exsangues et ils ont des problématiques d’infrastructure majeurs, il y a une souffrance du personnel soignant qui est maximale avec une prise de risque totale. En gros, le triptyque c’est le discours politique ambiant, c’est une application dont on connaît d’avance l’efficacité et puis les pauvres soignants. En fait tout repose sur eux. Tout repose sur eux ! Et ce n’est absolument pas audible dans une démocratie telle que la France, ce n’est pas possible ! Là on est en train, simplement, de payer le détricotage de nos services publics. Aujourd’hui c’est l’hôpital, demain ce sera l’école ; c’est l’ensemble des services publics vitaux à une nation souveraine, autonome, résiliente, etc. On a un énorme sujet sur l’infrastructure hospitalière et quand vous dites qu’on aurait pu avoir des millions de défibrillateurs, de masques dont on ne saurait quoi faire, en réalité, la question sous-jacente c’est la question de la responsabilité de l’État. Et qu’est-ce que finalement l’État ? Tous ces risques-là – pandémie, terrorisme, guerre, guerre bactériologique – sont déjà prévus par la CIA [Central Intelligence Agency]. Dans le rapport de prospective de la CIA pour 2035, les guerres bactériologiques sont déjà prévues, donc on ne peut pas dire qu’on ne sait pas. On peut dire qu’on ne se prépare pas, on peut dire qu’on n’anticipe pas, on peut dire qu’on se fiche de la carte des risques ou qu’on ne sait pas gérer ça parce qu’on est à courte vue, parce qu’on est quand même dans une doxa de courte vue, parce qu’on est sur de la technocratie pure et dure, mais on ne peut pas dire qu’on ne sait pas anticiper les risques. Et c’est en ce sens que ça pose, finalement, un vrai sujet d’éthique d’État et qu’est-ce qu’on a à part de la technocratie gestionnaire ?

Frédéric Taddeï : Merci Asma Mhalla, portez-vous bien. On fait juste une pause et on se retrouve avec Laurent Alexandre.

Asma Mhalla : Merci à vous.

Loi Avia contre la haine sur Internet - Décryptualité du 18 mai 2020

ven, 05/22/2020 - 17:25


Titre : Décryptualité du 18 mai 2020 - Loi Avia contre la haine sur internet
Intervenant·e·s : Nolwenn - Nico - Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 18 mai 2020
Durée : 14 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 20 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : No Hate, We The Net - Licence Creative Commons Attribution 3.0.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

La loi Avia fraîchement votée fait grincer des dents et fait l'objet de nombreuses contestations.

Transcription

Voix off de Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 20. Émission tous à distance puisque, à part Nolwenn et Nico qui sont au même endroit, on est séparés, mais ça ne nous empêche pas de faire le podcast de cette semaine et on va commencer, comme d’habitude, avec notre sommaire de la revue de presse.

Nolwenn : Sciencepost, « La médecine open source peut-elle nous aider à nous préparer aux prochaines pandémies ? », un article de Yohan Demeure.

Manu : Un article d’actualité, le covid bien sûr, et le fait que quand on cherche des solutions, des vaccins contre les éventuelles futures pandémies, eh bien le Libre, l’open source, ça peut être très utile.

Nolwenn : Le Monde Informatique, « Open Source : utilisateurs ou contributeurs qui sont les plus importants ? », un article de Matt Asay.

Manu : Je trouve que c’est un sujet très intéressant, de fond, parce qu’effectivement, quand on produit du logiciel libre, on ne le produit pas forcément pour des utilisateurs externes à soi-même et c’est intéressant en soi. J’aime beaucoup, allez jeter un œil.

Nolwenn : ITforBusiness, « Etalab publie sa liste 2020 des logiciels libres recommandés aux organismes publics ? », un article de Laurent Delattre.

Manu : Ça reparle du référentiel d’interopérabilité des logiciels libres, c’est quelque chose d’assez intéressant parce que les administrations se mettent au goût du jour et utilisent des bons logiciels.

Nolwenn : 01net., « Health Data Hub : nos données de santé vont-elles être livrées aux Américains ? », un article de Marion Simon-Rainaud.

Manu : C’est une problématique assez intéressante, la vie privée des Français est en jeu parce que toutes les données qui sont médicalement remontées en ce moment peuvent terminer aux États-Unis et c’est problématique parce que les États-Unis ont des lois assez agressives sur le sujet, donc on ne sait pas exactement ce qui va en ressortir. Mediapart a aussi fait des choses là-dessus et il y a une lettre qui est en train d’être montée pour essayer de se battre contre ça.

Nolwenn : Pour le prochain article, je m’excuse auprès des auditeurs pour mon accent. ZDNet, « Linux not Windows: Why Munich is shifting back from Microsoft to open source – again », un article de Cathrin Schaer.

Luc : C’est pas si mal !

Manu : Là aussi on a déjà abordé le sujet la semaine dernière et je pense qu’on l’abordera à nouveau parce que Munich faisait beaucoup de logiciel libre, suite à un changement de la majorité qui avait bougé, eh bien là ils repassent encore une fois, suite à un mouvement de majorité, au logiciel libre. C’est plutôt sympa au final, même si ça fait un peu yo-yo, c’est bizarre.

Nolwenn : ZDNet, « La fondation Eclipse migre vers l'Europe et s'installe à Bruxelles », un article de Thierry Noisette.

Manu : Eclipse c’est un logiciel et une fondation qui sont très orientés développeur. C’est très important dans le monde du logiciel libre, notamment autour de l’écosystème Java. Donc le fait que ça migre vers Bruxelles c’est intéressant, c’est rigolo aussi. Ils en appellent du fait que l’Europe est très intéressée par les logiciels libres et c’est attractif pour eux. C’est plutôt sympa, on va suivre parce que c’est une fondation de droit belge donc sûrement des bizarreries qu’il faudra qu’on regarde un petit peu.

Nolwenn : Journal du Net, « L'innersource : quand l'open source inspire l'excellence en matière de transformation numérique », un article de Alain Helaïli.

Manu : Ça parle effectivement des entreprises et du fait qu’en ce moment et depuis déjà quelques années, du Libre il percole des nouvelles méthodologies, des nouvelles manières de travailler qui transforment les entreprises. C’est plutôt sympa. Le terme « innersourceme » me paraît un peu nouveau, je ne l’avais pas encore vu apparaître.
Le sujet de la semaine ? De quoi voulez-vous parler ?

Luc : L’ide c’était de parler de la loi Avia1 qui en plein dans l’actualité.

Nolwenn : Encore !

Luc : Elle a été votée la semaine dernière, mais, malgré ça, il y a pas mal de remous autour de ça. En premier lieu à cause de Laetitia Avia elle-même, parce que ce n’est pas la députée la moins contestée. Elle avait déjà une affaire de longue date où elle avait mordu un chauffeur de taxi suite à une altercation affreuse et, tout récemment, il y a des histoires qui sortent : un certain nombre de ses anciens assistants parlementaires l’accusent de racisme, de sexisme, d’homophobie et de tout plein de choses de ce type-là. Elle les attaque pour diffamation ; ils l’attaquent pour harcèlement, donc une affaire un peu compliquée, qui est anecdotique par rapport au sujet, si ce n’est que cette loi parle de haine sur Internet et que les accusations dont elle fait l’objet font bizarrement écho à ce sujet. On ne va pas se pencher là-dessus, mais je trouve ça plutôt rigolo.

Nico : On va quand même rappeler un peu le départ de la loi Avia. Ça fait suite à 2018/2019 où il y a eu beaucoup d’histoires de harcèlement sur Internet avec aussi pas mal d’affaires, MeToo ou autres, qui sont arrivées là. Il y a eu des espèces de raids organisés envers certaines personnes qui se sont retrouvées harcelées sur les réseaux sociaux. Les politiques se sont un peu emparés du sujet avec leur fameux motto comme quoi c’est le Far West sur Internet, qu’il n’y a pas de loi et que n’importe qui peut faire ce qu’il veut, il y a anonymat. Donc ils ont sorti cette loi qui, en résumant assez rapidement, impose aux plateformes des outils de censure, de modération, de possibilités de rapports et autres pour essayer de civiliser l’Internet du Far West.
C’est assez bordélique, en fait, comme loi, parce que ça touche vraiment beaucoup de sujets comme d’habitude sur ce genre de thème. On a vu aussi tout ce qui est l’aspect sécuritaire, terrorisme, pédopornographie, radicalisation sur Internet, qu’ils ont aussi essayé de faire passer dedans. Ça touche à des lois européennes, à des anciennes lois françaises, la LCEN [loi pour la confiance dans l'économie numérique] a été aussi un peu amendée pour permettre ça. Alors qu’en fait ce n’est pas du tout ce qui est demandé sur le terrain puisque ce qui est demandé sur le terrain ce sont des gens pour enquêter, c’est de l’encre pour les stylos, plein d’outils comme ça.

Luc : On peut rappeler qu’il y a quoi, un an peut-être, un an ou deux, il y avait une affaire qui avait fait pas mal de bruit avec une journalise qui s’appelle Nadia Daam qui avait été harcelée par un gros paquet d’imbéciles et, effectivement, ça semble s’être calmé le jour où la police en a chopé deux, les a envoyés devant un tribunal. Le harcèlement touche plein de gens, y compris des gens qui ne sont pas journalistes et qui n’ont pas un carnet d’adresses bien long et effectivement sont fort dépourvus dans ce genre de circonstance.

Manu : Il me semble que c’était même remonté au niveau politique et que les médias avaient accusé les hommes politiques de ne pas prendre le sujet à bras le corps, de ne pas s’en emparer. Justement il y avait un côté « faites quelque chose quoi ! »

Nico : Cette loi est vraiment faite comme ça. On le dit toujours, les politiques ne pouvaient pas ne rien faire. Ils ont préféré sortir une loi un peu d’exception comme on a trop l’habitude qu’ils sortent depuis une dizaine d’années. Ils ont fait une loi sur mesure pour réagir aux demandes populaires en faisant tout et n’importe quoi et ce texte-là est quasiment inapplicable en pratique avec des dérives assez monstrueuses. Donc toutes les associations sont un peu vent debout contre cette loi, des saisines du Conseil constitutionnel, du Conseil d’État, de la CJUE [Cour de justice de l'Union européenne] sont en cours pour essayer de faire reculer ce texte de loi.

Luc : Ça avait déjà commencé en novembre dernier puisque la Commission européenne avait critiqué très fortement le texte en disant qu’il posait beaucoup de problèmes, parce que justement, disproportionné à la liberté de circulation2 puisqu’il permet de bloquer très rapidement des contenus. Elle remettait également en cause la responsabilité des hébergeurs selon la loi LCEN qui est faite selon des directives européennes et également la surveillance généralisée puisqu’il y a des principes pour empêcher la réapparition de contenus dans la loi. Donc elle avait demandé à ce que ce projet de loi soit suspendu. C’est dire à quel point, en novembre dernier, elle avait confiance, elle était convaincue par le projet de loi de l’époque !

Manu : On peut peut-être remarquer et noter de quoi il s’agit exactement, c’est-à-dire c’est quoi l’outil qui veut être mis en place par cette loi ?

Nico : Un peu de tout, mais la plupart des outils tournent autour de la censure et de la modération des contenus. Pour résumer, si vous recevez une notification que ce soit d’un utilisateur, d’une autorité, de l’État, de la police ou, etc. qui dit « ce contenu-là est potentiellement harcelant ou autre », vous avez une heure, en tout cas des délais très courts – ça va osciller entre une heure, 24 heures et 7 jours en fonction des délais, mais globalement c’est moins d’une semaine – pour prendre une décision, est-ce que ce contenu est illicite ?, agir en conséquence et surtout, vous portez la responsabilité de votre choix. C’est-à-dire que si vous décidez de censurer et que la demande était abusive, c’est vous qui sautez ; si vous ne bloquez pas alors que la demande n’était pas abusive, eh bien c’est vous qui sautez aussi. Du coup les plateformes ne vont pas avoir trop d’autre choix que de tout bloquer préventivement parce que, au final, c’est moins risqué pour elles et ça peut donner lieu à plein de suspensions sans fondement.

Nolwenn : Que ce soit les plateformes, je veux bien, mais quand tu es un particulier ou une association, ça se passe comment?

Nico : Ça sera pareil. On attend les décrets, parce que c’est aussi le gros problème de cette loi, c’est ce qu’on appelle une loi molle c’est-à-dire qu'elle donne les grosses bases dans le texte de loi mais elle renvoie toutes subtilités dans les décrets d’application. En particulier à partir de combien de chiffre d'affaires ou d’utilisateurs voua allez être considérée comme une plateforme qui doit respecter cette loi-là, eh bien aujourd’hui on sait pas. On ne sait pas s’ils mettront un minimum de 1000 utilisateurs, 10 000 utilisateurs, est-ce que ce serait une entité commerciale, pas commerciale ? On n’en sait rien.

Nolwenn : Donc ce sera le juge qui tranchera ? Ah non, c’est la police ? C’est ça ?

Nico : Ce seront les décrets d’application qui seront décidés par le gouvernement parce que les décrets d’application n’ont pas besoin de passer devant l’Assemblée nationale ou le Sénat.

Manu : Il est possible que ça soit encore une loi anti-GAFAM qui veuille les contrôler, les bloquer, essayer d’organiser ce qui se passe chez eux.

Nico : Anti-GAFAM ou pas anti-GAFAM parce que la plupart du temps, quand on fait des lois anti-GAFAM, au contraire on a tendance à les arranger. Là, au contraire, ils risquent d’avoir la plus grosse puissance de frappe avec de l’intelligence artificielle, avec plus d’employés pour modérer, etc., donc réussir à respecter cette loi-là, voire à tout censurer dès qu’il y aura un signalement, pour eux ce sera très simple, alors qu’une association ne pourra pas forcément fonctionner comme ça.

Luc : Si le signalement tombe en plein milieu de la nuit et qu’on a une heure pour réagir, ce sera compliqué !
La semaine dernière, quelques jours avant le vote de la loi, un amendement a été passé qui a beaucoup fait jaser parce qu’il introduisait des dispositions spécifiques sur le terrorisme et la pédopornographie. Du coup, on n’est plus tellement dans le domaine de la haine sur Internet, on est dans des domaines qui ont déjà été l’objet de lois.

Manu : Donc en gros, dans ces directives, dans ces nouvelles dispositions, ils voulaient faire quoi ? Réduire là aussi à une heure de délai ?

Nico : Ils se sont rendu compte qu’il y avait une incompatibilité entre la LCEN et la nouvelle loi Avia, donc ils ont fait une espèce de spaghetti entre les deux pour arriver à homogénéiser le truc. Mais oui, sur les contenus terroristes et pédopornographiques, on a une heure pour réagir après la notification. Du coup c’est une homogénéisation et ils ont dû toucher la loi LCEN qui n’est pas d’un bon niveau juridique en termes de délais.

Luc : À la suite de ça, un certain nombre de sénateurs du bord des Républicains ont émis une saisine du Conseil constitutionnel pour contester cette loi-là en s’appuyant sur le fait que le Conseil constitutionnel juge du respect de la Constitution mais également du niveau supérieur que sont les principes européens auxquels on s’est engagé à souscrire. Leur saisine dit, en gros, que la loi Avia sera incompatible avec le droit européen, notamment sur le principe que c’est au pays d’origine de celui qui fournit le service de faire respecter les lois. Ce n’est qu’une fois qu’on a constaté que le pays ne faisait pas son boulot, refusait de coopérer et laissait un certain nombre de choses illicites se passer sur le site, qu’on pouvait le bloquer. Du coup, le bloquer par défaut alors que c’est un site qui est à l’étranger, allait contre ce principe-là. Donc c’est une interprétation qui est contestable, semble-t-il, puisque ces principes-là avaient été établis plutôt pour des commerces et la copie privée. Après il y a d’autres sujets, notamment sur cette atteinte à la liberté d’expression pour les raisons qu’on a expliquées ; sur le fait que la menace d’amende qui est une amende pénale c’est un peu en mode amende de base : en gros, qu’on soit un GAFAM ou une petite association qui n’a juste pas vu ou qu’on soit de mauvaise foi, c’est un peu peine unique, du coup ça va contre le principe de proportionnalité des peines. C’est quelque chose qui a été émis aujourd’hui, qu’on enregistre mal.

Manu : On peut s’attendre à ce que l’Europe, peut-être, bloque aussi. Les sénateurs sont en première ligne en ce moment. L’Europe va peut-être trouver des moyens à ce genre demande, enfin de loi hyper-restrictive, notamment au nom de l’élaboration de règlements supérieurs qui devront s’appliquer en priorité.

Nico : On rappelle qu’il y a aussi une loi qui est justement en train d’être négociée au niveau européen et qui dit exactement ce que la loi Avia essaye de faire, donc on risque d’avoir des gros conflits entre la loi française et la loi européenne, du coup ça ne va pas du tout le faire. C’était une des critiques qui avait été faite par plusieurs députés pendant le vote de la loi en disant « on est en train de voter un truc qui est encore en train d’être décidé au niveau européen et il faudra qu’on revienne sur ce qu’on a voté. Il faudrait peut-être faire une bonne chose, attendre l’Europe avant de voter la nôtre. » Mais bon ! Ils ont voulu tirer au plus vite et on verra ce que ça donne.

Luc : Comme bien souvent sur ce genre de problématique on voit qu’on veut du traitement automatique, on veut de la censure, on veut bloquer plutôt que donner des moyens d’agir et mettre les gens face à leurs responsabilités. C’est une façon de faire qui est assez symptomatique, c’est un peu à chaque fois la même chose et ça ne marche pas manifestement.

Manu : C’est une problématique qui est constante : sur-censure, pas assez de censure, on veut bloquer, on veut contrôler, en gros c’est ça, ce sont les hommes politiques qui veulent contrôler Internet. Dans le passé ça ne s’est jamais bien passé, notamment parce qu’il y a des pays dans lesquels on peut exporter ses pages web, on peut exporter des contenus. Vraisemblablement là ils vont pouvoir attaquer Twitter, Facebook facilement, attaquer les petites associations mais pas les réseaux russes, les réseaux chinois qui, eux, vont pouvoir héberger des contenus sans problème pendant encore longtemps.

Nolwenn : Twitter et Facebook ça va les faire rigoler deux minutes. Ça va être bon, OK, on supprime.

Nico : C’est ça.

Nolwenn : Eux s’en foutent !

Nico : Ça sera peut-être être ça, parce que c’est vrai que leur censure est un peu molle de leur côté, mais bon.

Luc : La censure molle, c’est un concept intéressant !
Qu’est-ce qu’on fait ? On va continuer à se haïr abondamment jusqu’à lundi prochain.

Manu : On peu essayer. Je vous dis à la semaine prochaine.

Luc : On te déteste Manu.

Nico : Salut à tous.

Nolwenn : Bonne semaine.

Le numérique à l'heure de la crise sanitaire - Henri Verdier

ven, 05/22/2020 - 09:39


Titre : Le numérique à l'heure de la crise sanitaire
Intervenants : Henri Verdier - Frédéric Martel
Lieu : Soft Power - France Culture
Date : 17 mai 2020
Durée : 15 min 53 [de 53' 45 à 1 h 09' 38]
Écouter ou enregistrer le podcast
Présentation de l'émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Henri Verdier en 2013, Wikimedia Commons - Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Frédéric Martel : Avec nous maintenant par téléphone Henri Verdier. Bonsoir Monsieur. Vous êtes ambassadeur de France chargé du numérique.

Henri Verdier : Bonsoir Frédéric.

Frédéric Martel : L’ambassadeur chargé du numérique s’occupe notamment de diplomatie numérique, donc on a un ambassadeur qui s’occupe de ça, avec des axes de travail. Je rappelle rapidement que vous vous occupez de sécurité, notamment le droit dans le cyberespace, ça peut être le terrorisme, les fake news, vous vous occupez de la gouvernance d’Internet, notamment des batailles comme celle du .org1 qui a eu lieu récemment, de diplomatie économique et puis de défense des valeurs françaises.
Commençons peut-être cet entretien par le confinement. Comment l’avez-vous suivi de votre point de vue ? Que s’est-il passé durant ce confinement qu’on n’a peut-être pas vu au niveau du grand public en termes, par exemple, de cyberattaques, de failles de sécurité, d’espionnage ou de batailles entre les États-Unis et la Chine ?

Henri Verdier : D’abord ça a été un moment où la diplomatie, comme tout le monde, a vécu le confinement dans sa dimension personnelle, dans sa dimension sociologique et dans la nécessité d’apprendre à travailler autrement. Les diplomates quand même, par construction, ça rencontre des gens et ça règle des problèmes dans le dialogue, donc on a dû, nous aussi, vivre en visio, en téléconférence, en réunions à heures fixes, etc. Et puis, dans le carré que vous avez esquissé de la diplomatie numérique française, qui essaye d’équilibrer de la sécurité, une participation à une bonne gouvernance d’Internet, un peu de promotion quand même de notre attractivité, de notre puissance économique et de la défense de valeurs, ce carré s’est un peu déformé. Il faut quand même voir que dès le début de la crise on a vu une explosion considérable de cyberattaques, on parle de plus 600 % d’actes malveillants, ce qui a mobilisé de très nombreuses autorités de l’État.

Frédéric Martel : Comment on explique ça par exemple ? Pourquoi 600 % de plus pendant le confinement ?

Henri Verdier : Nous, d’abord, on s’est quand même demandé s’il y avait des acteurs malicieux étatiques, on a fait attention et on a vérifié si ça pouvait être aussi des comportements d’États ; certains pays ont crié très vite et très fort que c’était des comportements d’États. En fait, il a pu arriver des petites choses, mais globalement c’est la cybercriminalité qui s’en est donné à cœur joie. Donc un monde où chacun perd un peu ses repères, où chacun bricole des solutions, teste du télétravail, prend son matériel personnel et devient un peu crédule, reçoit et ouvre des pièces jointes parce qu’on dit que c’est le centre de sécurité qui vient vous dire les nouvelles procédures de sécurité, etc., on était vulnérables. Et on a vraiment subi, en France, en Europe et dans le monde entier, une augmentation incroyable des actes illicites.

Frédéric Martel : Est-ce que parmi ceux-ci il y avait des espionnages étatiques notamment des laboratoires de vaccins ?

Henri Verdier : On commence à le dire, beaucoup, je crois qu’il suffit de comprendre un peu les relations internationales, pour savoir que si tout le monde baisse un peu son niveau de sécurité, tous les services de renseignement du monde essayent d’en profiter, pas forcément que pour les vaccins. L’espionnage c’est déjà une deuxième chose, la première chose c’est la criminalité pure, le ransomware, les actes qui bloquent votre disque dur, qui pètent votre système, etc.

Frédéric Martel : On a assisté aussi à une bataille, ça n’a pas échappé à personne, de storytelling, de narrative entre les États-Unis et la Chine sur celui qui allait le mieux gérer la crise. Là ça a été le règne des fake news.

Henri Verdier : Oui. D’ailleurs ça a été la deuxième chose qui s’est un peu déformée. Le plus frappant c’est, évidemment ce n’est pas surprenant quand on vit un temps comme ça, une pandémie mondiale, un confinement, des expériences intimes et sociales complètement bouleversées, que beaucoup de gens disent beaucoup de choses et dans ce beaucoup de choses il y a beaucoup de n’importe quoi. Une fable de la Fontaine Le Loup et le Renard dit qu’on est prompt à croire ce qu’on espère et ce qu’on craint. Les gens ont eu un seuil de crédulité, donc on a partagé d’abord qu’il fallait manger de l’ail ou de l’eau de Javel pour se protéger du virus.

Frédéric Martel : L’eau de Javel il fallait la boire, ne vous trompez pas ! Ça c’est Donald Trump !

Henri Verdier : Il y a eu une sorte de montée terrible du niveau des fake news, pour prendre cette expression que je n’aime pas.

Frédéric Martel : On a perdu la liaison. C’est d’ailleurs le premier anniversaire ce week-end de l’appel de Christchurch, ça fait écho à ce qu’on était en train de dire, l’appel d’Emmanuel Macron et de la Première ministre de Nouvelle-Zélande, l’occasion du premier anniversaire de l’appel de Christchurch pour mettre fin aux contenus terroristes sur le Web.
Vous êtes revenu Henry.

Henri Verdier : Ça a sauté ?

Frédéric Martel : Voilà, mais vous êtes là, continuons. Avançons. Je m’adresse maintenant peut-être à l’observateur, Henri Verdier, vous êtes ambassadeur de France, je le rappelle, chargé du numérique, vous êtes un intellectuel du numérique, vous avez aussi écrit des ouvrages, qu’est-ce que vous avez observé durant ces 56 jours de confinement ? En France, au fond, qu’est-ce qui s’est passé de notre côté sur le numérique ?

Henri Verdier : Je vois qu’on avance vite ! La première chose qui m’a frappé c’est le bricolage et la « bricolabilité ». Vous savez, il y a la fameuse phrase « on se hisse rarement au niveau de ses expectations, on a tendance à tomber au niveau de son entraînement » ; finalement, sous pression, chacun est revenu à son niveau d’entraînement. Il n’y a pas une solution qui s’est imposée et ça a été particulièrement frappant, je trouve, avec l’Éducation nationale, on a vu utiliser Skype, Zoom, Discord, WhatsApp.

Frédéric Martel : Alors même que l’Éducation nationale disait qu’il ne fallait pas utiliser ces plateformes, mais, faute de mieux, tous les profs ont utilisé ça bien sûr.

Henri Verdier : On a aussi eu sept millions de connexions par jour sur les ENT [espaces numérique de travail] de l’Éducation nationale, ce qui était un record historique, et ça a tenu la charge. En fait on a tout utilisé. Il n’y a pas eu une espèce de plan stratégique. Pour moi c’est important parce qu’il va falloir qu’on apprenne à utiliser dans nos stratégies ce que j’appelle la « bricolabilité «, le fait qu’il faut des outils humbles, modestes, un peu low tech, ceux qui sont familiers et ceux dont on se sert déjà tous les jours.
Ensuite, je ne sais pas. J’ai entendu la chronique de Zoé [Sfez] tout à l’heure, oui je crois qu’il y a eu quelque chose qui s’est joué autour de la culture, je connais moins ces questions que vous, mais je suis frappé quand même. Vous vous rappelez, en tout début de confinement, la France a eu une sorte de débat collectif sur la question des métiers essentiels, de la réassignation brutale de l’importance des métiers et de la revalorisation nécessaire de métiers qu’on avait un peu maltraités. La culture, d’un certain point de vue, arrivait en fin, en quatrième ligne dans ce récit qui prenait la forme d’une première ligne, une deuxième ligne, une troisième ligne, et pourtant on a baigné dedans à un point incroyable pendant tout ce confinement. À la fois, comme il a été dit, par l’offre culturelle, à la fois aussi, moi j’ai trouvé ça important, par la pratique amateur, les gens qui s’y sont mis, qui ont essayé de faire des choses, qui ont fait des orchestres Zoom et même, quelque chose qui est devenu essentiel à notre manière de vivre le confinement, il y a eu du récit culturel, un peu de mise en abyme, un peu d’esthétique, un peu de réinterrogation de nos racines. Pour moi c’est un deuxième point qui mérite vraiment d’être noté.

Frédéric Martel : On a remarqué beaucoup d’innovations, du moins de visioconférences un peu pour tout le monde, des réseaux d’amitié nouveaux, au fond une résilience de la société grâce au numérique. En même temps on a l’impression que tout ce dont on parlait tout le temps, les innovations, la blockchain, l'intelligence artificielle, tout ce qu’on espérait, au fond, pour inventer et changer le monde, les fab labs, les data scientists makers, le Web décentralisé, tout ça a disparu comme si ce n’avait pas été au niveau et comme si, dans ces cas-là, on revenait à l’ADN et aux choses de base pour s’en sortir.

Henri Verdier : Oui, comme je le disais, dans la crise chacun revient au niveau de sa préparation et pas au niveau de ses aspirations.
Là, dans ce que vous dites, il y a deux choses. On dit parfois que l’innovation c’est l’invention sélectionnée par les usages au sens des us et coutumes. Il s’est joué des choses intéressantes autour du télétravail. Tout le monde a dit « bon, on n’a qu’à se mettre en télétravail ». Et tout d’un coup on a découvert que le télétravail appelait des rituels, des sécurités, des précautions. Je ne sais pas si vous vous rappelez, après un mois de confinement, sur Twitter on a vu beaucoup de gens parler de l’usure du télétravail, de l’épuisement ; les gens ont commencé à se passer des trucs et astuces. Moi j’en ai appliqué un, que j’ai trouvé sur Twitter, qui était de prendre un temps entre le petit déjeuner et la première réunion, ce qui était une sorte de faux trajet pour changer mentalement d’espace, même si on restait dans sa maison.

Frédéric Martel : Et puis prendre sa douche, s’habiller, ne pas commencer sur Internet comme si on était juste sorti du lit.

Henri Verdier : Voilà. Ce qu’on voit sur le télétravail, on le voit sur tout le reste. C’est-à-dire que ces choses-là, ça se socialise, ça se ritualise, ça se civilise si je puis me permettre, et il ne suffit pas d’avoir l’offre technologique pour immédiatement entrer dans des rapports humains durables.
Un dernier point dans ce que vous avez dit, parce que ça me semble très important, j’ai l’impression effectivement qu’il y a un rendez-vous à moitié raté, c’est-à-dire que le monde des startups, des makers, des fab labs, des innovateurs radicaux, ce que j’appelais la multitude dans le livre avec Nicolas Colin [L'Âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique] a été d’une énergie considérable, mais énergie qui n’a pas vraiment passé l’échelle, au début en tout cas. L’État a été d’une résilience considérable, il faut quand même voir ce qu’ont vécu les premières lignes dans l’État, mais justement n’a pas considéré qu’il lui appartenait d’aller chercher l’énergie de la multitude. Il a fallu de longues semaines avant qu’on considère que, peut-être, faire levier sur la puissance de création de la société civile, des makers, des startups, etc., pouvait faire partie d’une stratégie de résilience. J’espère que c’est un enseignement qu’on prendra le temps d’approfondir et qu’on comprendra mieux comment l’État peut être, quand même, la plateforme ou le navire amiral d’une grande flottille, pour aller puiser profondément dans cette énergie et permettre à cette énergie d’impacter.

Frédéric Martel : Avec la société civile derrière qui forme masse et qui permet de fonctionner, d’aller sur le terrain.

Henri Verdier : Parce que, quand même, la réponse à la pandémie est industrielle. Je veux dire qu’on comprend que ce ne sont pas des petites réponses ultralocales seules qui peuvent faire face aux défis qui sont devant nous.

Frédéric Martel : On a parlé confinement, terminons sur le déconfinement déconnecté, le jour d’après, assez brièvement Henri Verdier, je rappelle que vous êtes ambassadeur de France chargé du numérique. Quelle leçon peut-on tirer de cette période inédite et inattendue ? Est-ce qu’au fond on peut espérer que le coup d’après, la prochaine fois, on s’en sorte mieux ?

Henri Verdier : La première leçon, je crois, c’est qu’il faut en tirer les leçons. C’est-à-dire que vraiment l’exercice de faire le bilan serein de ce qui a marché, de ce qui n’a pas marché, de ce qui aurait pu être meilleur, etc., justement cette perception qu’on doit se préparer à passer à des usages dématérialisés, qu’on doit avoir les armes, les habitudes et les rapports humains pour aller chercher l’énergie de la société civile, etc., je pense qu’il faudra de longues semaines ou de mois pour en refaire une sorte de doctrine stratégique par défaut, usuelle.
On pourrait parler aussi de la transparence. D’ailleurs la France, avec une longue culture d’open data, a quand même plutôt bien tenu le choc de ce côté-là, publiait tous les soirs, en open data, de manière très transparente, les données qu’on avait en disant parfois « désolé, on n’a pas toutes les données, elles arriveront la semaine prochaine, etc. » C’est la première leçon.
Après, je crois que certains des débats que nous avons vus autour du covid, parce que oui, je crois que nous savons tous qu’on peut aussi avoir pire, on peut aussi avoir des virus qui se transfèrent plus ou qui tuent plus ou on peut avoir d’autres attaques sur notre résilience qui ne soient pas des virus. Certains de ces débats ont commencé sous pression, sous le covid, et mériteront d’être menés sereinement dans la durée.
Emmanuel Paquette a dit tout à l’heure que les réseaux sociaux n’avaient pas de réelle obligation de modération des contenus. Ça n’est pas complètement vrai, puisqu’il y a quelques jours a été adoptée la loi Avia qui sera probablement reprise quand arrivera le règlement européen, the Digital Services Act, dans un an ou deux ; puisque la loi fakes news qui a été adoptée il y a 18 mois fait déjà une obligation de coopération des plateformes pour garantir la sincérité du scrutin en période électorale. Là, la réflexion qui s’est jouée sur la manière de réguler, je n’aime pas l’expression, les fakes news, la manière d’être sûrs, en tout cas, que la parole institutionnelle, celle qui donne des instructions sanitaires, soit repérée comme telle et puisse être entendue. Ça ne veut pas dire que c’est vérité d’État mais, au moins, on sait où elle est et on la trouve.
Là, aujourd’hui, on a bricolé sous pression. On peut et on doit aller plus loin : comment on se crée un espace public de débat serein, neutre peut-être, permettant de l’intelligence collective.

Frédéric Martel : Pour finir, Henri Verdier, d’un mot est-ce que vous diriez que le gouvernement algorithmique était prêt ? Est-ce que la gouvernance aussi de ce gouvernement algorithmique était prête, pour terminer brièvement ?

Henri Verdier : Oui, je crois qu’on est seulement en train d’y arriver. J’ai suivi avec intérêt les débats autour de l’application Stop-Covid et j’ai remarqué que beaucoup de choses importantes ont été dites dans ce débat. Je pense qu’on les reprendra dans la durée. J’ai été frappé du fait qu’il y a eu une vraie réflexion, une vraie prise en compte de la question de la privacy, de la vie privée, de la protection des données personnelles et, là-dessus, on sent que la France est mûre ; que ce soit le gouvernement, le Parlement, les critiques, les médias, les gens disent : « Que faites-vous de nos données personnelles ? », ça c’est rentré dans les mœurs.
Aujourd’hui, dans la lutte contre une pandémie, on peut aussi prendre des mesures qui n’utilisent pas de données personnelles. On peut dire « les gens qui ont une température supérieure à ceci ne pourront pas passer cette porte », ou « les gens qui ont un poids excessif ne pourront pas passer cette porte », ou je décide que chacun ne peut pas aller à plus de 300 mètres de chez lui. C’est aussi le chemin que prend la puissance du numérique. C’est un chemin qui fait des statistiques, des big data, des décisions collectives en fait. Je crois que l’effort que nous avons fait il y a 40 ans en France, au moment de la loi informatique et libertés2, pour protéger la vie privée et les données personnelles, il faut qu’on le fasse pour protéger notre vie collective et les décisions algorithmiques. Les débats ont été très riches et très denses, mais on voit qu’ils ne sont pas tranchés. Il y a sans doute devant nous un programme et puisque j’ai rejoint la diplomatie française, il faut que ce programme soit international, il faut que l’Europe s’accorde et il faut que l’Europe fasse valoir comme souvent, comme elle l’a fait avec le RGPD3, sa vision dans le cyberespace qui devient un espace d’affrontement de visions du monde, c'est ce que vous disiez en introduction.

Frédéric Martel : Merci infiniment Henri Verdier. Je rappelle que vous êtes ambassadeur de France chargé du numérique. Au fond, on était tous sur Le Radeau de La Méduse pendant ce confinement, mais on a essayé de ne pas terminer cannibales.

Réunion à distance du groupe de travail Sensibilisation de l'April jeudi 28 mai 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15)

mer, 05/20/2020 - 17:56
Start: 28 Mai 2020 - 17:15End: 28 Mai 2020 - 19:30 Le groupe de travail Sensibilisation ? L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement. Quand et quoi ?

Le groupe de travail Sensibilisation de l'April se réunit chaque 3ème jeudi du mois. Dans la période actuelle, les réunions ont lieu à distance.
Le 21 mai tombant un jour férié, nous avons décalé notre réunion de mai à jeudi 28 mai 2020. Horaires : de 17 h 30 à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15).

Cette réunion sera principalement consacrée au projet « Jeu du Gnou » (voir ci-dessous). Nous allons notamment réfléchir ensemble à de nouveaux quiz QCM et vrai/faux sur deux des quatre libertés fondamentales garanties par les logiciel libre : la liberté d'étudier et la liberté de modifier.

À noter que si ces quiz sont au cœur de l'expérience de sensibilisation dans le Jeu du Gnou - car ils offrent l'occasion de s'informer, de discuter, de comprendre -, ils constituent aussi une ressource de sensibilisation à part entière et pourront être utilisés dans plein de contextes différents.

Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad.

Le Jeu du Gnou

Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux informatiques (libertés vs servitudes, protections contre les dangers). L'équipe doit atteindre la fin du parcours en un nombre de tour pré-défini. Au passage, elle se trouve confrontée à des dangers qui peuvent être éliminés à l'aide de protections. Ces protections peuvent être acquises à certains endroits du parcours ou transmises par un autre joueur. Cette acquisition nécessite de répondre correctement à un quiz.

Revue de presse de l'April pour la semaine 20 de l'année 2020

lun, 05/18/2020 - 20:15

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[Sciencepost] La médecine open source peut-elle nous aider à nous préparer aux prochaines pandémies?

✍ Yohan Demeure, le dimanche 17 mai 2020.

Mettre en place un système efficace de partage open source pour la création de médicaments est une idée séduisante. Mais est-elle utopique?

[Le Monde Informatique] Open Source: Utilisateurs ou contributeurs qui sont les plus importants?

✍ Matt Asay, le vendredi 15 mai 2020.

Open Source: On pourrait penser que les projets open source cherchent surtout à attirer des contributeurs au code. Mais la réalité est plus compliquée.

[ITforBusiness] Etalab publie sa liste 2020 des logiciels libres recommandés aux organismes publics

✍ Laurent Delattre, le jeudi 14 mai 2020.

Le très officiel Etalab vient de mette à jour son socle interministériel des logiciels libres et inaugure un nouveau portail interactif pour rechercher et accéder aux solutions open source recommandées.

[01net.] Health Data Hub: nos données de santé vont-elles être livrées aux Américains?

✍ Marion Simon-Rainaud, le jeudi 14 mai 2020.

Comme le rapporte Mediapart, le gouvernement passe en force son projet de plate-forme sanitaire géante au nom de l'état d’urgence. Problème: les données seraient hébergées par Microsoft qui pourrait sur seul ordre des États-Unis… les transférer outre-Atlantique.

Voir aussi: [ZDNet] Linux not Windows: Why Munich is shifting back from Microsoft to open source – again

✍ Cathrin Schaer, le jeudi 14 mai 2020.

Munich’s flip-flop back to open source is the latest sign of Germany’s political sea change over proprietary software.

[ZDNet France] La fondation Eclipse migre vers l'Europe et s'installe à Bruxelles

✍ Thierry Noisette, le mardi 12 mai 2020.

Américaine depuis sa création en 2004, la fondation Eclipse déménage et affiche son ambition de devenir «la fondation open source européenne de référence».

Et aussi: [Journal du Net] L'innersource: quand l'open source inspire l'excellence en matière de transformation numérique

✍ Alain Helaïli, le lundi 11 mai 2020.

Les entreprises en quête de transformation numérique doivent concilier agilité et productivité dans un environnement complexe, où les talents numériques sont rares. Convaincues par l’open source, elles sont de plus en plus nombreuses à se convertir à l’innersource.

Et aussi:

Ce que les pouvoirs gagnent à tout savoir de nos vies - Bernard Harcourt

lun, 05/18/2020 - 13:47


Titre : Ce que les pouvoirs gagnent à tout savoir de nos vies
Intervenants : Bernard Harcourt - Xavier de La Porte
Lieu : Émission Le code a changé, France Inter
Date : avril 2020
Durée : 38 min 20
Écouter le podcast
Présentation de l'émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bernard Harcourt en janvier 2019, Wikimedia Commons - Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Une histoire de la surveillance, depuis les « mouches » de Louis XV jusqu'aux GAFAM, avec une grande nouveauté : aujourd'hui, c'est nous qui nous exposons volontiers.

Transcription

Xavier de La Porte : Bernard Harcourt c’est tout ce que j’aime chez les intellectuels de la côte Est des États-Unis. Il est charmant, bien habillé, il donne l’impression d’être intéressé par tout ce qu’on lui dit et en même temps il est hyper-radical, c’est-à-dire qu’il est capable de raconter et d’écrire des choses d’une dureté totale envers l’État américain, envers certaines grandes entreprises du numérique, envers le pouvoir en général, mais avec une voix toute douce, ses petites lunettes cerclées, son costume d’un goût parfait, un Français bercé de son bel accent new-yorkais et l’air de presque plaindre son interlocuteur de ce qu’il est en train de lui raconter.

J’avais envie de rencontrer Bernard Harcourt pour plusieurs raisons. Déjà, dans sa vie d’avocat, Bernard Harcourt défend des condamnés à mort. Bon, même si ça n’a pas grand-chose à voir avec le numérique, ce n’est pas rien ! Ensuite, dans sa vie de philosophe du droit, il a travaillé sur la police et la justice prédictives, c’est-à-dire sur l’utilisation d’algorithmes pour aider la police et la justice à faire leur travail et j’ai envie de l’entendre sur ces sujets.
Et puis j’ai aussi envie de le rencontrer parce qu’il a une théorie intéressante qu’il a développée dans son dernier livre paru en français, La Société d'exposition. Selon lui, les technologies numériques nous ont fait entrer dans une nouvelle ère qu’il appelle donc la société de l’exposition, une société qui a créé en nous le désir de nous exposer, sur Internet notamment, et qui organise l’exploitation de ce désir à la fois pour nous vendre des marchandises mais aussi pour nous surveiller.

Je voulais parler de tout ça avec Bernard Harcourt mais sans être certain que ça allait ensemble : les condamnés à mort dans leur prison d’Alabama, les flics américains qui utilisent des programmes qui leur disent où trouver les délinquants, notre envie d’être « likés » sur Instagram, ça n’est quand même pas exactement la même chose tout ça.

Voix off : Xavier de La Porte – Le code a changé

Xavier de La Porte : Et puis, quand il s’installe, Bernard Harcourt se met à parler d’encore autre chose. Il se met à me raconter l’histoire d’un Français qui a vécu au milieu du 18ème siècle, sous Louis XV, qui s’appelait Jean-François Guilloté et dont je n’avais jamais entendu parler.

Bernard Harcourt : C’était un petit inventeur excentrique. Un jour, il s’est dit qu’il fallait inventer un système pour tout savoir sur tout le monde à Paris. Donc il a inventé tout un système de démarquage, de délignage de tous les quartiers avec des numéros, avec cette idée d’avoir des numéros sur les bâtiments. Bizarre comme idée ! Comme invention ! Donc tout décortiquer pour qu’on puisse savoir exactement la localisation de chaque morceau d’information, avoir toutes les informations des mouchards et des gens qui donnaient de l’information à la police et les rassembler en un endroit pour que les commissaires puissent tout savoir sur chaque personne, chaque lieu, chaque endroit. L’idée c’était que derrière le bureau du petit commissaire il y avait des serre-papiers énormes, c’étaient des roues qui tournaient.

Xavier de La Porte : Des roues en bois j’imagine.

Bernard Harcourt : Des roues en bois, et dans ces roues en bois on mettait tous les petits morceaux de papier et ça tournait avec un truc sur le pied, on tapait avec le pied pour arriver à l’endroit. C’était bien sûr de l’imagination pure, une invention pure, très excentrique, mais c’était pour avoir les connaissances totales, parfaites, transparentes, sur chaque individu.

Xavier de La Porte : Je n’avais jamais entendu parler de cette invention qui, manifestement, n’a pas vu le jour, on l’aurait su. En revanche, on sait que Louis XV avait mis en place tout un système de surveillance de la population parisienne. C’est la grande historienne du 18e siècle, Arlette Farge, qui l’a beaucoup raconté. Elle a parlé de ces mouchards que mentionne Bernard Harcourt ; ces mouchards, à l’époque, on les appelait des mouches. C’était des gens payés par la lieutenance de police de Paris pour rendre compte de ce que disait la population. Ces mouches traînaient dans les cafés, dans les théâtres, sur les places et les marchés, en faisant part ensuite chaque jour, à la police, de ce qui était raconté. C’était un moyen pour le roi de savoir tout ce qui se racontait, tout ce qui préoccupait le peuple et presque en temps réel. Ça manifestait une inquiétude assez forte de la part du pouvoir, qui n’a pas eu complètement tort, mais, en attendant, le système était très bien rodé et, malgré tout, Louis XV n’a pas voulu de l’invention de Guilloté.
C’est drôle de raconter cette histoire, mais pourquoi nous parler de ça ?

Bernard Harcourt : Le petit bonhomme qui se retrouve devant cette roue, en fait ce n’est pas différent de Snowden1 qui se trouvait devant son ordinateur et qui pouvait, avec un coup de doigt plutôt que de pied, retrouver toute l’information qu’on aurait voulue sur une personne, comme ça, en mettant le code, les mots, en mettant une indication, ce que ce cher Guilloté avait imaginé. On est arrivé à le faire avec le numérique et en utilisant nous-même comme les indics. On n’a pas besoin de mouchards pour tout ça, on met l’information sur Facebook, sur Twitter, on met l’information quand on fait une recherche Google ou bien quand on achète quelque chose sur Amazon, donc on donne toutes nos informations et c’est comme si on remplissait ce serre-papiers nous-même.

Xavier de La Porte : La différence entre la machine imaginée par Guilloté et les logiciels qu’utilisait Snowden quand il était encore à la NSA c’est d’abord que l’une était un fantasme et les autres une réalité. La différence entre les logiciels de la NSA et le système mis en place par Louis XV c’est que l‘information, aujourd’hui, on la donne volontairement. Plus besoin de mouches, pas besoin de contraintes. Bon, d’accord !
Avant de comprendre pourquoi on fait ça, je voudrais comprendre autre chose. Si un tel système existe déjà au 18e siècle et qu’il y a des gens comme Guilloté pour imaginer des machines comme celle que nous a décrite Bernard Harcourt,cela signifie que la lubie de tout savoir de sa population n’est pas aussi récente qu’on croit dans l’histoire politique.

Bernard Harcourt : Ce qui a changé c’est, bien sûr, la technologie, mais, à travers la technologie, les coûts financiers.
La meilleure indication de ça, c’est ce slide PowerPoint de Snowden qui nous a montré comment la NSA captait toute l’information de Apple, Google, Facebook, Yahoo, YouTube, etc. Ça coûtait 20 millions de dollars. Le programme coûtait 20 millions de dollars par an. Ce n’est rien ! 20 millions de dollars pour un système qui capte toute notre information ; c’est un tiers du coût d’un avion pour l’armée américaine ! C’est la rénovation des toilettes au Pentagone, vraiment ! Ce n’est rien 20 millions de dollars ; ils arrivent à tout savoir à aucun coût.

Xavier de La Porte : Donc voilà. Si Louis XV n’a pas voulu de l’invention de Guilloté, ce n’est pas parce qu’il n’avait pas envie d’en savoir plus sur ses sujets, mais sans doute parce que ça lui aurait coûté trop cher. Et si la NSA a mis en place tout le système qu’a dévoilé Snowden c’est parce que ça ne lui coûtait presque rien.
C’est drôle ça, enfin drôle, je m’entends, disons que c’est cocasse de se dire que c’est l’argent qui définit le périmètre de la surveillance que l’État exerce sur ses citoyens, l’argent et pas des limites, je ne sais pas, des limites philosophiques, morales, ou même politiques. Mais si on admet que cette pulsion de surveillance existe depuis longtemps, eh bien elle n’a pas toujours pris les mêmes formes, ne serait-ce parce que les moyens n’étaient pas les mêmes.
Et si on remontait à la Grèce antique par exemple, c’était quoi le modèle d’organisation du pouvoir dans la Grèce antique ?

Bernard Harcourt : Dans l’Antiquité, le système de pouvoir architectural, c’était d’avoir dans une arène, dans un amphithéâtre, beaucoup de monde qui regardait une seule personne. Ce que Foucault nous avait montré, c’était qu’il y avait eu ce renversement et que, à l’ère moderne, on a inventé le système où une seule personne, au milieu, peut tout voir de nous.

Xavier de La Porte : Ça c’est le panoptique2 de Bentham.

Bernard Harcourt : Ça c’est le panoptique de Bentham, c’est toute l’architecture qui renverse l’amphithéâtre, où il y a donc quelqu’un au centre qui peut tout voir. Mais c’était souvent très cher. Il fallait bâtir des constructions, il fallait bâtir des prisons panoptiques, il fallait avoir tout un système de discipline. Quand on pense au panoptisme des années 1970, c’est encore un système assez coûteux. Par exemple, dans le système Stasi de l’Allemagne de l’Est, il fallait presque une personne entière pour vraiment suivre quelqu’un.

Xavier de La Porte : Ou plus !

Bernard Harcourt : Ou plus. Il fallait implanter des micros, il fallait être à l’écoute, il fallait utiliser des micros à longue distance, il fallait les porter. On utilisait de l’électronique, mais c’était presque de l’analogique ; il fallait les corps, et les corps c’est cher.

Xavier de La Porte : Tout de suite, évidemment, on pense à La Vie des autres, le film de Florian Henckel von Donnersmarck qui est sorti en 2006, film magnifique qui raconte le lien très étrange qu’un agent de la Stasi crée avec l’homme qu’il est chargé de surveiller dont le nom de code est Lazlo. On ne peut pas dire que le film s’appesantit sur le coût économique de la surveillance mais on voit, en effet, ce que ça nécessite en termes d’investissement technique et humain, tout ça pour écouter une seule personne.
C’est certain que ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que raconte Snowden dans son autobiographie quand il explique comment un seul type de la NSA, derrière un écran, peut rassembler en quelques clics toute la vie numérique de quelqu’un, les messages qu’il a écrits ou reçus, les coups de fil qu’il a passés, à qui, d’où, pendant combien de temps, à quelle fréquence, les recherches qu’il a faites, les pages internet qu’il a consultées, etc.
Je me pose une question : est-ce qu’un opérateur de la NSA ou de tout autre service de renseignement aussi bien équipé, en sait plus sur chacun de nous que l’officier de la Stasi dans La Vie des autres en sait sur Lazlo ? Quand il a décidé de cibler quelqu’un, est-ce qu’il en sait plus qu’un agent de la Stasi dans les années 60 ?

Bernard Harcourt : Oui. Parce qu’on ne peut plus rien cacher. Avec le papier, c’était quand même possible d’essayer de cacher des choses, ce qu’on lisait, ce qu’on écrivait, trouver des moyens de vivre une vie intérieure. Maintenant, on peut savoir exactement quelle page du journal la personne a lue. Ce n’est pas comme si on sait qu’ils lisent L’Obs,Le Monde ou Libé, ça dit quelque chose sur une personne, mais quelle page est-ce qu’ils lisent ! Et non seulement quelle page, mais où est-ce que leurs yeux s’arrêtent, sur quelles images. Je dirais que c’est exponentiellement plus d’informations qu’on n’en avait avant.

Xavier de La Porte : Bernard Harcourt parle de logiciels qui existent, les logiciels qui suivent le mouvement des yeux sur une page, les programmes qui examinent les champs lexicaux utilisés par quelqu’un et qui en déduisent, par exemple, son humeur ; les programmes qui permettent de déduire d’une liste d’achats au supermarché si une personne est malade ou enceinte, eh bien ces programmes existent. Par exemple, la chaîne des grands magasins Target aux États-Unis en avait utilisé. Ça avait fait toute une histoire parce qu’un père avait appris que sa fille était enceinte à cause des pubs que lui envoyait Target. En gros, Target avait su que sa fille était enceinte avant lui ; il ne l'avait pas très bien pris.
Donc oui, à côté de ça, un homme qui en écoute un autre avec ses bais, ses défaillances, les périodes où il doit dormir, eh bien cet homme est sans doute moins efficace.
Je voudrais revenir à quelque chose que Bernard Harcourt a dit un peu rapidement tout à l’heure, quand il expliquait que ce qui a changé c’est que maintenant c’est nous les mouchards, que ces informations sur nous-même, c’est nous qui le donnons. Pourquoi n’y a-t-il plus besoin de contraintes pour qu’on livre autant de choses sur nous-même alors qu’on sait très bien que ces informations peuvent être exploitées ?

Bernard Harcourt : L’équation qui a changé c’est à partir du désir. C’est le fait qu’on veut se présenter plus, à cause de ces plateformes et de cette technologie numérique. Il y a tout un développement, il y a tout un rapport d’accroissement, de changement, de transformation et de façonnement de notre subjectivité qui fait qu’on peut se présenter au public d’une nouvelle manière. Donc c’est ce désir de se présenter avec la possibilité de se présenter, de se mettre en public, d’avoir des gens qui disent « waouh, elle est bien cette photo-là, j’aime, oui je vais suivre Instagram » et tout ça c’est humain, c’est trop humain, c’est agréable. On veut être aimé, on veut être suivi, on veut être un peu populaire, quand même. C’est normal, mais la technologie rend ça beaucoup plus possible.

Xavier de La Porte : Donc la clé c’est le désir. Si nous donnons ces informations, c’est parce que nous le voulons bien, mais c’est surtout parce que nous le désirons et il a raison, Bernard Harcourt, c’est tellement humain de vouloir être reconnu, de vouloir recevoir des preuves de reconnaissance, d’amour et, de fait, on en tire plein de choses qui ne sont absolument pas négligeables. Il ne faut jamais oublier ces apports, qu’ils soient personnels, intellectuels, informationnels ; si on néglige ces apports, on n’y comprend rien.

Bernard Harcourt : Il faut qu’on révise complètement notre vocabulaire pour le numérique. J’allais dire que c’est un peu addictif, mais je ne veux pas dire addictif d’une manière négative : c’est agréable, on veut le faire. Un autre mot, narcissisme, là-aussi il y a ce côté négatif du narcissisme, mais ici c’est vraiment du narcissisme positif, c’est agréable, on veut le faire, on veut se présenter, on veut être aimé. C’est ça qui nous pousse à nous présenter, bien sûr. Et ce n’est pas seulement le désir propre, ce n’est pas seulement ce narcissisme personnel, c’est professionnel aussi : il faut professionnellement se présenter, il faut être vu, il faut être lu, donc toutes les mesures de succès, que ce soit personnel, professionnel, académique ou radio, toutes les mesures sont des mesures de clics et de « like ».

Xavier de La Porte : Selon Bernard Harcourt, les technologies contemporaines ont donc créé une société où l’exposition de soi est désirable, et cette exposition est ensuite exploitée à des fins diverses. D’ailleurs, selon Harcourt, c’est toute la limite de la référence à 1984, le grand roman de George Orwell qui est toujours rappelé pour expliquer le monde dans lequel on vit aujourd’hui.
Pour une grande part, ce que Orwell imagine dans 1984, la NSA et beaucoup de services de renseignement du monde l’ont fait : mettre la vie de leurs concitoyens sous surveillance. Mais, là où notre monde diffère beaucoup de 1984, c’est que nous ne subissons pas de contraintes, nous participons à cette surveillance en offrant librement nos vies ou, en tout cas, une partie de nos vies. Nous voulons participer, nous désirons nous exposer parce que nous en recevons toutes sortes de rétribution. C’est ce que ne dit pas la référence à 1984 et qui, pourtant, est essentielle et que nous révèle avec autant de clarté Bernard Harcourt.
Mais est-ce que les instances qui récoltent les données produites par ce désir d’exposition, qui sont donc principalement les entreprises et les États, est-ce qu’elles n’ont fait que recueillir les fruits de nos passions d’exposition, ou est-ce qu’elles ont organisé ce monde ?

Bernard Harcourt : C'est certain qu’elles l’ont favorisé et qu’elles le créent et on le sait, par exemple parce que Facebook et les autres entreprises font des études pour voir comment est-ce que les gens vont plus utiliser les plateformes. Et la stratégie c’est de nous faire participer plus sur les plateformes, les utiliser plus, parce que c’est toute une économie politique qui fonctionne à travers notre désir. Tout le profit économique énorme aujourd’hui est lié à ce qu’on s’exprime et qu’on laisse savoir nos désirs et nos volontés. Donc ce sont des forces économiques qui s’opposent à la limitation du numérique, la limitation de pouvoir capter notre vie privée.

Xavier de La Porte : Le but, c’est donc de nous faire rester sur la plateforme parce que ce qui est monétisé au final c’est notre attention ; c’est notre attention que vendent ces plateformes aux annonceurs, on le sait, on en a déjà beaucoup parlé dans les épisodes consacrés à Facebook. On le sait et pourtant ça ne change rien ! Et alors là, c’est quelque chose d’assez mystérieux. Tout ça, on le sait et pourtant ça ne change pas grand-chose à nos comportements. Par exemple, est-ce qu’on peut dire que les révélations d’Edward Snowden ont changé quelque chose à nos comportements numériques ? Collectivement non. On le sait. L’indignation que ça a provoqué aux États-Unis a entraîné le vote de l’Information Act qui n’a pas du tout interdit ces programmes mais qui a juste proposé que le stockage des informations ne soit plus à la NSA, donc au gouvernement, mais chez des opérateurs privés, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle non plus. Et au niveau individuel, je ne suis pas sûr que ça ait changé nos comportements. Alors comment expliquer ça ?
D’ailleurs, en écoutant Bernard Harcourt, je me demande si, lui, lui qui écrit sur ces questions, lui qui les théorise, est-ce que savoir à quoi il s’expose change quelque chose à ses comportements numériques ? Est-ce que lui se protège ?

Bernard Harcourt : De temps à autre j’essaye, mais c’est incroyablement difficile. Je n’arrive pas à fonctionner comme professeur dans une université à la fois américaine ou bien à l’EHESS [École des hautes études en sciences sociales] ici en France, je n’arrive pas à fonctionner quand je limite mon exposition numérique. D’abord, chaque fois que je communique avec mes étudiants, quand je leur donne des PDF à lire, le syllabus, etc., tout ça se passe au numérique. À Columbia, où j’enseigne, le système e-mail est géré par Google, donc il m’est presque impossible de vivre une vie professionnelle sans m’exposer tout le temps.

Xavier de La Porte : Ce que raconte Bernard Harcourt, c’est notre dilemme à tous. Mais si on peut, à la limite, protéger son ordinateur personnel, il y a les services qu’on utilise dans le cadre professionnel. Dans mon journal aussi on utilise des services de Google, pas le choix, mais ça ouvre une autre question : quand a-t-on renoncé à avoir une vie privée numérique, je veux dire collectivement ? Est-ce que ce monde a commencé le 11 septembre ?

Bernard Harcourt : C’est la technologie qui nous met sur ce chemin, mais c’est le 11 septembre qui justifie toute la captation par le gouvernement et par la NSA de toutes nos informations. Et je dirais que dans l’imaginaire américain certainement, peut-être en France aussi, je dirais peut-être que 2013 et 2015 en France ont eu cet effet que nous on a vu aux États-Unis le 11 septembre, c’est à cette époque-là, quand on voit le danger sécuritaire, que tout d’un coup tout le monde se dit « bon, OK, peut-être que ça vaut la peine, peut-être que je ne vais pas trop contester, je comprends que oui, il faut de la surveillance, etc. »

Xavier de La Porte : Donc voilà, on est complice de la mise en place de ce système, non seulement parce qu’il repose sur notre désir d’exposition, mais aussi parce qu’au fond, face au danger, on accepte l’idée que la surveillance est un mal nécessaire.
Mais, du point de vue de l’exercice du pouvoir, c’est assez problématique. Même si on a vu que l’ambition de tout savoir de sa population n’est pas nouvelle, il semble qu’un palier a été franchi avec les possibilités offertes par les technologies d’aujourd’hui. Et quand je demande à Bernard Harcourt ce que permettent ces technologies, il fait de nouveau un rapprochement historique que je n’aurais jamais imaginé.

Bernard Harcourt : Ce que l’information totale rend possible sur toute la population, c’est toute la logique de la guerre contre-insurrectionnelle, ce qu’on appelait en France la guerre moderne développée en Indochine, en Algérie, c’est vraiment de tout savoir sur la population pour pouvoir diviser la population en petits groupes actifs insurrectionnels et le reste de la population qui est assez passive. Et, ce qu’on voit très bien, c’est que faire cette distinction dépend d’avoir l’information totale pour ensuite cibler, cibler à la fois pour éliminer le petit groupe insurrectionnel et, d’autre part, cibler pour apaiser et pour rendre encore plus docile la masse de la population générale.
Ce qu’on voit maintenant c’est qu’en fait toute cette logique est en train de revenir chez nous, aux États-Unis, et est en train d’être utilisée contre notre propre population. Et c’est ça qui est absolument remarquable parce qu’il n’y a pas d’insurrection, par contre on est en train d’utiliser cette même logique pour gérer la population. On le voit très bien maintenant avec Donald Trump, avec le président, qui crée des ennemis intérieurs tous les jours.

Xavier de La Porte : Les ennemis intérieurs de Donald Trump, ce sont un jour les immigrés sud-américains, un autre jour les musulmans, après des leaders noirs, après les socialistes, etc. Donc ça, ce serait le retour au sein des démocraties des techniques de guerre contre-insurrectionnelle qui avaient été jusque-là utilisées contre des populations colonisées.
Dit comme ça, ça peut paraître un peu excessif, mais Bernard Harcourt n’est pas le seul à dire ça. Il y a peu je discutais avec Achille Mbembe. Achille Mbembe est un grand intellectuel camerounais qui a beaucoup travaillé sur l’Afrique et sur la colonisation. Mbembe disait à peu près la même chose. Il disait que ce à quoi on assiste aujourd’hui c’est la réimportation au sein de nos démocraties de techniques de maintien de l’ordre, mais aussi de techniques de contrôle des populations et de contrôle des corps qui avaient, pendant longtemps, été réservées aux populations colonisées qu’on voulait soumettre.
Donc voilà. Il y aurait un usage du numérique à cet effet. Mais quel rôle exact joue là-dedans le numérique ? Je demande à Bernard Harcourt de m’expliquer en quoi, aux États-Unis par exemple, le numérique joue dans cette guerre contre-insurrectionnelle exercée à l’encontre de sa propre population.

Bernard Harcourt : Le numérique entre ici de plusieurs manières. Premièrement, bien sûr, toutes les écoutes, toute la NSA, toute l’information qu’ils peuvent avoir, mais deuxièmement maintenant c’est un gouvernement qui est géré sur Twitter et je dirais aussi que le numérique est utilisé de plus en plus pour pacifier, pour distraire la population.
Au Vietnam, il fallait gagner les cœurs et les esprits des Vietnamiens pendant la guerre du Vietnam. Aujourd’hui c’est la même chose, mais ça se fait par la distraction, par l’utilisation de tout ce monde numérique qui ne nous laisse pas le temps de penser ce qui se passe, parce qu’on est toujours impliqué dans ce monde numérique qui nous envoie des pings et des dings et un nouveau Instagram, un nouveau « like », etc. Tout ça c’est un monde qui, à chaque fois qu’on commence à se soucier de quelque chose, même de la vie privée sur le numérique, à la minute où on commence à avoir des hésitations, qu’on commence à se bloquer, qu’on commence à se dire « attends c’est trop visible » ou quelque chose comme ça, il y a quelque chose d’autre sur le mobile qui nous distrait. Le numérique fonctionne presque comme un moyen de nous pacifier.
Avant qu’il rentre à la Maison Blanche, donc il avait déjà été élu, le président Trump avait dit à un de ses aides : « Je voudrais que ma présidence soit comme un programme de TV Reality où chaque jour il y a un nouvel épisode et chaque jour je vaincs".

Xavier de La Porte : En tant que philosophe, Bernard Harcourt a travaillé sur le droit et notamment sur l’usage du numérique par la police et la justice américaines. Il distingue au moins trois sortes d’usages. D’une part, l’usage des réseaux sociaux par la police, le NYPD à New-York par exemple, pour surveiller ce que disent et font des individus considérés comme suspects. Bon, OK. D’autre part, ce qu’on appelle la police prédictive, et c’est encore autre chose. C’est l’utilisation d’algorithmes qui, à partir de statistiques, peuvent prévoir ou, en tout cas, prétendent prévoir où il faut envoyer les patrouilles et à quel moment. Et puis, il y a enfin ce qu’on appelle la justice prédictive. C’est l’utilisation d’algorithmes qui, là aussi, sont globalement fabriqués à partir de statistiques, qui prétendent prédire la dangerosité de quelqu’un à qui on va imposer une peine, donc qui est susceptible ou pas de bénéficier d’une libération conditionnelle.
Ça a l’air d’être assez loin de ce dont on discutait mais est-ce qu’on peut considérer que ces outils de police et de justice prédictives entrent dans ce programme de contrôle des populations dont parlait Bernard Harcourt ?

Bernard Harcourt : Il y a une grande distinction entre l’acte de commettre de la délinquance ou un crime, beaucoup de monde en est coupable, et ceux qui se font attraper. Ce que la prédiction aujourd’hui n’a pas suffisamment compris, c’est cette distinction, parce que ce qu'ils sont en train de prédire vraiment avec ces outils, c’est le fait que quelqu’un s’est fait attraper et accuser d’un délit ou d’un crime. Mais se faire attraper, ce n’est pas arbitraire, ce n’est pas un accident et ce n’est pas distribué d’une manière aléatoire, ça reflète des décisions précises : où la police va faire sa police, qui est-ce qu’ils arrêtent, à qui ils demandent des papiers. En d’autres mots, regardez qui se fait arrêter pour vérification de papiers à Paris. Ce n’est pas tout le monde !

Xavier de La Porte : Donc il y a des énormes biais.

Bernard Harcourt : Il y a des énormes biais.

Xavier de La Porte : Et les biais, c’est politique.

Bernard Harcourt : Disons que les biais qu’on a identifiés aux États-Unis et, il semblerait, en France aussi, dépendent de la couleur de la peau. Ce ne sont pas des biais accidentels.
En d’autres mots, dans le contexte juridique, dans le contexte criminel, il faut qu’il y ait des traces pour ensuite pouvoir prédire. Si, en fait, les traces sont biaisées, si le fait qu’il y ait des traces est le produit de la discrimination ou d’un choix biaisé, ça veut dire que nos prédictions vont être aussi biaisées que ça. Et c’est ça le problème fondamental de l’utilisation des algorithmes, c’est que ça reproduit les biais qu’il y avait dans le système.

Xavier de La Porte : Ce qui est intéressant, c’est que la police américaine elle-même a fini par s’en apercevoir. À Chicago, la police expérimentait depuis 2012 des programmes censés l’aider dans son travail pour prévoir, par exemple, les zones à risque ou les profils de personnes à risque. Ce programme vient tout juste d’être abandonné. Les raisons sont multiples. On s’est aperçu en particulier que, sans pour autant diminuer la criminalité, ce qui était quand même le but, il augmentait les discriminations sur la base d’un profiling racial. Donc oui, des algorithmes mal foutus augmentent encore les travers d’un système politique, en l’occurrence le système politique américain.
Ce système, Bernard Harcourt le connaît bien, parce qu’en plus de faire de la philosophie, il est avocat. Il défend trois condamnés à mort, des hommes emprisonnés depuis longtemps. C’est un peu anecdotique mais pas complètement non plus. Je me demande ce que le numérique a changé dans la vie des prisonniers aux États-Unis.

Bernard Harcourt : Je ne parlerai pas de mes propres clients, mais disons que dans le monde des prisons il y a cette nouvelle présence du numérique qui est très intéressante. Aux États-Unis, la plupart des prisonniers ont des mobiles cachés et arrivent donc à communiquer avec le monde extérieur. C’est grâce à ça, en fait, qu’on a vu par exemple toutes les images des conditions dans les prisons, il y avait une crise dans la Caroline du Nord, dans un endroit, Lee penitentiary, eh bien c’est à travers les mobiles cachés et les photos qui ont été communiquées à l’extérieur qu’on a pu voir ce qui se passait à l’intérieur. Et ça change vraiment la dynamique. Les prisonniers ont très peu de ressources pour la résistance aux conditions de la vie qui sont, aux États-Unis, très dures. Le seul outil qu’ils avaient, c’est leur corps et le numérique devient une possibilité d’outil de résistance si on peut capter les conditions et les montrer aux autres.

Xavier de La Porte : Vous voyez à quel paradoxe on arrive. C’est-à-dire que vous citez comme outil de résistance au monde carcéral, qui est quand même une forme spectaculaire d’exercice du pouvoir sur les corps, vous citez quoi ? Avoir un compte Facebook !

Bernard Harcourt : Parce qu’on est dans un contexte qui est le plus analogique, donc non numérique. La prison c’est vraiment le monde de fer, de barreaux, de pierre, qui essaye de résister autant que possible à la société de l’exposition. C’est dans ce contexte-là que le numérique a peut-être son plus grand potentiel de résistance.

Xavier de La Porte : Ça, je trouve que c’est une très belle idée. Je n’avais jamais pensé les choses comme ça. Comment le contexte carcéral fait que l’exposition que Bernard Harcourt ne cesse de critiquer parce que c’est ce par quoi le pouvoir nous aliène, comment donc, dans le contexte carcéral, les technologies qui permettent de s’exposer, qui nous incitent même à nous exposer, peuvent devenir des aides, des outils de l’émancipation ? C’est vraiment très intéressant : Facebook est problématique quand on est libre, mais peut être très utile quand on est prisonnier ! Évidemment je caricature, mais c’est quand même là un très beau paradoxe.
Cela dit on peut aller plus loin. C’est vrai que cette exposition que nous permettent les technos est extrêmement utile à tous ceux qui en sont d’ordinaire privés. D’ailleurs peut-être que c’est valable au-delà, c’est-à-dire qu’elle est utile aussi à tous ceux à qui l’exposition est d’ordinaire refusée. Je pense évidemment à certaines minorités, voire les Gilets jaunes. Là, le numérique devient un outil de lutte. Mais bon ! Quand on n’est pas en prison, c’est quoi la possibilité de résister à ce pouvoir ?

Bernard Harcourt : Il y a des efforts de tout rendre transparent d’un côté, ça ce sont les lanceurs d’alerte, Snowden, Chelsea Manning, donc l’idée là c’est vraiment de renverser la visibilité sur les gouvernements, sur les entreprises aussi. D’un autre côté, il y a beaucoup de monde qui essaye de nous protéger, de nous démontrer comment on peut se protéger en utilisant des pin’s, des management systems, pour qu’on ait nos propres serveurs, qu’on n’utilise pas Facebook. Il y a des moyens d’encryption, d’utilisation de plateformes.

Xavier de La Porte : Vous n’avez pas l’air d’y croire totalement.

Bernard Harcourt : Vous savez, il y a un grand danger quand on y croit. Si on croit pouvoir s’encrypter et se protéger, on a une plus grande probabilité de ne pas faire attention à notre propre exposition parce qu’on se croit protégé.

Xavier de La Porte : Ça veut dire que la solution c’est prendre acte du fait que tout ce qu’on fait est visible et, du coup, on s’invente une nouvelle manière de vivre, une nouvelle subjectivité. C’est quoi l’idée là ?

Bernard Harcourt : Il ne faut jamais penser qu’on est invisible. Par exemple il y a un grand scandale maintenant, le gouvernement américain veut avoir accès au mobile Apple de quelqu’un qui vient de tuer plusieurs personnes en Floride, un acte de terrorisme sur une base militaire américaine. Ça s’est déjà passé il y a un an. Même chose, le gouvernement dit : « Apple, donnez-nous la possibilité d’entrer dans cet iPhone ». Apple dit non. La dernière fois, après deux semaines, le gouvernement a dit : « On n’en a plus besoin, merci. On a réussi. » Ça va être la même chose ici. Si on croit qu’on est vraiment complètement invisible, je crois qu’il y a un certain danger. Je crois donc qu’il faut maintenant vivre une vie et se comprendre assez transparent.

Xavier de La Porte : D’accord, mais une fois qu’on a dit ça, comment on fait ? Comment on vit en prenant acte du fait que tout ce qu’on fait ou tout ce qu’on dit peut être vu, lu et su ?

Bernard Harcourt : C’est ça le défi. Je n’ai pas de bonne réponse. Ça veut dire que le monde numérique doit vraiment complètement piéger notre subjectivité. Ou bien on essaye d’être complètement à l’extérieur de ces plateformes et de ne pas participer à ce monde numérique, ce qui, me semble, n’est pas une solution parce que la plupart des générations qui sont nées avec ces plateformes y vivent.

Xavier de La Porte : Par ailleurs, on peut tout à fait ne pas avoir de compte Facebook, Twitter ou Gmail et être capté dans la rue par des caméras de surveillance. Du coup, ce n’est même pas opérant. Donc il y a cette possibilité-là qui n’est pas une vraie possibilité. Et l’autre, c’est ?

Bernard Harcourt : L'autre c’est de se comprendre potentiellement visible et de trouver des formes de résistance qui doivent être inédites.

Xavier de La Porte : Bon ! Je veux bien, mais qu’est-ce qu’on peut imaginer comme formes inédites ? Par exemple, l’une de ces formes, ça pourrait être de multiplier ou de démultiplier son existence. De vivre sous des identités qui soient multiples, contradictoires, trompeuses.

Bernard Harcourt : Je pense que si on s’implique entièrement dans le monde numérique et qu’on essaye de se créer des personnalités différentes ou des avatars différents, en fait le numérique va très bien comprendre ça. On laisse trop de traces pour que ces différentes personnalités, en fait, ne soient pas regroupées et c’est trop facile de mettre tout ça ensemble. Pourquoi ? Parce qu’on utilise le même laptop, on utilise le même mobile pour les différents comptes, etc. On laisse trop de traces numériques pour déjouer le système de cette manière-là.

Xavier de La Porte : Ça c’était la résistance individuelle, pas très efficace selon Bernard Harcourt. Mais il y a des moyens de résistance qui peuvent être collectifs, par exemple changer les lois et notamment changer le statut des données personnelles.

Bernard Harcourt : Une possibilité c’est de rendre toutes nos data personnelles comme de la propriété privée.

Xavier de La Porte : Là, vous faites un capitalisme de la donnée.

Bernard Harcourt : Là, c’est du capitalisme de la donnée.
L’autre alternative, de l’autre côté, ce serait de les rendre comme un commun, donc dire que toutes nos data font partie d’un fond commun que nous aurons le droit de gérer. Il faudrait gérer ça d’une manière, j’imagine, démocratique où on mettrait des règles sur ce commun. Mais il faut bien comprendre que ça va contre tous les intérêts de Facebook, Google, Amazon, des gouvernements, de tous les distributeurs ; ça va à l’encontre de tout ce système capitaliste.

Xavier de La Porte : C’est étonnant ça. On en arrive toujours au même point : pas de solution qui n’engage pas la totalité du système.
Il dit ça, Bernard Harcourt, alors que lui-même n’est pas révolutionnaire pour autant. C’est drôle parce que je me suis fait un peu la même réflexion quand j’ai lu le dernier livre de Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge. Il dit un peu ça. Il dit que retrouver le ferment utopique des technologies, eh bien ça n’est pas possible dans un modèle qui repose sur la publicité, donc sur l’utilisation des données personnelles.
Finalement c’est drôle, il en va un peu des technologies comme des questions écologiques, c’est-à-dire que dès qu’on se dit qu’il faudrait changer un peu les choses, on en revient à la remise en question du modèle dans son ensemble. C’était un peu la morale du jour.
Merci à Bernard Harcourt. Pour en savoir plus, vous pouvez la lire La société d’exposition - Désir et désobéissance à l’ère numérique. C’est paru au Seuil.

Mark Zuckerberg est-il un génie ? Avec Julien Le Bot

sam, 05/16/2020 - 17:40


Titre : Mark Zuckerberg est-il un génie ? Avec Julien Le Bot
Intervenants : Julien Le Bot - Xavier de La Porte
Lieu : Émission Le code a changé, France Inter
Date : avril 2020
Durée : 28 min 14
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Présentation de l'émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : photo+classe, L'univers de ma classe - Licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage à l'Identique 2.0 France.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Xavier de La Porte : À chaque fois que je regarde Mark Zuckerberg parler, je me demande ce que ce type a vraiment dans la tête. Il a toujours un air un peu ahuri, surpris d’être là, avec son dos raide, ses yeux qui ne cillent pas, sa coiffure bizarre d’empereur romain. Et puis, il faut avouer que ce qu’il dit n’est jamais très passionnant.
Alors que Facebook est critiqué de tous les côtés, le type continue d’affirmer que sa plateforme n’a pour but que de connecter les humains entre et que, connecter les humains entre eux, c’est les rendre meilleurs et plus heureux.
On ne peut pas dire que ce soit d’une puissance à se taper le cul par terre et puis ce n’est pas très dangereux non plus quand c’est dit comme ça. En fait, quand je regarde Mark Zuckerberg parler, je dois toujours faire un effort pour me rappeler que c’est lui, ce type-là, qui a créé Facebook, mais surtout c’est ce type qui a réussi à en faire ce que c’est, c’est-à-dire non seulement une énorme entreprise valorisée à 600 milliards de dollars mais un lieu fréquenté par 2,4 milliards de personnes, un tiers quasiment de l’humanité ! Une plateforme qui a colonisé l’Internet mondial avec ses services Messenger, Instagram, WhatsApp, etc., au point qu’il est reçu comme un presque égal par les chefs d’État parce qu’ils savent que LUI est l’empereur d’un monde sur lequel ILS ont peu de pouvoir, le monde numérique. Bref ! Je me dis que ce ne serait quand même pas mal de savoir ce qu’il a vraiment dans la tête.

Quelqu’un a fait le travail, il s’appelle Julien Le Bot, il est journaliste et réalisateur et il a publié en novembre 2019 un livre qui s’appelle précisément Dans la tête de Mark Zuckerberg. Julien Le Bot a fait le travail que je n’aurais jamais eu le courage de faire : lire tout ce qui a été écrit sur Zuckerberg, les biographies – parce que Zuck n’a que 35 ans mais déjà des biographes –, les monographies de Facebook, les innombrables enquêtes. Il a lu et écouté des interviews de Zuckerberg, décortiqué ses auditions devant le Congrès américain, scruté sa page Facebook. C’est un travail colossal et ce qu’il en tire est passionnant, même quand on croit bien connaître la question.
Alors je vais pouvoir faire ce que j’aime, soumettre des hypothèses à Julien Le Bot et profiter de son expertise.

Étant donné l’importance qu’a pris Facebook dans le monde numérique et dans nos vies, il faut s’y prendre à deux fois. Dans le prochain épisode on parlera de Cambridge Analytica, des dangers que Facebook fait peser sur la démocratie et on se demandera si Zuckerberg n’a pas perdu le contrôle de sa plateforme.
Ce qu’on va faire dans ce premier épisode c’est revenir aux origines de Facebook, parce que je suis persuadé que c’est en remontant un peu dans le temps, en plongeant dans l’esprit d’un jeune américain de la côte Est, surdoué en informatique et étudiant à Harvard, qu’on peut comprendre pourquoi Facebook est devenu ce qu’il est.
Allons-y pour les hypothèses.

Voix off : Le code a changé

Xavier de La Porte : Ma première hypothèse est psychologique. Quand on s’attaque à un mythe américain, et je crois qu’on peut dire que Facebook appartient déjà à la mythologie américaine, il faut toujours aller voir du côté du père. L’Amérique a un problème avec le père, c’est bien connu, toute sa littérature et tout son cinéma en témoignent.
C’est tout à fait logique pour un pays qui vénère sans cesse ses pères fondateurs. Si on admet ce présupposé, il doit y avoir quelque chose à chercher du côté du père de Mark Zuckerberg. Alors allons-y pour l’hypothèse numéro un.

Julien Le Bot : Très tôt son papa s’est intéressé aux ordinateurs, s’est dit que dans sa pratique médicale en tant que dentiste l’informatique avait forcément des solutions à apporter ; très vite il a voulu numériser ses dossiers médicaux et ses fichiers pour ses patients. Il a impliqué le petit Zuck pour créer le ZuckNet qui est ce réseau informatique interne à la maison, qui reliait à la fois les machines de la famille et les machines du cabinet. Il y a vraiment quelque chose de très fort dans la transmission d’une certaine vision de l’informatique.

Xavier de La Porte : Voilà, transmission par le père d’une idée essentielle, l’informatique est une solution.
Zuckerberg n’est pas le seul à penser ça. D’ailleurs des gens très critiques de la Silicon Valley parlent de solutionnisme pour décrire cette tendance à penser que les technos peuvent tout régler depuis les malheurs de l’humanité jusqu’à ceux de la nature. Ça, en effet, ça a l’air d’être une croyance fondamentale de Mark Zuckerberg qu’il a héritée de son père.

Deuxième hypothèse, psychologique encore, suggérée par ce que vient de dire Julien Le Bot concernant la précocité de Mark Zuckerberg : le petit Zuck crée un réseau familial. On sait qu’à l’âge de 11 ans il suivait déjà des cours d’informatique. Bref, il est très doué, limite surdoué. Est-ce qu’il y aurait là une autre piste, une sorte de génie particulier ?

Julien Le Bot : C’est une question difficile, en tout cas il y a eu pas mal de commentateurs ou de gens qui en ont fait presque quelqu’un qui était malade, il y avait presque de la pathologie dans son génie en un certain sens. Je ne crois pas du tout, ce n’est pas, à mon avis, le sociopathe qu’on en a fait. En revanche, c’est quelqu’un qui a une capacité à se projeter dans l’abstraction comme on pourrait le dire, par exemple, d’un philosophe. C’est-à-dire que c’est quelqu’un qui aime bien manier les concepts, c’est ce que je raconte un peu, ses concepts sont sans doute un peu flous, il aime bien avoir des visions macros mais, pour autant, je pense que c’est quelqu’un qui n’est pas coupé du monde parce qu’il y aurait chez lui un syndrome, une maladie qui l’enfermerait dans des lignes de code et dans un fonctionnement binaire.

Xavier de La Porte : Par exemple pendant un temps l’idée a couru dans la Silicon Valley qu’il était Asperger. Et ça ?

Julien Le Bot : Exactement. Je n’y crois pas du tout. Pareil, on n’a pas de source ultime par rapport à tout ça, mais je pense, encore une fois, que c’est une vision un peu courte et étriquée d’un personnage qui est beaucoup plus complexe que ça.

Xavier de La Porte : Donc Mark Zuckerberg est doué, brillant, c’est sûr, mais Julien Le Bot ne valide pas l’hypothèse pathologique. D’accord.

Passons à l’hypothèse trois qui, bizarrement, concerne aussi la psychologie parce que quand il entre à Harvard au début des années 2000, Zuckerberg ne choisit pas l’informatique comme majeure, ce qui aurait été assez logique étant donné ses aptitudes, il choisit d’étudier en priorité la psychologie des foules. Est-ce qu’il faut voir là un signe ?

Julien Le Bot : Justement, ça nous permet un peu d’écarter l’une des hypothèses avancées par David Fincher qui était de dire que c’est un sociopathe qui voulait draguer des filles. Il n’a pas utilisé la technologie comme un levier pour surmonter des difficultés relationnelles avec la gent féminine. On a quelqu’un qui réfléchit vraiment à l’interaction entre l’homme et la machine et, du coup, pas seulement l’individu mais aussi, peut-être, le collectif. D’où ses premiers sites, ses premières tentatives de développement informatique autour notamment de Synapse qui est un logiciel de recommandation algorithmique par rapport aux goûts et aux fichiers musicaux, en se disant justement que si on peut s’appuyer sur la sagesse des uns et des autres on pourra sans doute, derrière, améliorer la connaissance des uns et des autres.

Xavier de La Porte : Il a quel âge quand il crée Synapse ?

Julien Le Bot : Il a une vingtaine d’années. Il est déjà avec Adam d’Angelo qui l’a rejoint derrière. Très jeune il s’est vraiment intéressé à ces questions de comment l’informatique peut orienter la conversation au sens large.

Xavier de La Porte : Là, il faut faire une petite parenthèse. David Fincher, dont parle Julien Le Bot, c’est le réalisateur de The Social Network, le film sorti en 2010 qui raconte la naissance de Facebook. C’est ce film où tout le monde parle très peu.

[Extrait du film The Social Network]

Xavier de La Porte : Le titre phare de la VO de The Social Network, en tout cas celui qui est resté dans ma mémoire, c’est Creep , une reprise d’un très beau morceau de Radiohead mais en version chorale, un peu type… Mais bon, j’avoue avoir un faible pour cette reprise.

[Extrait musical de Creep]

Xavier de La Porte : I’m a creep. I’m a weirdo. Ce morceau oriente évidemment le film puisqu’il suggère que Zuckerberg est un type bizarre et pas très recommandable.
Julien Le Bot y voit la limite du film qui, selon lui, rend bien compte d’une ambiance d’époque où les millions coulaient pour ceux qui avaient des idées, mais que le film rate quand même quelque chose en faisant de Zuckerberg un type qui n’est attiré que par le pouvoir et l’argent. Mais Julien Le Bot nous dit autre chose. Il dit qu’il y a une sorte de cohérence intellectuelle dans la trajectoire de Zuckerberg, une cohérence dans son intérêt pour le fonctionnement des foules et pour ce qu’on peut tirer de la sagesse des foules. C’est intéressant ça. D’autant plus intéressant que c’était ça le projet de Synapse, la première création de Zuckerberg, largement avant Facebook. Sans doute qu’il avait déjà compris quelque chose à ce moment-là parce que Synpase avait déjà attiré l’attention de Microsoft qui avait proposé à Zuckerberg et D’Angelo d’acheter le programme un million de dollars et de les embaucher pour trois ans, ce qu’ils avaient refusé.
Donc, d’accord pour créditer Mark Zuckerberg d’une forme de cohérence et même d’ambition intellectuelle, mais pourtant, ce qu’il a créé après Synapse et avant Facebook alors qu’il était étudiant à Harvard, on ne peut pas dire non plus que ce soit guidé par l’idée d’améliorer le monde.
Par exemple Facemash, le premier réseau social que code Zuckerberg, s’inspire de sites qui existent déjà à l’époque. Il s’inspire par exemple de Hot or Not, un site qui consiste à classer les filles en sexy ou pas, et d’un autre site qui s’appelle Rate My Face! qui note la tête des gens. Facemash, que code Mark Zuckerberg dans sa chambre en piratant des réseaux de Harvard, est une sorte de synthèse. Ça permet de comparer les photos de deux filles pour savoir laquelle est la plus sexy, de noter ces filles et de dégager une sorte de consensus autour de la personne qui est définitivement considérée comme la plus sexy.
D’où une nouvelle hypothèse que je soumets à Julien Le Bot : manifestement Zuckerberg a vite oublié ce que lui avait appris la psychologie des foules !

Julien Le Bot : La psychologie des foules ce n’est pas uniquement des choses nobles, ce n’est pas uniquement le fait de structurer un débat démocratique pour qu’on puisse créer des points de convergence vers un consensus. Il a cherché toutes les hypothèses, d’ailleurs ça aussi c’est un mode de fonctionnement chez lui. C’est-à-dire qu’il a une idée, je pense qu’il a un concept un peu vague de ceci ou cela et puis il va essayer, il va voir et puis il est très jeune, comme il est très jeune, en fait il s’inspire des sites qui sont faciles à développer et qui cartonnent parce qu’il a envie de voir quels sont les détonateurs de l’envie d’interagir, ce qui, derrière lui a permis d’être très efficace dans le fait de nous forcer, quelque part, à partager des éléments qui étaient beaucoup plus intimes. Mais sur ses premiers sites un peu cradingues qui ont fait qu’un moment on a cru bon de penser que c’était juste un détraqué sexuel qui avait envie de conquérir la gent féminine, non ! Je pense qu’il testait sur des recoins isolés de l’existence des modalités d’interaction entre la machine et l’humanité.

Xavier de La Porte : C’est intéressant cette histoire de test. C’est vraiment la démarche de la programmation appliquée à l’entreprise, la progression par essais/erreurs, jusqu’au moment où on trouve la bonne solution.
D’ailleurs on connaît l’histoire de Facemash, le site marche tellement bien qu’il fait crasher des serveurs de Harvard, mais Zuckerberg est sanctionné pour l’administration pour avoir piraté les réseaux. Il s’excuse plus ou moins ; ça c’est une méthode qu’il inaugure à l’occasion et qu’il continue à appliquer jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire causer des dégâts puis s’en excuser en disant que ce n’était pas son intention, etc.
En tout cas, quelques mois plus tard, il lance un autre service qui, avant de s’appeler « Facebook » s’appelle « The Facebook », un nom qu’il emprunte aux trombinoscopes qui sont distribués chaque année à tous les étudiants sous la forme de gros albums papier.
Là, nouvelle hypothèse que je soumets à Julien Le Bot : est-ce qu’il n’a pas eu l’intelligence de saisir quelque chose qui était déjà dans l’air du temps ?

Julien Le Bot : Il faut revenir, en fait, un petit peu dans cette époque un peu de la Silicon Valley autour des années 2000, il y a Friendster, il y a Myspace, on a comme ça une convergence de sites qui essaient de rassembler les individus autour de centres d’intérêt. Friendster qui a presque une dimension « tinderesque », on est là dans l’archéologie du réseau social avec justement l‘idée de créer de la rencontre. On a donc Myspace où on a beaucoup d’artistes qui se sont emparés de ces plateformes-là pour construire, quelque part, des mini-sites et structurer leurs communautés autour de leur passion pour la musique.
Comme beaucoup de sites se sont mis à cartonner, je pense qu’il a vraiment senti ce besoin, cette disponibilité des internautes à de nouveaux sites qui leur permettaient d’échanger autrement. C’est-à-dire que, comme me l’a dit d’ailleurs l’un des personnages que j’ai interviewé, finalement le mail était déjà un peu dépassé, on sentait qu’il y avait besoin de structurer autour de l’échange, de la photo ; il y avait quelque chose à créer, eh bien il a essayé de le créer.

Xavier de La Porte : OK. Donc Zuckerberg ne crée pas Facebook ex nihilo. Il y a un esprit d’époque qui est à créer des sites qu’on n’appelle pas encore des réseaux sociaux d’ailleurs mais qui consistent à réunir des gens sans forcément partir d’un objet. D’accord.
Mais quand il crée The Facebook, le site rencontre un succès immédiat, mais alors vraiment spectaculaire. Quatre jours après la création il y a 650 membres, 950 après le premier week-end et, au bout de deux mois, il y a 30 000 inscrits.
Alors là je n’ai plus d’hypothèse mais juste une question pour Julien Le Bot : c’est quoi le secret ? Le vrai secret du premier Facebook ?

Julien Le Bot : Un an avant la création de Facebook, il sort d’un dîner et des étudiants de Harvard se marrent en disant « ce serait quand même bien qu’on ait un trombinoscope en ligne ». Il a entendu ça. Il se dit « les étudiants manifestent l’envie de pouvoir échanger, d’ailleurs ils manifestent peut-être le fait que ça peut être rigolo parce qu’ils auront tout de suite des bonnes informations sur la nana qui est dans tel cours ou sur tel garçon qui est à tel endroit ». L’articulation du contact, de la personnalisation et du fait de montrer sa tête, il y avait un truc ! Ensuite, il a fait très attention à ce que ce soit select au départ puisque Facebook n’a pas été ouvert partout dans le monde d’un coup d’un seul ; en fait, il s’est agi de fonctionner comme dans des logiques de bocaux. Il a ouvert un bocal à l’intérieur duquel on pouvait, par exemple, dire aux étudiants de Harvard « voilà c’est votre tour, vous pouvez y aller », en envoyant par mail l’invitation à des gens bien circonscrits, sans doute suffisamment populaires, comme ça j’ai presque envie de dire que le bruit s’est diffusé partout. Du coup c’est devenu le summum de la hype de créer son compte sur Facebook. Ensuite on est allé sur Yale, sur des universités de la Ivy League. Du coup, le bruit a couru dans les campus moins sophistiqués. On est parti de choses extrêmement circonscrites et, quelque part, les bruits de couloir dans des lieux très sélects, considérés comme cool, ont contribué, je pense, au succès d’un site qui, au départ, ne permettait pas de créer des pages, de faire de la messagerie, etc., mais qui n’était qu’un facebook, c’est-à-dire un trombinoscope.

Xavier de La Porte : C’est drôle comme on a oublié ce côté select de Facebook à ses débuts. Même quand il est arrivé en France, il y avait encore un peu de ça.
Aujourd’hui, Facebook est devenu le réseau social le plus mainstream du monde. On peine à se souvenir qu’à un moment ça a été cool d’être sur Facebook.
L’autre chose très intéressante que rappelle Julien Le Bot, c’est la simplicité de la plateforme. Peu de fonctionnalités mais deux éléments essentiels : la photo et le nom. Et là, on touche un point passionnant relevé par Julien Le Bot.
Pour lui, si Zuckerberg a un génie c’est l’architecture. C’est un architecte qui ne construit pas des bâtiments, évidemment, mais qui construit des réseaux. Et là, il a construit un réseau où tout est pensé. Avant qu’il m’explique j’ai juste une question annexe mais qui va me faire découvrir inopinément un continent : en fait, il a discuté de tout ça avec Zuckerberg, il a pu le rencontrer ?

Julien Le Bot : Évidemment, j’ai contacté Mark Zuckerberg 12 000 fois, j’ai eu 12 000 réponses qui voulaient à chaque fois me dire « oui, on a pris en compte votre demande, mais non, on n’ira pas en interview ». En revanche je me suis amusé à lire l’ensemble des déclarations publiques de Mark Zuckerberg depuis 2003/2004 qui sont compilées dans les Zuckerberg Files1 qui ont été créés par un professeur qui s’appelle Michael Zimmer et qui permettent à tout un chacun d’accéder à toutes ces déclarations en format PDF ou en format TIC avec, en plus, l’URL pour retrouver la source, la date, etc.

Xavier de La Porte : Le continent que j’ai découvert ce sont les Zuckerberg Files. Ils sont hébergés par l’université du Wisconsin où Michael Zimmer enseigne. Pour y avoir accès il suffit de demander l’autorisation en expliquant son projet et après, c’est dingue ! On y trouve tout. Tout sur Zuckerberg. Des transcriptions d’interventions publiques, des vidéos, des posts de blogs, des entretiens, c’est une bibliothèque de « zuckerbergologie ». En m’y baladant, je suis tombé sur une vidéo fabriquée par un certain Benjamin Grosser qui s’appelle Order of magnitude2 et qui consiste à comprendre ce que pense Zuckerberg à partir des mots qu’il emploie le plus souvent pendant ses interventions publiques. Eh bien ça donne ça.

[Voix off de Mark Zuckerberg]

Xavier de La Porte : Les mots qu’emploie le plus Zuckerberg ce sont more, grow et des chiffres. La vidéo dure 50 minutes comme ça, ça me fascine, je pourrais la regarder en boucle. Je suis sûr qu’il y a une vérité de Zuckerberg qui se loge dans ce montage.
Comme j’imagine que Julien Le Bot a eu un usage plus sérieux que moi des Zuckerberg Files, je lui demande ce que lui en a tiré.

Julien Le Bot : Et là on sent très bien, en lisant ses premières déclarations, 2003/2004/2005, qu’on a à faire à un personnage qui pense vraiment macro en permanence. C’est-à-dire qu’en fait il voit comment ces gens qui ont commencé à échanger sur le trombinoscope se mettent à avoir un comportement puisque, évidemment, on est suivi, on est observé, on est surveillé. Il voit par exemple que l’un des enjeux fondamentaux de la plateforme, une fois que les gens ont créé leur profil sur ce trombinoscope, c’est d’aller voir ce qui se passe chez le voisin. Donc il maîtrise bien la montée en régime de ce site en voyant que l’un des désirs qu’il peut lire au travers des données qui sont laissées sur le site c’est que les gens, finalement, ont très envie de savoir ce que Xavier de La Porte a mis sur son profil, ce que Julien Le Bot a mis sur son profil, donc il se dit que pour réussir à répondre favorablement à cet appétit de connaissance ou d’information, eh bien je vais ouvrir ça.
On voit qu’à chacun des déploiements de fonctionnalités de sa plateforme il a réussi, finalement, à convertir l’accumulation de données en fonctionnalités. Et je trouve ça assez fascinant parce qu’il nous a vraiment servi de la soupe, c’est-à-dire qu’il voit vraiment la demande et il structure l’offre fonctionnellement pour que, en gros, il y ait une montée en puissance et un désir de revenir sur la plateforme.

Xavier de La Porte : Convertir l’accumulation de données en fonctionnalités, je trouve ça lumineux ! Parce que vu ce que fait aujourd’hui Facebook avec les données personnelles, c’est-à-dire essentiellement les vendre aux publicitaires, on pourrait croire que c’est la raison d’être de ces bases de données depuis le début. Or, ce que dit Julien Le Bot est un peu différent. Il dit que si, depuis le début, on est sous surveillance quand on est dans Facebook, si, depuis le début, Zuckerberg veut savoir tout ce que font ses usagers et comment ils le font, c’est d’abord pour faire évoluer Facebook dans le sens que veulent les usagers : il veut leur offrir ce qu’ils désirent, c’est une totale politique de la demande. D’où une nouvelle hypothèse. En fait, ce qui est central dans Facebook c’est ce qu’on ne voit pas, ce sont toutes ces données d’utilisation sur lesquelles Zuckerberg a les yeux rivés en permanence.

Julien Le Bot : Il est entouré de tout un tas d’ingénieurs qui peuvent coder, etc., mais ils ne codent pas à l’aveugle, c’est-à-dire que tout ce qui est développement fonctionnel est corrélé soit à une demande parce qu’ils ont vu dans les métriques d’usage qu’il y avait des internautes qui, sans cesse, cherchaient à revenir par exemple sur la page de Xavier de La Porte donc il s’est dit il faut que je fasse quelque chose, il faut que je puisse structurer ce besoin, il faut même que je puisse structurer cet appétit des gens autour de Xavier de La Porte. D’ailleurs, ce qui est très intéressant, c’est que quand en 2006, ils ont sorti le fil d’actualité, le news fid, les premières réactions des internautes c’est de dire turn this shit off, « il faut vraiment qu’on arrête, arrêtez-moi cette merde » parce que finalement je me rends compte que chaque fois que quelqu’un actualise son profil ça me remonte sur ce qu’on appelle ce fil, c’est-à-dire l’apparition antéchronologique de toutes les bidouilles sur Facebook.

Xavier de La Porte : Qui n’existait pas avant parce qu’il fallait aller sur la page de quelqu’un pour voir ce qui s’y passait, tandis que là ça arrive chez vous directement.

Julien Le Bot : Avant on allait voir et désormais, en fait, c’est rendu visible. C’est une architecture de l’information. Il s’est justement rendu compte qu’il fallait rendre visibles les désirs et les us et coutumes de chacun sur Facebook. Le fil d’actualité n’a fait que rendre tangible le fait qu’on passait son temps à aller scruter, à aller voir ce qui se passait sur le profil de son voisin. La première réaction des internautes a été de dire « mais qu’est-ce qu’il fait ? Il est en train de rendre visible quelque part tout ce qu’on a mis comme données sur Facebook », sauf que les gens les avaient mises librement, ils avaient consenti à livrer leurs informations, donc quelque part les internautes se sont trouvés face à leur propre paradoxe, c’est-à-dire qu’ils étaient OK pour télécharger leurs propres informations et pour aller voir chez le voisin, mais quand on rendait visible le fait qu’ils allaient voir chez le voisin ce qui s'y passait, ils n’ont pas du tout apprécié.

Xavier de La Porte : Incroyable tout ce qui peut se loger dans une fonctionnalité devenue aussi banale qu’un fil d’actualité. Parce que dans le fil d’actualité de Facebook, il y a l’attention au métrique et la déduction qu’il faut aussi une nouvelle fonctionnalité. Il y a la stratégie habituelle de Zuckerberg : passer en force, ne pas broncher face aux critiques, rassurer les équipes, la conviction que ce que veulent les gens est forcément une bonne chose, mais il y a aussi le fait de tirer avantage de nos propres paradoxes. Tout ça c’est donc dans le fil d’actualité Facebook.

Si on prenait une autre fonctionnalité, par exemple le bouton de partage Facebook qu’on peut intégrer sur n’importe quelle page web et qui permet en un clic, à l’usager, de partager cette page à ses amis Facebook. Il faut reconnaître que c’est assez génial. Qu’est-ce qui a présidé au bouton de partage ?

Julien Le Bot : Il s’est dit qu’en encourageant la possibilité de partager à son propre réseau, on démultiplierait d’une part le fait de faire vivre le fil d’actualité et puis, d’autre part, on démultiplierait l’envie d’aller voir ce que les amis ont pu partager. On sent tout de suite les mécaniques de recommandations qui peuvent arriver après, derrière, c’est-à-dire qu'un peu par la grâce de ce repérage des partages qui sont populaires, par la grâce des gens qui vont se mettre à lire et relire et re-relire ce qui a été partagé, eh bien ça nous dit quelque chose de l’intérêt d’une conversation autour d’une thématique.

Xavier de La Porte : Nouvelle parenthèse. Ce que dit Julien Le Bot c’est non seulement que Mark Zuckerberg a le nez sur les métriques pour adapter ses fonctionnalités aux usagers, mais qu’il crée aussi des fonctionnalités qui lui donneront de nouveaux outils de mesure. Le bouton de partage ça sert donc aussi à ça : non seulement à simplifier la vie des usagers de Facebook qui n’ont qu’à appuyer sur un bouton pour adresser un contenu à tous leurs amis, mais ça sert aussi à mesurer de manière très simple la popularité d’un contenu, même un contenu qui ne provient pas de Facebook. Nouvelle métrique à partir de laquelle on pourra créer d’autres fonctionnalités, ou qu’on pourra intégrer dans des algorithmes pour la recommandation par exemple.
Je pense que c’est de ça dont parle Julien Le Bot quand il dit que Zuckerberg est un génie d’architecture. C’est un architecte qui fait évoluer son bâtiment en fonction de comment les gens y vivent et qui parviendrait même à faire en sorte que toute la ville s’organise à partir de son bâtiment. Fin de la parenthèse. On continue sur le bouton de partage.

Julien Le Bot : Ce sont des petites fonctionnalités toutes simples, même avec un mot qui paraît un peu bénin, « partager », on se dit qu’on est avec des amis sur un trombinoscope, « je partage », mais en réalité c’est très complexe ce qui se met en place derrière. Et je pense que lui, très tôt, il en avait une sorte de conception, mais une conception macro encore une fois, évidemment il n’avait pas envisagé tout ce qui pouvait advenir derrière tout ça, et c’est d’ailleurs l’un des problèmes, mais il était tout à fait lucide sur le fait qu’en installant toutes ces mécaniques, les internautes auraient envie non seulement d’y revenir, mais que sa plateforme pourrait s’imposer comme un des lieux essentiels de notre accès à l’information au sens large.

Xavier de La Porte : Plateforme. Le mot est essentiel et je le comprends en soumettant à Julien Le Bot une autre fonctionnalité de Facebook. C’est celle qu’on a vu apparaître plus récemment, se connecter avec Facebook. C’est-à-dire que quand j’arrive sur un site on me propose soit de créer un compte soit de me loguer avec mon compte Facebook. Facebook devient donc un intermédiaire entre moi et des sites qui n’ont rien à voir avec Facebook. Donc une autre manière pour Facebook de savoir ce que je fais même quad je ne suis pas sur Facebook.

Julien Le Bot : Effectivement, il a beau avoir ce discours sur la prodigieuse décentralisation qu’Internet a pu apporter à l’information dans le monde, il a, quelque part bizarrement et presque paradoxalement, voulu imposer Facebook comme plateforme d’intermédiation entre Internet et les internautes.

Xavier de La Porte : Oui, c’est évident. Si Facebook est tant détesté par les pionniers de l’Internet et d’ailleurs par tous ceux qui défendent des utopies numériques, c’est parce qu’il est à l’inverse de la logique de l’Internet des débuts. Il le dit très bien Julien Le Bot. Alors que dans Internet tout visait et parfois vise encore à supprimer des intermédiaires, eh bien Facebook arrive à se constituer lui-même en nouvel intermédiaire entre Internet et les internautes.
D’ailleurs, ça me fait penser à une enquête menée il y a quelques années dans un pays d’Asie, je crois que c’était l’Indonésie, où une part très importante de la population disait : « Ah non, je n’ai pas Internet, mais oui, je suis sur Facebook. » Ce n’était pas du tout une bêtise de leur part, c’était juste la réalisation du rêve de Zuckerberg : que Facebook et Internet ce soit la même chose.
Du coup je me pose une question : quand on bâtit un système comme celui-là, est-ce qu’on peut continuer à croire qu’on fait le bien comme n’arrête pas de le clamer Zuckerberg ? Alors là je balance entre deux hypothèses : ce type est-il un grand naïf ou un grand cynique ?

Julien Le Bot : Je pense qu’il y a non pas forcément une forme de naïveté, mais il reste cette espèce de techno-optimisme qui, à mon avis, le guide depuis ses débuts, C’est ça l’intérêt de retrouver et de reconstruire une trajectoire sur 15 ans, c’est de sentir qu’au fond de lui il y a cette conception presque viscérale du fait que l’outil informatique, tel que lui le conçoit, au bout du compte est une bonne chose.

Xavier de La Porte : Oui, sauf que comment il peut encore dire ça aujourd’hui, après Cambridge Analytica3 qui n’est quand même pas très bien réglé, après une sorte de mépris manifeste pour la question de la vie privée ? Comment il peut encore maintenir ça, parce que, maintenant, on lui a mis les effets négatifs devant les yeux à maintes reprises et qu’il maintient son techno-optimisme ; c’est là où c’est inquiétant.

Julien Le Bot : Je pense que c’est un facteur accablant, je ne suis pas en train de le déresponsabiliser. Au contraire, je pense qu’il faut qu’on s’inquiète parce qu’il a beaucoup de pouvoirs et qu’il reste persuadé que sa plateforme est effectivement une force positive dans le monde. Ce qui est très bizarre et ça on me l’a bien raconté, je me revois notamment chez Wired à San Francisco et on discute – on a encore Cambridge Analytica dans toutes les têtes, etc. – et Fred Vogelstein me dit que ce qui est très étrange c’est qu’on se rend compte que Mark Zuckerberg est un mec qui a de telles convictions qu’il a mis très longtemps à réaliser les dommages collatéraux, pour le dire de manière pudique, provoqués par sa plateforme. D’autre part, je pense que même si maintenant il a pris en compte le fait qu’il fallait mieux contrôler les questions de sécurité et d’impacts négatifs de sa plateforme, il reste persuadé que globalement Facebook fait ce qu’il faut pour corriger ça et qu’au bout du compte il réussira par imposer sa solution. Donc, de ce point de vue-là, est-ce que c’est du cynisme ?, je ne sais pas, mais ce qui est sûr c'est qu'il est très inquiétant parce qu’il est convaincu de faire le bien et on sait bien que ce n’est pas parce qu’on est convaincu de faire le bien qu’on réussit à construire des choses positives.

Xavier de La Porte : Donc donnons crédit à Zuckerberg qu'il est convaincu de faire le bien malgré tout, malgré toutes les dérives aujourd’hui documentées de Facebook et qu’il a d’ailleurs été obligé de reconnaître et c’est ce qu’on verra dans l’épisode suivant, les dérives de Facebook, bien sûr, mais surtout la manière très étrange dont Zuckerberg y réagit, une sorte de déni qui, au final, est presque plus inquiétante que les dérives en elles-mêmes, Cambridge Analytica, une liberté d’expression à géométrie variable, la fascination pour l’Empire romain ; il y a de quoi faire !

Écrans, réseaux sociaux. Sommes-nous tous piégés dans le bocal du numérique - Bruno Patino

jeu, 05/14/2020 - 13:22


Titre : Écrans, réseaux sociaux. Sommes-nous tous piégés dans le bocal du numérique ?
Intervenant·e·s : Bruno Patino - Pauline Paccard
Lieu : Émission L'invité du jour, Paris Direct - France 24
Date : mai 2019
Durée : 12 min 45
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Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bruno Patino en 2014, Wikimedia Commons - Licence CC BY-SA 3.0
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Pauline Paccard : L’invité de Paris Direct aujourd’hui c’est vous, Bruno Patino. Bonjour.

Bruno Patino : Bonjour.

Journaliste : Bienvenue sur ce plateau. Directeur éditorial de la chaîne franco-allemande Arte et de l’École de journalisme de Sciences Po ici à Paris. Votre dernier livre sort chez Grasset, c’est celui-ci, La civilisation du poisson rouge – Petit traité sur le marché de l’attention. Vous y décrivez, Bruno Patino, comment nous sommes devenus plus ou moins consciemment prisonniers de nos écrans, prison dans laquelle les matons seraient les GAFA et, à la clef, il n’est jamais question de liberté ni de réinsertion mais d’argent. Vous n’avez non pas choisi la métaphore pénitentiaire mais celle du poisson rouge, animal assez peu estimé, dont la mémoire serait de huit secondes, ou plutôt la capacité de concentration, quand celle des millenials, ces enfants nés au début des années 2000, serait de neuf secondes. Le bocal, leur prison ce serait un écran.

Bruno Patino : En fait leur bocal, notre bocal, parce que je pense qu'on est tous plus ou moins concernés. Ce livre est une sorte d’alerte pour dire « tiens, quelque chose ne va pas dans notre rapport aux écrans, finalement il y a un rapport de dépendance ». En fait, ça pose des mots sur la dépendance, ça essaie de décrire les symptômes — on est plus ou moins tous atteints, comme vous l’avez dit, certains de façon très grave, d’autres de façon plus légère — essayer d’expliquer pourquoi ces symptômes sont nés, non pas à cause de la technologie, mais l’idée c’est à cause d’un modèle économique qui est celui des GAFA et qui fait que, pour vivre bien, ils doivent capter le plus possible notre attention et, pour la capter, ils doivent nous rendre de plus en plus dépendants à leurs outils.

Pauline Paccard : On va y revenir dans un instant. Le diagnostic, effectivement, est assez simple, vous et moi et beaucoup d’autres gens sommes des cas assez graves. Les Français passent en moyenne une heure et demie par jour sur leur téléphone et ce chiffre qui est saisissant : nous nous munissons de nos appareils 542 fois par jour, 200 000 fois par an. Mais pour faire quoi au juste ?

Bruno Patino : Pas tous, mais on le fait pour répondre aux sollicitations, en fait. Il faut bien comprendre que ce qu’il y a de particulier avec tous ces outils qu’on utilise tous les jours c’est qu’on les a toujours avec nous. La connexion est permanente, donc leur enjeu économique c’est de capter notre attention alors même qu’on fait autre chose : on est en famille, on est entre amis, on étudie, on dort, on se nourrit. Il suffit de regarder autour de nous pour voir que tous ces moments-là sont hachés maintenant par des sollicitations numériques. Le but de ce livre, c’est de dire attention, parce qu’on répond à ces sollicitations même, au fond, quand on ne veut pas y répondre ; c’est-à-dire que même quand on sait que ça va être dérisoire, on y répond quand même, comme attirés de façon magnétique par ces outils. Ça explique à la fois les pathologies et ça définit pourquoi on fait ça.

Pauline Paccard : Dans les pathologies il y a le phénomène assez classique de l’addiction. Vous prenez l’exemple des joueurs de casino mais qui ont, eux, l’appât du gain, en tout cas l’appât illusoire de gagner un peu d’argent. Nous, notre appât c’est quoi ?

Bruno Patino : Non, justement. En fait l’économie de casino, certes, au départ, c’est parce qu’on veut gagner un peu d’argent ou beaucoup d’argent, certes, quand on est sur les réseaux sociaux ou autre c’est pour être en connexion avec les gens. Je décris la fameuse expérience qu’on appelle la boîte de Skinner1, qui date de 1931, dans laquelle on avait soumis une souris à un distributeur de nourriture. Quand la nourriture tombe de façon automatique, la souris devient maîtresse de l’outil et ne l’utilise que quand elle a faim. En revanche, c’est le mécanisme de récompense aléatoire, quand de temps en temps il y a de la nourriture, de temps en temps il n’en tombe pas, alors c’est le mécanisme qui devient maître de la souris et la souris appuie tout le temps sur le bouton même quand elle est rassasiée. C’est le principe même de la machine à sous qui, de temps en temps vous fait gagner, rarement, de temps en temps ne vous fait pas gagner et, parce que cette incertitude est là, ça fait naître chez vous une dépendance.
Eh bien les plateformes, les outils, c’est exactement la même chose. Sur Facebook de temps en temps c’est parfait, de temps en temps c’est totalement dérisoire. Sur Tinder, si on prend ce site de rencontres, de temps en temps ça vous correspond, de temps en temps ça ne vous correspond pas. Ce mécanisme-là vise à une seule chose : vous faire passer le plus de temps possible sur ces plateformes-là.

Pauline Paccard : D’autres pathologies, la peur de manquer quelque chose, la quête du « like ». Comment s’appelle la maladie qui nous fait partager, pour le coup volontairement, des moments extrêmement intimes de nos vies ?

Bruno Patino : Il y a l’anxiété, il y a le syndrome d’anxiété qui fait qu’en permanence on veut… Aujourd’hui on parle des accidents de selfie par exemple, de temps en temps, dès que vous vivez une expérience vous avez l’angoisse de savoir quelle est la photo que vous allez mettre sur Instagram, est-ce qu’elle va être bien, quel filtre ; de prendre le selfie, dès que vous rencontrez quelqu’un il faut absolument avoir un selfie, donc il y a cette angoisse de poster. Mais on a plein de pathologies. On a évidemment la nomophobie quand vous ne pouvez pas vous passer de votre téléphone portable, j’en suis un peu atteint je dois le confier, l’athazagoraphobie qui est la peur d’être oublié, c’est-à-dire, à un moment donné, quand vous pensez que vous n’existez plus parce qu’on ne vous mentionne plus sur les réseaux.

Pauline Paccard : Vous l’avez évoqué, cette économie de l’attention, c’est comme ça que vous l’appelez, détruit peu à peu nos repères, nos bonnes manières, notre sens du discernement, notre vision à long terme aussi d’une certaine façon. Économie de l’attention, vous l’avez dit, car, au fond, tout ça est une question d’argent.

Bruno Patino : Oui bien sûr. Ce n’était pas écrit et ce n’est pas déterminé par la technologie. Tout ça c’est assez simple finalement. C’est parce que ces grandes plateformes-là doivent gagner de l’argent et elles ont décidé de le gagner de façon publicitaire. Donc le modèle de la publicité, les médias le connaissent depuis très longtemps, les médias audiovisuels, c’est capter, certains ont dit du temps de cerveau disponible, donc capter le plus de temps possible.
Le problème ou le défi pour ces plateformes-là, c’est qu’elles devaient capter du temps qui était déjà utilisé à autre chose, donc effectivement il fallait aller plus loin dans le forage de l’attention, plus loin dans le fait d’hameçonner les gens alors même qu’ils ont en train de faire autre chose. Et, le problème pour nous, c’est qu’elles sont beaucoup plus efficaces que les médias classiques parce que, comme elles sont soutenues par les données personnelles, elles n’essayent pas de capter l’attention d’une grande masse de personnes en même temps, ce qui est toujours plus ou moins aléatoire et plus ou moins imparfait, mais d’un individu donné, avec ses goûts, ses émotions et son historique de données.

Pauline Paccard : Ça n’était pas écrit, dites-vous, car le projet peut-être des utopistes qui ont créé Internet et puis toutes ses déclinaisons, c’était le rêve d’un accès universel à la connaissance.

Bruno Patino : Mais ce rêve demeure. C’est-à-dire que l’utopie numérique, au départ, c’est effectivement dire que partager la connaissance, partager l’information, mais même partager, on va dire, la réflexion, ça va faire naître l’intelligence collective, l’économie du partage, donc il y a une idée démocratique au sens noble du terme derrière cette plateforme générale.

Pauline Paccard : Ça paraît complètement illusoire aujourd’hui.

Bruno Patino : Elle ne paraît pas illusoire, elle paraît, on va dire, singulièrement minoritaire, c’est-à-dire qu’à un moment donné l’économie s’est invitée, une certaine économie s’est invitée.

Pauline Paccard : On n’aurait pas pu y penser avant ?

Bruno Patino : Peut-être qu’on aurait pu y penser avant. Aujourd’hui vous avez des penseurs, notamment aux États-Unis, qui disent « on a donné beaucoup de pouvoir à des ingénieurs qui, finalement, ne voulaient que construire des solutions technologiques à des problèmes de tous les jours : trouver une information, vous mettre en connexion, mettre en connexion deux services. On n’a pas pensé aux conséquences.
Personnellement, je suis moins pessimiste que ce que vous avez l’air de penser parce que je crois que quand on vivra ou plutôt quand on regardera rétrospectivement l’époque qu’on vit aujourd’hui, on se dira que c’était économiquement l’époque du numérique sauvage, il a été plus ou moins régulé et restreint et, j’allais dire en termes de santé publique, c’était un moment où on avait un peu d’inconscience et d’inconséquence par rapport à l’effet de ces outils-là sur nos vies, nos vies individuelles, nos vies collectives, nos vies familiales et on en restreindra l’usage.

Pauline Paccard : On va y revenir dans un instant. Effectivement vous dites que tout n’est pas perdu et qu’il y a des solutions. Mais, rapidement quand même, l’effet sur le court terme aujourd’hui c’est une société extrêmement clivée, où chacun vivrait dans une bulle, qui s’auto-nourrirait presque d’elle-même.

Bruno Patino : Les deux effets : l’effet individuel c’est la dépendance, l’addiction, l’assuétude aux écrans, c’est-à-dire que même quand je veux m’en passer je n’y arrive pas, et l’effet collectif c’est ce qu’on pourrait appeler une perte de socialisation. C’est-à-dire que ces outils qui étaient faits pour nous mettre en relation les uns les autres en fait détruisent notre sociabilité. Vous l’avez très bien dit, ça polarise la vision du réel, la vision du vrai, la vision du faux, l’information et le débat, parce que comme ça veut coller au plus près de nos émotions pour attirer le plus possible notre attention, eh bien évidemment plus c’est émotionnel, moins c’est rationnel, plus c’est émotionnel, plus c’est extrême, et plus c’est émotionnel plus, en fait, ça nous éloigne les uns des autres.

Pauline Paccard : >Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? On est face à des algorithmes. Vous parliez de ces ingénieurs face auxquels on est assez peu de chose, nous, les poissons rouges.

Bruno Patino : On est assez peu de chose et, en même temps, c’est notre attention qui est à la base de tout le modèle économique. On est assez peu de chose et, socialement pour eux ou collectivement, on est tout puisque sans notre attention, il n’y a plus rien.

Pauline Paccard : Donc on éteint, on range ?

Bruno Patino : Je pense qu’effectivement on éduque et on s’auto-discipline, donc je pense que dans l’éducation générale, qu’elle soit d’ailleurs intime au sens de familiale ou entre proches ou dans l’éducation en termes d’école on va devoir apprendre la déconnexion, les lieux de déconnexion, les moments de déconnexion, la vie et la distance par rapport à ces réseaux-là. Par ailleurs on combat quand même à un moment donné. Je vous parlais tout à l’heure de numérique sauvage, je pense qu’on va devoir arriver à un numérique plus civilisé. On voit bien que les négociations non pas commencent mais ont lieu avec ces grandes plateformes. Il y a deux volets pour le moment. On parle d’impôts, c’est bien, on parle de sécurité des données, c’est bien, il y a un troisième volet que j’essaye de pousser très modestement avec ce petit livre, c’est l’impact sur nos vies individuelles et collectives. C’est-à-dire que là, restreindre j’allais dire la puissance de l’économie de l’attention ou plutôt, aujourd’hui, restreindre son utilisation forcenée et totalement débridée pour effectivement à la fois préserver un peu de notre santé individuelle, mentale évidemment, et puis aussi préserver quand même la qualité de nos rapports sociaux.

Pauline Paccard : Ça n’est pas un vœu pieu. Emmanuel Macron va recevoir, je crois dans quelques jours, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, qui multiplie d’ailleurs ces derniers mois les espèces de promesse de contrition, mais, encore une fois, dire quoi à Facebook ? Surveiller les contenus ?

Bruno Patino : En tout cas, non, ce ne se fera pas de façon automatique. Ça se fera d’autant moins de façon automatique que quand vous voyez un peu ce qu’ouvrent comme débat Mark Zuckerberg ou Sheryl Sandberg qui est le numéro deux de Facebook, ils disent toujours la sécurité des données, bien sûr, ils y ont eux-mêmes intérêt parce que si même leurs annonceurs ne se sentent plus en sécurité sur cette plateforme-là, ça n’ira pas. Ils disent bon, les impôts non, mais discutons. Le troisième volet, parce que c’est la base de leur modèle économique, ils n’en parlent jamais et d’ailleurs aujourd’hui on parle de Facebook, on pourrait parler de beaucoup d’autres plateformes. Aujourd’hui, évidemment, ils sont critiqués, vous mentionnez la rencontre avec le président de la République qui aura lieu vendredi je crois, en France, mais en réalité ils n’ont jamais fait autant de recettes publicitaires.

Pauline Paccard : Quel intérêt auraient-ils ?

Bruno Patino : Ils n’en ont pas, mais en même temps, je veux dire que le représentant de la collectivité, à un moment donné, que ce soit l’État, les associations d’utilisateurs, ce que j’appelle les repentis de la Silicon Valley, les groupes d’utilisateurs, ont tout le pouvoir en fait, parce que, encore une fois, c’est notre attention qui détermine leur chiffre d’affaires. Moi je crois que ça ne se fera pas automatiquement, je n’attends pas comme la météo qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil après un moment un peu compliqué, mais je pense que le moment est venu pour une mobilisation collective et sociale.

Pauline Paccard : Et d’un mot, juste une proposition qui a évidemment résonné dans ma tête, le média, le service public, dites-vous, doit participer à ce mouvement en proposant des contenus qui ne seraient pas sollicitants mais reposants.

Bruno Patino : Je crois qu’aujourd’hui, c’est assez bizarre d’ailleurs, ce dont les gens, ce dont nous manquons plus c’est de notre temps, parce que notre temps est un objet qui, disons, essaye d’être conquis par une concurrence acharnée pour le conquérir. Je pense, si vous voulez, que les médias publics, les services publics doivent à la fois nous redonner de la maîtrise de notre temps, donc effectivement être plus dans le rapport au temps un peu je n’allais pas dire serein, mais nous redonner cette conquête de temps, et en même temps, dans l’économie de la découverte qu’est l’économie numérique : ne pas nous enfermer dans des bulles mais au contraire nous ouvrir. Et dans le dessein des algorithmes avoir des desseins d’ouverture.

Pauline Paccard : Du temps. C’est ce qu’on essaie de prendre tous les matins dans Paris Direct. Merci beaucoup Bruno Patino d’être venu ce matin sur ce plateau.

Bruno Patino : Merci à vous.

Pauline Paccard : La civilisation du poisson rouge chez Grasset, à lire pour s’éveiller un peu et peut-être poser son téléphone de temps en temps.

L'Expolibre désormais disponible en version italienne

jeu, 05/14/2020 - 10:17

L'April a le plaisir d'annoncer que la version italienne de l'Expolibre est disponible ! L'Expolibre est un excellent support de sensibilisation au logiciel libre, qui a déjà fait ses preuves auprès du grand public1.

L'Expolibre est une collection de panneaux d'information concernant le logiciel libre, disponible jusqu'à présent en français, en anglais et en espagnol. L'Expolibre est disponible sur le site web sous différents formats ; les panneaux en français imprimés sur bâche grand format sont également proposés à la location. L'Expolibre a été présente à plusieurs événements, des photos sont disponibles.

Cette version italienne est l'aboutissement d'un effort collectif initié au lendemain d'une réunion de l'April en novembre 2018 : Marianne Corvellec, qui réside en Italie, s'était alors engagée à en coordonner la traduction en italien.

La traduction en soi est le fruit d'un travail collaboratif : ont participé des membres du groupe Sensibilisation, du groupe de traduction Framalang de Framasoft, soutiens, anonymes… Marie-Odile Morandi, qui réside également en Italie, a amplement contribué à la mobilisation de toutes ces énergies. Notre graphiste préféré Antoine Bardelli est intervenu pour assurer l'intégration du texte italien aux panneaux de l'exposition.

Nous remercions chaleureusement toutes les personnes qui ont contribué, tant pour leur enthousiasme que pour les précieuses compétences qu'elles ont mises à la disposition de ce projet de sensibilisation.

Déjà disponible en trois langues, le site de l'Expolibre en arbore maintenant une quatrième : l'italien. Nous espérons ainsi que l'Expolibre, en franchissant les Alpes, touchera un public toujours plus étendu.

Vivete o avete contatti in Italia? Aiutateci a diffondere il più possibile questa bellissima notizia!

Le .org est sauvé, parlons TLD - Décryptualité du 11 mai 2020

mer, 05/13/2020 - 14:02


Titre : Décryptualité du 11 mai 2020 - Le .org est sauvé, parlons TLD
Intervenants : Nolwenn - Nico - Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 11 mai 2020
Durée : 15 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 19 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Official logo of the .org domain, Wikimedia Commons - Domaine public
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Un temps menacé par un projet de revente, le TLD .org échappe finalement à sa marchandisation. L'occasion de parler TLD pour en comprendre un peu le fonctionnement et les enjeux.

Transcription

Voix off de Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 19. Salut Manu.

Manu : Salut Nolwenn.

Nolwenn : Salut Nico.

Nico : Salut Luc.

Luc : Sommaire.

Manu : Petit sommaire, cinq articles seulement. Bien sûr ça parle pas mal de covid ou de sujets attenants.

Nolwenn : korii., « La médecine en open source pourrait nous préparer pour la prochaine pandémie », un article de la rédaction.

Manu : Le partage de la connaissance c’est pas mal pour découvrir de nouveaux médicaments ou des traitements. On revient là-dessus, rapidement, et tout ça s’appuie sur le Libre, l’open source qui est un petit peu le mot de clé de cette pandémie, quelque part, sûrement.

Luc : On espère !

Nolwenn : Le Monde Informatique, « Munich va renouer avec l'open source », un article de Jacques Cheminat.

Manu : C’est un serpent de mer assez étrange parce que Munich, grosse ville qui faisait beaucoup de logiciel libre à une époque, finalement Microsoft y était revenu en force et ils ont plus ou moins abandonné.

Luc : Suite à a un changement de majorité.

Manu : Exactement, la couleur politique avait bougé et là, la couleur politique bouge à nouveau et ils se remettent en ordre de marche pour refaire du logiciel libre un peu partout. En attendant, Microsoft avait installé ses bureaux principaux en Allemagne chez eux et je crois qu’ils ont quand même renouvelé toutes les licences, malgré tout.

Nolwenn : Silicon, « SILL 2020 : quels mouvements dans le socle interministériel des logiciels libres ? », un article de Clément Bohic.

Manu : En gros, ce sont les recommandations qui sont faites aux administrations françaises. C’est quelque chose qui, d’habitude, est mis à jour tous les ans, dans lequel il y a une liste de tous les logiciels qu’on encourage à utiliser, qu’on peut utiliser. Maintenant il y a des nouveaux entrants, quelques briques intéressantes, mais surtout, cette mise à jour ne sera plus faite une fois par an mais en continu.

Nolwenn : Politis.fr, « La licence libre, remède miracle contre les pénuries ? », un article d’Erwan Manac'h.

Manu : Là ça parle autant de covid que d’autre chose, notamment du gel hydroalcoolique qui a été libéré lors de sa création, de son invention, et qui a pas mal fait de parler de lui un peu partout dans le monde. Eh bien voilà, c’est libre, c’est une recette libre.

Nolwenn : Numerama, « ".org" : l'un des plus vieux domaines du web échappe à une vente controversée », un article de Julien Lausson.

Manu : On lève les bras en l’air et on fait…

Tous ensemble : Ouh !

Manu : Parce que c’est un sujet qui est super intéressant et, pour une fois, très optimiste. Oui, un combat gagné. Oui !

Luc : Je suis extrêmement perturbé parce que ça va être la deuxième bonne nouvelle dont on va parler en deux semaines d’affilée et je n’ai pas l’habitude !

Manu : Oui. On va dire de quoi il s’agit parce que c’est peut-être un peu compliqué. Le dot org, le point o, r, g [.org1] c’est quoi ?

Luc : C’est un nom de domaine, c’est ça ?

Nico : Ce n’est pas un domaine c’est un top level directory [top-level domain].

Manu : Un TLD, mais en français,aller, vas-y ?

Nico : C’est un domaine de premier niveau. C’est l’équivalent des .fr, il y en a plein d’autres, .org.

Nolwenn : .eu.

Nico : .eu, etc., donc c’est géré par des entités qui peuvent être à but lucratif ou des associations et là, en particulier, c’est géré par PIR, donc Public Interest Registry, une association qui gérait .org et qui ne voulait plus le gérer. Elle disait que ça a ne leur rapportait rien, c'est compliqué, etc., donc il y a une entreprise qui s’est proposée de le racheter pour un milliard de dollars et, du coup, de prendre cette gestion à sa charge. Sauf que cette entreprise est connue pour faire de la pub, etc., donc ça a posé beaucoup de questions puisque le .org est utilisé par beaucoup d’associations qui avaient peur de se retrouver prises au piège par une boîte qui allait faire des sous sur leur dos.

Luc : En commençant par changer le prix de ces noms de domaine.

Manu : En gros c’est quoi le tarif pour avoir un nom de domaine en .org ou dans d’autres extensions d’ailleurs ?

Nico : Une dizaine d’euros par an à peu près.

Manu : Oui. Donc d’habitude ça c’était bloqué, je crois que le tarif ne devait pas augmenter au-delà de certaines limites. Il était question peut-être de changer notamment cette tarification.

Nico : Du coup il y a eu pas mal de polémiques là-dessus. Il y a eu une pétition lancée pour demander d’arrêter de vendre ce truc-là et encore moins à cette entité-là. Là, l’ICANN [Internet Corporation for Assigned Names and Numbers] qui est un peu l’espèce de super autorité2 d’Internet a effectivement dit « on va bloquer cette vente parce qu’il y a trop de risques, on veut plus de garanties si ça devait changer de propriétaire ».

Manu : Il y avait des garanties parce que l’entreprise qui rachetait c’était des connaisseurs de ce marché-là. C’était des gens qui connaissaient très bien comment ça fonctionne pour diverses raisons, notamment parce que c’était des anciens de l’ICANN.

Nico : C’était peut-être des anciens de l’ICANN, je ne sais plus exactement, je n’ai plus le détail exact, en tout cas, oui, savoir monter un serveur DNS, gérer des noms de domaine, ce n’est pas très compliqué, n’importe qui peut le faire. Là ça les intéressait peut-être pour faire de la pub, en tout cas de retirer beaucoup d’argent du .org.

Luc : Ce que je trouve intéressant là-dedans — on a l’habitude de les voir depuis super longtemps, les .fr, les .com, etc.—, première question : le .org c’est censé être pour les associations, mais est-ce qu’il y a une obligation ? Comment on fait ? Doit-on justifier de son statut pour avoir un .org ?

Nico : Il y a un peu de tout et n’importe quoi. Oui, c’est limité aux associations, mais les contrôles sont assez peu rigoureux, ça dépend, ça varie aussi beaucoup d’une année sur l’autre. Par exemple les .fr, en théorie on est censé habiter en Europe, mais en gros vous pouvez mettre n’importe quel nom ou autre dans le formulaire et ça passera, vous n’aurez pas de contrôle a posteriori.

Luc : Je peux confirmer que pour les .org il n’y a aucun contrôle parce que j’ai acheté plusieurs domaines en .org, on ne m’a jamais rien demandé. Je n’ai jamais justifié de quoi que ce soit.

Manu : Oui, mais en même temps tu donnes de l’argent pour enregistrer un simple mot, donc les gars acceptent l’argent et ils sont contents !

Nico : Tu as dû cocher une petite case en disant que tu étais bien une association.

Luc : Je ne pense pas, je n'en suis pas certain, et c’est pareil pour plein d’autres trucs, on peut acheter un .com sans être dans un truc commercial. Il y a tout un business sur les noms de domaine, notamment le .tv qui correspond à je ne sais plus quel pays.

Manu : Des Îles, ça doit être des grosses îles.

Luc : Oui. Tuvalu, je crois, ou un truc comme ; du coup toutes les chaînes de télé veulent un nom de domaine en .tv parce que c’est classe.

Manu : Il me semble que ça contribue à leur budget national.

Luc : Évidemment, ils vendent ça une fortune, les chaînes de télé ont les moyens !

Nico : Le .io, pareil, c’est une petite île perdue, il doit y avoir 300 habitants dessus et tout le monde utilise ce nom de domaine-là.

Nolwenn : Tous les gens dans l’IT qui ont un site internet.

Nico : C’est assez marrant, effectivement, de voir les détournements de noms de domaine et certains valent vraiment très cher.

Nolwenn : Celui qui gère le .org n’a pas forcément accès à tous les sites ou à toutes les données qui transitent dans son top level ? Si ?

Nico : Non, mais il peut voir si telle personne va avoir accès à tel .org et faire des statistiques derrière pour essayer d’avoir des informations sur les gens. Toute information est bonne à prendre pour ces personnes-là. Du coup on ne sait pas trop ce qu’ils peuvent en faire. À leur crédit il y a aujourd’hui quand même beaucoup de restrictions sur les accès à des données DNS, d’autant plus depuis un an ou deux ans où il y a des nouveautés au niveau technique qui ont été publiées, qui minimisent justement les données envoyées aux serveurs qui suivent les réponses au DNS.

Luc : C’est le truc étonnant qu'on découvre : tous ces trucs qui sont très structurants sur Internet, le .org, le .fr, qu'on connaît depuis le début de l’Internet grand public, plus de 20 ans, s’apercevoir, en fait, que ce sont juste des produits gérés par des gens quelque part sur qui on n’a finalement pas des masses de poids, où il n’y a finalement qu’un contrôle très vague.

Manu : Et une légitimité qui est à trouver. Finalement, leur légitimité est juste que c’est une association qui est plus ou moins chapeautée, je crois, par le ministère du Commerce aux États-Unis mais qui le gère de loin. Il n’y a pas grand-chose qui leur permet de se soutenir.

Luc : Ils sont largement sous contrôle américain, non ?

Nico : Ça a pas mal changé, à la base c’est l’ICANN et l’IANA [Internet Assigned Numbers Authority] qui géraient ça, qui sont des associations effectivement américaines mais qui sont très indépendantes, c’est-à-dire qu’il n’y a pas forcément d’ordres à recevoir des États-Unis ou d’un gouvernement ou de quoi que ce soit. Après, la structure même au niveau technique est très dispersée sur l’intégralité du globe, même si les États-Unis disaient « moi mes serveurs je vais les trafiquer, je vais changer quelque chose », de toute façon c’est redondé sur l’intégralité du globe et il y aura forcément quelqu’un pour dire « non, moi je ne fais pas ça », et on met des serveurs en France, par exemple, gérés par des associations françaises. Même si les associations à la tête sont très étasuniennes, la gestion globale, la gouvernance est complètement décentralisée.

Manu : Il avait quand même été question, plusieurs fois, que ça passe dans le giron de l’ONU par exemple, pour que ce soit un peu multilatéral et que les États puissent parler et dire comment ça doit fonctionner, les règles, les blocages.

Luc : Il faut plus de bureaucratie.

Manu : Il faut voir, mais en tout cas de légitimité.

Nico : Je ne sais pas trop quoi choisir entre des associations peut-être étasuniennes qui ont leur mot à dire et des gouvernements qui vont avoir leur mot à dire sur le DNS. Quand on a mis des outils techniques dans les mains des gouvernements, généralement ils n’en ont pas fait que des bonnes choses !

Luc : Là, on est dans un cas où on a quand même eu un peu chaud aux fesses. Il y a des gens qui étaient dans un système associatif, qui étaient censés défendre une certaine idée des choses, et quelqu’un est arrivé et leur a dit « prenez ce milliard », ils ont fait « d’accord ». En tout cas c’est comme ça que j’interprète les choses et je pense qu’on serait nombreux à craquer face à une très grosse somme d’argent. Donc ça reste fragile !

Nico : De toute façon, tout reste fragile. Le DNS, les structures mêmes de l’Internet, en fait, généralement sont justement assez peu bureaucratiques et cadrées. Souvent ce sont des gens random qui font des choses random. En fait, ça fonctionne bien et on se demande comment ça fait pour marcher. C’est assez impressionnant. Le DNS ou le BGP, ce sont des choses qui sont très peu connues des gens. Allez regarder comment ça marche !

Manu : C’est quoi BGP [Border Gateway Protocol] ?

Nico : C’est le protocole réseau. En fait, c’est la base de la base d’Internet. Les gens seraient très surpris de voir comment ça fonctionne. C’est vraiment l’archétype même des gens dans un garage.

Nolwenn : Est-ce que tu peux rappeler ce qu’est un protocole ?

Nico : C’est une manière de communiquer. En fait, c’est le langage parlé par les différentes machines ou autres. Derrière, il y a des infrastructures, des gens pour gérer tout ça. Mais sur les deux protocoles de base de l’Internet c’est du grand n’importe quoi et pourtant ça marche très bien.

Luc : Finalement on comprend que c’est purement déclaratif. Il suffit qu’il y ait des gens qui se mettent ensemble et qui disent « OK ! On va créer un nouveau nom de domaine » pour qu’il existe.

Manu : Et on le met dans un annuaire.

Luc : Voilà. Il y a en a des tout à fait peu connus et peu répandus comme le domaine .42, qui a été fait il y a quelques années. Si la plupart des gens mettent un site en .42 ça ne marchera pas parce qu’il faut faire des paramétrages avancés parce que très peu de gens le reconnaissent. Donc vendre des noms de domaines, n’importe qui ayant des compétences en réseau peut le faire, c’est quelque chose où on va juste dire « tiens je réserve ça » et on peut toucher de l’argent pour ce service-là.
En France on avait une société, il y a fort longtemps, qui s’était montée, montée par un type qui s’appelle Laurent Chemla qui est assez connu et qui, à l’époque, avait écrit un article « Je suis un voleur » puis un livre qui s'appelait Les confessions d’un voleur3 où il expliquait qu’il avait notamment monté sa boîte pour vendre des noms de domaine, il commençait à devenir très riche parce qu’à l’époque ça se vendait très cher. Il avait été pris de remords parce que c’est un gars qui croyait à un Internet libre et qui était là-dessus depuis très longtemps, il avait tout automatisé parce que ce n’est pas très compliqué, il avait cassé les prix à l’époque en disant « je suis un voleur, donc je vais arrêter de vendre ces choses-là à des prix complètement exorbitants ».

Manu : Et ça s’appelait comment ce qu’il a monté ?

Nico : Ça s’appelait Gandi.

Luc : Ça s’appelait Gandi, Il y a longtemps, il l’a revendue depuis. Aujourd’hui la société Gandi n’est plus du tout celle de Laurent Chemla, mais c’était assez rigolo de voir comment, déjà à l’époque, il y avait des enjeux financiers importants avec des tas de gens qui faisaient beaucoup d’argent sur des trucs qui n’étaient pas très compliqués et il a fallu des gens qui soient des idéalistes pour aller mettre un coup de pied dans la fourmilière.

Nico : C’est vrai que c’est quelque chose qui est absolument incompréhensible. Il y a des noms de domaine qui se vendent très cher alors que c’est finalement rien du tout à faire. Il y a même des sous-domaines, par exemple .eu, .org, vous pouvez prendre un nom de domaine, on vous l’offre, c’est gratuit, ça ne coûte rien, maintenant c’est que dalle, c’est deux lignes dans un fichier texte et ça peut se revendre 60/100 000 euros à l’année sur certains marchés. Les gens n’arrivent pas à comprendre pourquoi ça se vend aussi cher alors que ça demande aussi peu de maintenance, aussi peu de complexité et que n’importe qui peut le faire.

Luc : C’est la question de la rareté.

Manu : Oui, la rareté c’est indispensable, sachant qu’il y a des sites, les sites en trois lettres, je pense toujours à sex.com, qui valent une fortune, des millions de dollars !

Nico : C’est ça. Ce sont des noms qui vont être intéressants, qui vont attirer les utilisateurs, qui sont faciles à retenir ou des choses comme ça et ça peut se vendre effectivement très cher.

Manu : Après il y a des guerres de marques, elles se bataillent pour avoir un nom de domaine qui corresponde à leur marque, sauf qu’une marque c’est supposé être ouvert, c’est-à-dire qu’on peut avoir une marque dans un domaine et la même marque dans un autre et que sur Internet ça ne fonctionne pas.

Luc : Grand classique. On avait vu notamment avec les sites qui avaient été faits pour la loi HADOPI et la loi DADVSI avant. À chaque fois le ministère avait commandé des sites web pour faire la promotion de la loi, évidemment des lois que nous on contestait énormément et assez systématiquement. On voyait que c’était quand même des amateurs qui s’étaient lancé là-dedans parce qu'ils déposaient leur nom de site dans un TLD, par exemple un .fr, hadopi.fr, mais ils ne déposaient pas le nom de domaine avec un .org ou autre chose, ce qui fait que des petits malins rachetaient ces autres domaines avec exactement le même nom, par exemple hadopi.org, parce que ce n’était pas bloqué. Du coup il y avait des tas de sites parodiques qui se montaient où on se foutait de leur gueule ; c’est une autre façon de rigoler avec ces trucs-là.

Manu : Ce que tu dis c’est qu’en fin de compte, si on veut protéger un mot avec certitude, ça coûte très cher parce qu’il faut l’acheter sur toutes les extensions possibles.

Luc : En tout cas les plus communes.

Nico : Il y en a un sacré paquet maintenant. Il y a quelques années il n’y avait que quelques TLD disponibles, mais maintenant ils ont ouvert et il y en a vraiment des tonnes dans tous les langages ; il faut aller chercher les TLD indiens ou japonais. Il faut vraiment aller voir, il y en a beaucoup de réservés : airbus a le sien de réservé, la sncf a le sien aussi. Donc voilà, c’est assez marrant.

Manu : Mais, le .org garde une certaine valeur parce que c’est le domaine historique.

Nico : .org, .com. Ce sont les premiers domaines qui ont été créés et effectivement ça a une certaine valeur. Du coup, beaucoup d’entreprises et d’associations ont dû acheter ce nom de domaine-là il y a très longtemps. Elles l’avaient acheté pour pas très cher et elles vont de retrouver, du coup, à devoir le maintenir pendant des dizaines d’années à des prix qui pourraient avoir explosé. C’est-à-dire que si, sur un siècle, le truc vous coûte 1000 euros ou si, sur un siècle, vous allez payer un million d’euros, vous savez que vous ne pourrez plus le gérer.

Luc : Sachant que, bien entendu, son adresse est dans la durée. Par exemple l’April, qui existe depuis 1996, c’est april.org, si, du jour au lendemain le .org devient insoutenable, trop cher et qu’il faut changer ce truc-là, ça veut dire que tous les liens sur Internet qui renvoient vers april.org deviennent faux. Du coup, en termes de notoriété et de construction d’Internet, ça devient une vraie catastrophe.

Nico : Non seulement faux, mais ça veut dire que le nouveau propriétaire peut aussi en faire ce qu’il veut. Par exemple sur l’April, il peut mettre exactement l’inverse des propos habituels de l’April et on ne maîtrise plus du tout ce qu’on en fait.

Manu : Là, maintenant, ce qu’il faut c’est un nouveau gestionnaire du .org parce que le gestionnaire actuel n’en veut plus et il n’a pas l’air d’être très performant. On va proposer à qui ? On s’en occupe ?

Luc : Toi, Manu.

Manu : Moi je propose qu’on fasse le .org, on va gérer, et si on me propose un milliard de dollars, eh bien je dirai « peut-être ».

Nico : Et concrètement ce n’est pas compliqué à gérer le .org de chez soi, c’est vraiment que dalle au niveau technique.

Nolwenn : Eh bien vas-y.

Luc : On prépare ça pour la semaine prochaine. Nicolas met en place les infrastructures nécessaires, moi je vais chercher un milliard de dollars et on monte ça pour lundi prochain.

Manu : À la semaine prochaine.

Nico : Bonne semaine à tous.

Nolwenn : Bonne semaine.

Luc : Salut.

Décryptualité du 11 mai 2020 - Le .org est sauvé, parlons TLD

mar, 05/12/2020 - 01:23

Écouter ou télécharger le Décryptualité du 11 mai 2020 (15 minutes)

Un temps menacé par un projet de revente, le TLD .org échappe finalement à sa marchandisation. L'occasion de parler TLD pour en comprendre un peu le fonctionnement et les enjeux.

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Revue de presse de l'April pour la semaine 19 de l'année 2020

lun, 05/11/2020 - 19:27

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[korii.] La médecine en open source pourrait nous préparer pour la prochaine pandémie

Le samedi 9 mai 2020.

Devrait-il exister un système de partage open source pour la création de médicaments? Sur un plan éthique, difficile de défendre la thèse du «non». Sur celui de l'économie en revanche, la situation parle d’elle-même: les laboratoires pharmaceutiques ont la mainmise sur les recherches menées par leurs équipes, sur la production de médicaments et sur leur distribution au grand public. Et ce souvent bien au-delà de l’expiration des brevets puisque les résultats des recherches sont jalousement conservés entre les quatre murs de l’entreprise.

[Le Monde Informatique] Munich va renouer avec l'open source

✍ Jacques Cheminat, le jeudi 7 mai 2020.

En changeant de coalition politique, la ville de Munich va encore réorienter son IT et renouer avec l’open source. Si le slogan «argent public, code public» doit devenir la règle, des incertitudes planent sur la partie bureautique et OS.

[Silicon] SILL 2020: quels mouvements dans le socle interministériel des logiciels libres?

✍ Clément Bohic, le jeudi 7 mai 2020.

L'État a mis à jour son socle de logiciels libres recommandés aux administrations. Le point sur les entrants et les sortants.

Et aussi: [Politis.fr] La licence libre, remède miracle contre les pénuries?

✍ Erwan Manac'h, le mercredi 6 mai 2020.

Aujourd’hui dans la série #DéconfinonsLesIdées, on s’interroge sur l’histoire singulière du gel hydroalcoolique qui se diffuse grâce aux principes de l’open source. Et si la licence libre était le remède de demain?

[Numerama] «.org»: l'un des plus vieux domaines du web échappe à une vente controversée

✍ Julien Lausson, le mercredi 6 mai 2020.

Annoncée en novembre, la vente du gestionnaire en charge du «.org» a une société à but lucratif a finalement échoué. Le régulateur des noms de domaine a fini par poser son véto, sous la pression publique.

Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April consacrée au « Jeu du Gnou » - en visioconférence, jeudi 14 mai 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15)

lun, 05/11/2020 - 16:13
Start: 14 Mai 2020 - 17:15End: 14 Mai 2020 - 19:30 Le groupe de travail Sensibilisation

L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement.

Le Jeu du Gnou Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux informatiques (libertés vs servitudes, protections contre les dangers). L'équipe doit atteindre la fin du parcours en un nombre de tour pré-défini. Au passage, elle se trouve confrontée à des dangers qui peuvent être éliminés à l'aide de protections. Ces protections peuvent être acquises à certains endroits du parcours ou transmises par un autre joueur. Cette acquisition nécessite de répondre correctement à un quiz.
La page du projet sur le wiki de l'April. Comment contribuer ?
  • Vous pouvez relire les textes des quizzes et proposer des améliorations à la forme et au contenu ;
  • Vous pouvez proposer de nouvelles questions sur le pad dédié (plus de questions = plus de parties = plus de sensibilisation !) ;
  • Vous pouvez relire et compléter le descriptif des cases. Il s'agit notamment d'expliquer les dangers. L'explication succincte sera inscrite au dos des cartes dangers amovibles. L'explication détaillée trouvera sa place dans le livret qui accompagne le jeu;
  • Vous pouvez relire et compléter les fiches sensibilisation, qui seront particulièrement utiles en l'absence d'un meneur ou d'une meneuse de jeu.
...Et bien sûr vous pouvez participer aux réunions ! :-)

Une réunion spéciale du groupe de travail Sensibilisation consacrée au Jeu du Gnou aura lieu en visioconférence jeudi 14 mai 2020, de 17 h 30 à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Pour tous les détails et vous inscrire, rendez-vous sur le pad.

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 5 mai 2020

lun, 05/11/2020 - 13:56


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 5 mai 2020 sur radio Cause Commune
Intervenant·e·s : Luc Bourdot - Pierre-Yves Dillard - Marc Hépiègne - Isabella Vanni - Frédéric Couchet - William Agasvari à la régie
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 5 mai 2020
Durée : 1 h 30 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration :
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Logiciels libres dans l'Éducation nationale avec Luc Bourdot, responsable du Pôle national de compétences logiciels libres, Pôle EOLE ; chargé du pilotage des développements et de l'intégration des composants libres au sein de l'équipe de la plateforme apps.education
  2. Échange avec Pierre-Yves Dillard pour prendre des nouvelles d'Easter-eggs, entreprise spécialiste en logiciels libres
  3. Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, avec l'interview de Marc Hépiègne de l'association Oisux, groupe d'utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres dans l'Oise
  4. Annonces

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
Logiciel libre dans l’Éducation nationale, ce sera le sujet principal de l’émission du jour avec également au programme logiciels libres dans l’Oise et aussi le confinement vécu par une entreprise du logiciel libre. Nous allons parler de tout cela dans l’émission du jour.

Vous êtes sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France, en DAB+ également et partout dans le monde sur le site causecommune.fm. La radio dispose également d’une application Cause Commune pour téléphone mobile.

Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Je suis Frédéric Couchet, le délégué général l’April.
Le site web de l’association c’est april.org. Vous y trouverez une page consacrée à cette émission avec les liens et les références utiles, les détails sur les pauses musicales.

Nous sommes le mardi 5 mai 2020, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.
Je précise que depuis le début du confinement de la population nous diffusons dans des conditions exceptionnelles. Aujourd’hui, d’un point de vue technique, nous continuons d’utiliser le logiciel Mumble, un logiciel libre d’audioconférence que vous pouvez tester et utiliser, notamment via le serveur Chapril sur chapril point org [chapril.org] pour vos audioconférences personnelles. Ce service est totalement libre d’utilisation.

Si vous souhaitez réagir, poser une question pendant ce direct, n’hésitez pas à vous connecter sur le salon web de la radio, pour cela rendez-vous sur le site causecommune.fm, cliquez sur « chat » et retrouvez-nous sur le salon dédié à l’émission #libreavous.
Nous vous souhaitons une excellente écoute.

Le programme détaillé de l’émission du jour :

  • nous allons commencer dans quelques secondes par prendre des nouvelles de l’entreprise spécialisée en logiciel libre qui s’appelle Easter-eggs ;
  • d’ici une quinzaine de minutes nous aborderons notre sujet principal qui portera sur le logiciel libre dans l’Éducation nationale ;
  • en fin d’émission nous aurons un point sur le logiciel libre dans l’Oise.

À la réalisation de l’émission aujourd’hui William Agasvari.

Tout de suite on va passer directement au premier sujet, sans transition.

Nous allons commencer par prendre des nouvelles de l'entreprise spécialisée en logiciel libre Easter-eggs avec Pierre-Yves Dillard. Pierre-Yves, bonjour. Ah ! Est-ce que Pierre-Yves est avec nous ? Non ? Ce qu'on va faire c'est qu'on va changer un petit peu le programme et on récupérera Pierre-Yves tout à l'heure quand il aura réglé son problème de micro.

Logiciels libres dans l'Éducation nationale avec Luc Bourdot, responsable du Pôle national de compétences logiciels libres, Pôle EOLE ; chargé du pilotage des développements et de l'intégration des composants libres au sein de l'équipe de la plateforme apps.education

Frédéric Couchet : On va passer au sujet principal de l’émission donc Éducation nationale et logiciels libres, je précise, avec Luc Bourdot. Luc tu es responsable du Pôle national de compétences logiciels libres qu’on appelle le Pôle EOLE et, au sein de l’équipe de la plateforme apps.education dont on va parler en détail aujourd’hui, tu es chargé du pilotage des développements et de l'intégration des composants libres. C’est bien ça Luc ?

Luc Bourdot : Oui, c’est ça, tout à fait.

Frédéric Couchet : Je te remercie de participer à cette émission.
En introduction, c’est peut-être un effet un peu inattendu de la crise du Covid-19 et du confinement de la population, parce que le ministère de l’Éducation nationale a dévoilé fin avril une plateforme qui s’appelle apps.education.fr, apps c’est a, p, p, s, qui propose une liste d’outils pour répondre au besoin du travail à distance pendant le confinement. On a voulu en savoir plus donc on a essayé d’avoir un intervenant et, finalement, on a réussi à t’avoir, Luc, pour parler notamment de cette initiative et, un peu plus globalement, de ce que fait le Pôle national de compétences logiciels libres, le Pôle EOLE.
N’hésitez pas à nous rejoindre sur le salon web dédié à l’émission si vous voulez réagir, poser des questions à Luc, c’est le site causecommune.fm bouton « chat » et le salon #libreavous. Évidemment, toutes les références qu’on va citer aujourd’hui, les sites web, vous les retrouverez sur les pages consacrées à l’émission sur april.org et sur causecommune.fm.
Déjà première question Luc, peut-être une petite présentation personnelle ?

Luc Bourdot : Je m’appelle Luc Bourdot. Je suis un ancien de l’informatique puisque j’ai commencé dans les années 80 par faire du Cobol, je ne sais pas si ça dit des choses à des gens, mais voilà !
J’étais développeur, à l’époque on disait programmeur et, assez rapidement, je suis passé sous Unix qui est, quelque part, un peu le grand-papa de Linux. J’ai fait pas mal de développement système et c’est comme ça que, petit à petit, j’ai bifurqué vers une carrière plus orientée système et réseaux.

Luc Bourdot : J’étais ingénieur système et réseaux dans l’académie de Dijon et, dans les années 98 à peu près, il y a eu le projet de raccorder les établissements scolaires à l’Internet et j’ai été chargé de m’occuper de ça. À l’époque, j’ai constaté qu’il y avait quand même un sacré problème de sécurité et de partage de connexion puisqu’on était en Numéris. Il n’existait pas vraiment de solution, c’est comme ça que m’est venue l’idée de réaliser un pare-feu pour les établissements scolaires qui s’appelle Amon, qui était le premier module d’EOLE. Ce pare-feu avait la particularité de pouvoir faire partager la connexion internet aussi bien par les administratifs que par les élèves et les enseignants dans les établissements.
Comme c’était un projet un peu transversal par rapport aux préconisations du ministère, je suis allé présenter ma solution au ministère en leur disant « j’ai l’intention de faire ça » et ils ont trouvé l’idée intéressante. Plusieurs académies m’ont sollicité pour installer le même genre de solution et là m’est apparu immédiatement la problématique qu’en fait mettre du Linux — parce que j’avais développé ça sur une base Linux, Mandrake à l’époque — ça n’allait pas être simple dans les établissements scolaires, donc il fallait essayer de trouver des mécanismes pour simplifier l’administration, l’installation et tout. C’est de là, en fait, qu’est né le projet EOLE pour « Ensemble Ouvert libre Évolutif » qui avait pour but, initialement, de fournir des serveurs Linux pré-packagés pour les établissements scolaires.

Frédéric Couchet : D’accord. Juste avant de poursuivre et te demander un petit peu les dates, on va préciser qu’un pare-feu c’est un logiciel ou un ensemble de logiciels qui permettent, on va dire, de faire respecter des protocoles de sécurité sur un réseau ou sur une machine. Deuxième petit point, alors c’est marrant parce qu’on me le fait remarquer sur le salon web de la radio, c’est l’usage du nom GNU/Linux. Nous, on préfère évidemment utiliser le terme GNU/Linux qui est beaucoup plus large et qui fait aussi référence à l’importance du projet GNU. Je vais renvoyer au podcast de l’émission de la semaine dernière, du 28 avril 2020, où Véronique Bonnet, vice-présidente de l’April, avait fait une chronique sur le sujet et également à une émission passée où on avait expliqué les différentes distributions logiciel libre et celle que tu as citée, une des premières distributions logiciel libre française, dans les années 98/2000.
Ceci précisé, le Pôle de compétences logiciels libres, c’est un pôle qui est une équipe du ministère de l’Éducation nationale, il a été créé où et il est situé spécifiquement à Dijon ou il est décentralisé ?

Luc Bourdot : En fait, si je reprends, effectivement c’est écrit « EOLE est une distribution GNU/Linux » sur notre site, donc des fois ma langue fourche, il ne faut pas m’en vouloir, donc oui, je suis parfaitement d’accord avec le fait qu’il faut faire attention à l’appellation GNU/Linux.
En fait ce projet qui était un projet académique, c’est pour ça que j’étais à Dijon, est devenu un projet inter-académique puisque d’autres académies ont voulu se saisir de cette opportunité de pouvoir sécuriser les connexions internet des établissements scolaires. Au début c’était un projet qui était mené en parallèle, je dirais, de mon autre boulot.
Un peu avec la montée en puissance de ce projet, en 2003, donc deux ans, trois ans après, on va dire que le ministère de l’Éducation nationale a créé une équipe spécifique EOLE basée à Dijon puisque moi j’étais à Dijon, au début on était trois, pour développer le projet.
Et puis, au pare-feu, sont venus se rajouter d’autres modules pour les établissements, d’autres serveurs, et l’équipe a grandi petit à petit. Aujourd’hui c’est une équipe de neuf personnes, basée à Dijon, qui a effectivement une vocation de Pôle national de compétences, on travaille au niveau national et même, je dirais aujourd’hui qu’on travaille pour plusieurs ministères notamment principalement le ministère de l’Écologie avec qui nous avons un partenariat fort, puisqu’il a même une équipe EOLE au sein de son ministère et qu’il participe financièrement au développement du projet.

Frédéric Couchet : D’accord. Donc EOLE, tu l’as dit, a pour objet de produire une distribution GNU/Linux, on va préciser plutôt orientée serveur, c’est-à-dire que ce n’est pas dédié au poste de travail des personnes au quotidien, c’est plutôt sur la partie serveur, donc pour gérer un pare-feu, des serveurs de clients légers, etc. Donc c’est vraiment orienté serveur. Quelles fonctionnalités cette distribution propose-t-elle aujourd’hui ?

Luc Bourdot : Effectivement, oui, c’est orienté serveur. On a bien essayé deux/trois fois de proposer des solutions plus poste de travail, mais on n’était pas vraiment suivis sur ce sujet. En fait, on a aujourd’hui une solution poste de travail, on a quand même une solution qui s’appelle Eclair [Environnement Client-Léger pour les Applications Informatiques en Réseau], qui est une solution qui fait du client léger, qui permet, sur des postes anciens, de faire tourner des systèmes Linux et c’est principalement utilisé dans les écoles et aussi dans certains collèges.
Sinon, en plus du système du pare-feu qui a une vocation de protection à la fois des réseaux, du matériel et des gens puisque derrière, dans les écoles, il y a des mineurs donc c’est important aussi, on offre des serveurs dits pédagogiques qui sont des serveurs sur lesquels, principalement, on va trouver des fonctions de contrôleur de domaine pour être en face des solutions propriétaires bien connues, qui peuvent donc les remplacer ; c’est basé sur du Samba, pour ceux qui connaissent, avec dessus, en plus, la possibilité de faire tourner des applications web pour avoir des services à l’intérieur de l’établissement. On peut aussi ouvrir sur Internet, au travers du pare-feu, des services assez classiques, des blogs, de la messagerie, donc ce module qui s’appelle Scribe, est aujourd’hui largement déployé.
On avait aussi réalisé quelque chose de très spécifique pour l’Éducation puisque c’était pour supporter des applications métier, c’est un module qui s’appelle Horus – on est souvent dans la mythologie égyptienne – qui est utilisé dans une grande partie des établissements scolaires puisque, entre autres, il y avait les applications métier comme la comptabilité qui tournaient dessus. À l’époque c’était un challenge parce que tout était développé sur du Novell qui est une vieille solution réseau et, à un moment donné, le ministère a envisagé de virer Novell et le client naturel c’était Microsoft. Et là, il a fallu relever un challenge qui a consisté à dire « nous on peut faire mieux et plus vite que Microsoft ». C’est comme ça qu’on a fait le serveur Horus qui a été, en gros, le deuxième serveur important dans EOLE.
À ça, je rajouterais le plus d’EOLE puisque, comme je l’ai dit, la problématique c’était d’avoir beaucoup de serveurs dans une académie, dans une région, et administrer tous ces serveurs c’était compliqué. Donc EOLE propose un système qui permet de télé-administrer les serveurs, de les configurer à distance, qui facilite l’installation, la migration et ce module s’appelle Zéphir. Pour ne pas être trop technique je renvoie les gens sur notre site, vous mettrez les liens, tout cela est très bien expliqué.
Ce qu’il faut savoir c’est qu’EOLE est principalement dans les établissements scolaires, mais pas que. C’est vraiment du logiciel libre, c’est accessible à tous, téléchargeable en ligne et c’est utilisé dans d’autres ministères et dans d’autres instituts de formation privés. Il y a beaucoup d’utilisation. Vous pourrez aussi voir les statistiques sur notre site. Aujourd’hui on est à 20 000 serveurs actifs, en fait, dans le monde entier on peut dire, bien sûr principalement en France et dans les territoires d’Outre-mer, 20 000 serveurs qui tournent sous GNU/Linux EOLE.
Petite précision, juste pour terminer parce que je ne l’ai pas dit et c’est important, c’est une méta-distribution c’est-à-dire qu’on n’est pas parti de rien, on est appuyé aujourd’hui sur la distribution bien connue Ubuntu.

Frédéric Couchet : D’accord.
Justement sur la partie statistique, c’était une de mes questions, tu dis 20 000 serveurs installés, mais pour qu’on ait une idée de ce que cela représente parce que ça paraît évidemment beaucoup, quel pourcentage ça représente par rapport aux serveurs qui sont installés dans l’Éducation nationale ? Est-ce que tu as une idée du pourcentage que ça représente ?

Luc Bourdot : Non. Je n’en sais rien.

Frédéric Couchet : On cherchera.

Luc Bourdot : La particularité aussi c’est qu’on est un pôle logiciels libres du ministère de l’Éducation nationale, donc on n’a pas de velléités commerciales. Notre idée c’est vraiment d’offrir des solutions : les gens les prennent, les utilisent comme ils veulent, sans forcément nous rendre compte, ce qui fait que même les 20 000 que j’annonce c’est un minimum, c’est-à-dire que ce sont les 20 000 qu’on connaît dont 18 000 qu’on est quasiment capables de situer dans les établissements scolaires parce que les gens ont renseigné ce qu’il fallait pour qu’on puisse les positionner sur une carte, mais potentiellement il y a en plus. On ne sait pas en fait, on n’a pas de licence pour compter.

Frédéric Couchet : C’est la difficulté, en tout cas une des caractéristiques du fait que ce soit du logiciel libre, c’est que n’importe qui, une prof, un prof dans une école, dans une académie, peut installer le serveur pour ses besoins sans vous le signaler, donc effectivement ce chiffre-là est un minimum.
Avant de passer au sujet apps.education.fr qui, je pense, intéresse aussi beaucoup de gens, EOLE est développé par le Pôle compétences logiciels libres, mais est-ce que c’est développé uniquement par le Pôle compétences ou est-ce qu’il y a des contributions externes, que ce soit des personnes physiques ou peut-être des entreprises ?

Luc Bourdot : Il y a des contributeurs. Il y a plusieurs types de contributeurs. Il y a, je dirais, les contributeurs collègues. Dans les différentes académies vous avez des informaticiens, on reviendra probablement là-dessus quand on parlera de apps, une des particularités de ce ministère c’est d’avoir des DSI dans chaque région ; c’est un modèle qui est très décentralisé. Il y a beaucoup d’informaticiens et, dans ce cadre-là, on a pas mal de contributeurs, bien sûr, on a une véritable communauté de gens qui nous aident à des niveaux différents. Classiquement, dans le logiciel libre, le premier niveau de contribution c’est déjà d’utiliser et puis de faire des retours, donc ça c’est le premier niveau ; on a ensuite des gens qui nous soumettent des patchs et on a même des gens qui ont développé des modules. Sur notre forge, qui est ouverte, on a des produits qui sont portés en contribution, c’est-à-dire qui sont distribués par EOLE mais qui ont été réalisés par d’autres.
Après, on a une catégorie un peu particulière. On a travaillé avec des entreprises dont Easter-eggs d’ailleurs — puisqu’ils sont là je les salue — qui a même été une des premières boîtes avec qui on a bossé il y a très longtemps et plus récemment aussi. Donc on a, comme ça, des collaborations avec des boîtes qui font du logiciel libre et aussi des collectivités territoriales qui, des fois, ont des besoins spécifiques et les font développer. La plupart du temps elles n’ont pas les moyens en interne, donc elles font aussi appel à des sociétés qui vont aller développer des choses qui vont être intégrées dans EOLE, des améliorations que nous redistribuons ensuite. Le principe que nous appliquons c’est que si nous sommes associés en amont avec ces développements, ils sont repris par nous dans la distribution et, ensuite, ils sont maintenus par nous. Du coup, c’est comme ça qu’on a plusieurs collectivités qui ont rajouté des fonctionnalités à EOLE qui, aujourd’hui, sont largement utilisées par les autres.

Frédéric Couchet : Excellent. Je vais juste préciser pour les personnes qui écoutent qu’une forge c’est, on va dire, un site qui permet d’héberger du développement notamment logiciel. Donc la forge du projet EOLE, comme tu l’as dit, est une forge publique sur laquelle toute personne peut contribuer soit en apportant des corrections de bugs soit en rajoutant des fonctionnalités. C’est bien ça ?

Luc Bourdot : Tout à fait, c’est ça, et même simplement en nous faisant des suggestions. C’est-à-dire qu’on a des utilisateurs qui viennent et qui disent « il manque ça au produit », c’est important aussi. À EOLE, depuis le début, on travaille vraiment dans la philosophie du logiciel libre, c’est-à-dire très proches de l’utilisateur. On est présents sur IRC, on a des forums. L’idée c’est de coller au plus aux besoins des utilisateurs et du terrain, donc on est très à l’écoute là-dessus. Pour nous, la technique a toujours été un moyen, ce n’est pas un but. On ne perd pas de vue qu’on est là pour essayer de faire avancer les choses en priorité dans l’Éducation. Pour nous c’est important, en tant que fonctionnaires, de contribuer au bien public : argent public, bien public ; tout va bien.

Frédéric Couchet : C’est un beau résumé.
Quand tu parlais des personnes qui utilisent, en préparant l’émission j’ai envoyé un message sur la liste Éducation de l’April en disant qu’on te recevait, si les gens avaient des questions. Il y a eu des remarques, notamment la remarque d’une personne, un enseignant, qui dit que s’il y a bien un pôle qui connaît les logiciels libres et leur utilisation au sein des établissements scolaires, c’est bien EOLE. Il précise « il est déplorable que ce soit si peu connu de nos décideurs ». Je pense qu’on reviendra à la fin sur la question de positionnement entre les informaticiens libristes du ministère et les décideurs c’est-à-dire les politiques. Je voulais quand même te faire remonter ce petit retour très positif au sujet d’EOLE.

Luc Bourdot : Je profite d’être à l’antenne pour rebondir parce qu’aujourd’hui, justement en parlant d’EOLE, il y a plein de choses qui se racontent, comme quoi le projet serait en difficulté, qu’il va être arrêté. Eh bien non, c’est complètement faux ! En fait, ce que les gens ne comprennent pas, c’est qu’avec la loi qui a confié la responsabilité des structures informatiques aux collectivités territoriales, effectivement un certain nombre d’académies se désengagent et, quand les académies se désengagent, des fois ce n’est pas compris parce que les gens ont l’impression qu’EOLE est un produit académique, donc, si les académies se désengagent, EOLE c’est fini. Non ! Aujourd’hui on a des rapports avec beaucoup de collectivités territoriales et c’est vrai que c’est une nouvelle orientation du Pôle. Nos interlocuteurs, de plus en plus, ne sont pas forcément des gens qui travaillent dans l’Éducation, ce sont de plus en plus des gens qui sont dans les collectivités. Aujourd’hui on a des collectivités qui font le choix d’EOLE et qui vont continuer à travailler avec les outils. Au niveau du ministère il est très clair que cette mission-là continue. C’est-à-dire que ce n’est pas parce que ce n’est pas de la responsabilité directe de l’Éducation nationale d’installer des services pour les établissements scolaires, puisque c’est le boulot des collectivités, il est quand même de notre rôle de continuer de proposer une solution.
En fait, EOLE est la solution libre proposée par le ministère aux collectivités pour installer dans les établissements scolaires.

Frédéric Couchet : Très bien. Effectivement, avec ces nouvelles répartitions des rôles c’est important de le préciser. EOLE, en fait, est au service de toutes les structures qui interviennent dans l’Éducation. On renvoie évidemment sur le site april.org et sur causecommune.fm ; vous retrouverez les références sur le projet EOLE, les différents modules, la forge publique. N’hésitez pas à y faire un tour soit pour découvrir, pour utiliser ou pour contribuer.
On va aborder le deuxième sujet qui est le sujet principal, en fait, de la discussion. Je disais en introduction que le ministère de l’Éducation nationale a dévoilé fin avril une plateforme apps.education.fr. Je dis bien dévoilé parce que, en fait, on va revenir un petit peu sur la genèse de ce projet qui, finalement, n’est pas si nouveau que ça. En tout cas tout d’un coup il y a eu des commentaires disant « enfin le ministère de l’Éducation nationale s’intéresse au logiciel libre ! » On va d’ailleurs revenir sur cette partie logiciel libre parce que j’ai justement quelques questions par rapport au positionnement.
Déjà première question sur l’historique de cette plateforme, de ce projet apps.education.fr. De quand date le projet ? Par qui est-il mené et quels sont les objectifs de ce projet ?

Luc Bourdot : Le projet, effectivement, n’est pas un projet qui est sorti du chapeau là, au dernier moment, c’est quelque chose sur lequel il y a des gens qui travaillent depuis un moment. Je dirais que ça fait presque deux ans. En fait, il y a eu pendant presque un an une phase de maturation du projet qui est donc mené par la DNE, la Direction du Numérique pour l’Éducation, avec, comme sponsor, Laurent Le Prieur qui est à la tête de la sous-direction.
En fait, au départ ce projet a surtout été conduit avec les différentes DSI académiques pour essayer de déterminer un petit peu les contours fonctionnels, l’organisation je dirais plus administrative. Donc il y a eu des réunions essentiellement entre les DSI et, à l’époque, Marine Gout, je peux la nommer, qui est chef de projet au niveau de la DNE ; à l’époque il y avait aussi Jérôme qui est parti depuis.
Ce projet, je dirais il y a un an, est entré dans une partie plus opérationnelle. Il y a vraiment une équipe qui a été constituée : aujourd’hui il y a Nicolas, Marine, moi, plus deux designers dits d’intérêt général qui sont mis à disposition du projet par la DNUM. Ce projet avait pour vocation de fournir des outils numériques principalement libres, il n’y avait pas d’exclusive, on s’était dit principalement libres, aux personnels de l’Éducation nationale, personnels administratifs et enseignants, et pas du tout d’aller s’occuper de la relation des enseignants avec les élèves, puisque, en gros, il ne fallait pas marcher sur les platebandes des ENT. Voilà !

Concrètement, ce projet a démarré en fin d’année dernière, principalement suite à des hackathons qui ont été organisés au Lab 110 bis pour ceux qui connaissent, qui est une structure du ministère de l’Éducation nationale où il y a eu des réunions avec des utilisateurs pour essayer de déterminer les contours parce qu’il y a une démarche de design par les utilisateurs. Le coup vraiment opérationnel a été lors d’un hackathon des administrations organisé par la DNUM où les premières lignes de code ont été produites, c’était, je crois, en novembre 2019.
C’est un petit peu la genèse sachant que, bien sûr, on n’avait prévu de faire apps bêta là, pour le confinement.

Je peux un petit peu expliquer. Comme je le disais ce projet avait pour vocation de s’adresser aux personnels de l’Éducation et, quand le confinement s’est produit, au début « tout allait bien » entre guillemets, les ENT allaient prendre le relais, il y avait justement des tas d’accord qui avaient été signés avec des GAFAM, avec des choses et tout allait bien. Finalement, ce dont on s’est aperçu c’est que ça ne marchait pas si bien que ça, il y avait quand même des problèmes. La DNE s’est tournée vers nous pour voir si on ne pouvait pas essayer de colmater quelques brèches.
Sachant que moi je suis aussi très impliqué dans les travaux interministériels autour du logiciel libre, dans ce cadre-là j’ai monté une plateforme pour les groupes qui travaillent sur le logiciel libre, plateforme qui s’appelle MIM-LIBRE [mim-libre.fr/communaute-mim-libre/], qui est une plateforme interministérielle, qui est déjà un portail qui regroupe des services pour les gens qui travaillent autour du socle interministériel de logiciels libres. Donc il y avait des pads, il y avait un forum, il y avait de la messagerie, il y avait du Rocket.Chat, il y avait tout ça. Ce sont en fait ces services qui ont servi un petit peu de modèle pour construire apps.
Du coup, quand il y a eu ces problèmes, ce qu’il a fallu faire c’était réorienter un petit peu apps. Concrètement ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’au niveau du développement il y a une branche particulière qui a été créée pour finaliser certaines fonctionnalités et en priorité les stabiliser pour pouvoir sortir une version bêta. Il y a aussi une réflexion qui a été menée pour trouver, je dirais, des services et un petit peu colmater les brèches comme je le disais.
Pour ce faire il y a eu un appel qui a été aussi lancé sur nos réseaux internes, parce que, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’il y a une grande participation de plusieurs DSI académiques qui sont venues nous donner la main, sinon ça n’aurait pas été possible de faire ça aussi vite.

Frédéric Couchet : En introduction tu as donné un point qui est intéressant, tu as dit qu’il n’y avait pas d’exclusivité logiciel libre et tu as cité Laurent Le Prieur. Il se trouve, et c’est assez marrant, que j’ai vu un courriel de Laurent Le Prieur qui a été envoyé à la communauté des informaticiens en DSI, donc Direction des systèmes informatiques auprès des ministères, pour annoncer apps.education.fr, un appel à contribution. Ce qui est marrant c’est que dans ce courriel il est question de services, d’applications, mais le mot logiciel libre n’apparaît jamais ! Quand on regarde sur apps.education.fr, ce qui est marrant aussi c’est c’est que le mot logiciel libre n’apparaît pas ; on voit services, sécurisés, utiles, etc., et quand on va sur les différents outils, par exemple PeerTube qui permet de partager des vidéos, quand on va sur Nextcloud qui permet de partager des documents, pareil, cette notion de logiciel libre n’apparaît pas ! J’aurais une question une peu provocatrice : est-ce que le ministère a honte de se baser sur des logiciels libres ou est-ce qu’il y a des pressions internes peut-être pour ne pas faire trop de pub au fait que ce soit des logiciels libres ?

Luc Bourdot : Non. Je dirais que le ministère n’a pas honte du logiciel libre. D’ailleurs, ce qu’il faut savoir, c’est que dans les infrastructures du ministère et des académies, c’est 99 % de GNU/Linux, donc il n’y a pas de honte. Les informaticiens de l’Éducation nationale sont habitués à travailler avec beaucoup de logiciels libres sur les parties serveurs.
Par contre, je ne suis pas du tout chargé de la comm’ sur le projet, donc je n’ai pas du tout participé à l’aspect rédactionnel de présentation.
Ce que je pense c’est qu’effectivement il n’y a pas non plus la volonté de mettre en avant le fait que ce soit du logiciel libre, il n’y a ni la volonté de le cacher ni la volonté de le mettre en avant, peut-être pour éviter justement des polémiques. Donc ce n’est pas caché puisque les logiciels sont nommés, cités. On sait très bien que derrière les pads collaboratifs c’est un produit qui s’appelle CodiMD ; quand on va sur les logiciels eux-mêmes on va souvent trouver des références comme quoi ce sont des logiciels libres. Après, pourquoi ça n’a pas été mis en avant, il faudrait effectivement demander au service de comm’ de la DNE, mais il n’y a pas non plus de honte.

Frédéric Couchet : Je sais que toi tu n’en a pas honte mais peut-être que la DNE, la Direction du Numérique éducatif, peut-être que le ministère en a honte. Je fais effectivement un appel au service presse : si le ministre veut s’exprimer ou si un responsable de la DNE veut s’exprimer, ce sera avec plaisir.
On va parler des différents services qui sont proposés, mais d’abord on a faire une petite pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Cette pause musicale va faire plaisir à notre invité suivant, Pierre-Yves Dillard, car c’est un membre de d’Easter-eggs qui, au-delà d’être informaticien libriste, fait également de la musique.
On va écouter Lost par Emmanuel Saracco. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Lost par Emmanuel Saracco.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Lost par Emmanuel Saracco, musique disponible sous licence Art Libre.
Vous êtes toujours sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et également en DAB+ et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Nous poursuivons notre discussion sur l’Éducation nationale et les logiciels libres avec Luc Bourdot qui est le responsable du Pôle national de compétences logiciels libres, le Pôle EOLE. Juste avant la pause musicale on parlait de la plateforme apps.education.fr qui propose un ensemble de services aux personnels de l’Éducation nationale en cette période de confinement.
Luc, est-ce que tu pourrais nous lister les services qui sont pour l’instant proposés sur cette plateforme apps.education.fr ?

Luc Bourdot : La première chose c’est que cette plateforme reste personnalisable. En fait, ce qu'on n'a pas encore dit c'est que ce n’est pas UNE plateforme, c’est une plateforme par académie, donc 27, enfin 28 avec le ministère puisqu’on a aussi fait une plateforme pour les personnels des ministères.
Au départ, l’idée c’était de proposer quelque chose avec des services intégrés pour aller très vite, mais aujourd’hui chaque académie a la possibilité de rajouter d’autres services ou de les échanger avec ceux qu’on propose. C’est pour ça que, des fois, on va avoir des réactions par rapport à cette plateforme qui peut sembler incohérente parce qu’en fait ce n’est pas une plateforme, du coup ce sont 28 plateformes avec la personnalisation que peuvent faire les académies.
Les services qui ont été intégrés de base, je ne sais même plus combien il y en a, mais je vais essayer de les citer sans me tromper.
Le premier c’est déjà le portail lui-même qui est donc le développement qui doit permettre d’avoir une entrée principale et surtout, ce qui était ressorti des interviews qu’on faisait avec les utilisateurs, c’était la difficulté des gens de retrouver tous les outils. Donc l’idée c’était, en premier lieu, de faire une application qui va servir de portail pour tous ces outils, une plateforme de services, où chacun va retrouver les différents outils et, en plus, ces outils étant en authentification unifiée, une fois qu’on se connecte sur la plateforme le passage vers les différents services proposés, à quelques exceptions près, se fait sans avoir besoin de se ré-authentifier. On est authentifié une bonne fois pour toutes, donc c’est aussi une facilité.

Il y a le pad, classiquement pour ceux qui connaissent. Il y en a deux en fait. Il y a Etherpad qui est une application extrêmement connue. Le pad est un outil qui va permettre d’écrire de manière collaborative en ligne : on peut se mettre à plusieurs sur un texte, on peut travailler en même temps sur ce texte.
On a intégré un outil peut-être un peu moins connu mais qui, à mon avis, est plus performant et plus intéressant, qui offre plus de fonctionnalités, qui s’appelle CodiMD ; lui aussi c’est un pad qui offre des possibilités de présentation personnalisée peut-être un petit peu plus évoluées.
Donc deux services d’écriture collaborative qui permettent ensuite de republier éventuellement vers des gens qui, eux, ne seraient pas connectés : on peut créer du contenu à plusieurs et le mettre à disposition d’autres personnes, simplement en diffusant le lien, l’URL du contenu qu’on a créé.

Un service de blog qu’on a intégré dans notre plateforme parce qu’on voulait quelque chose de très simple. Ça veut dire que quand vous êtes connecté dans la plateforme vous avez un espace de publication qui va vous permettre, là aussi, de créer du contenu ; ce n’est pas coopératif, collaboratif, là vous créez votre contenu tout seul. La totalité de ce contenu est ensuite exposée sur une simple page avec, comme entrée principale, le nom de la personne. Du coup c’est très simple : si votre maîtresse d’école s’appelle madame Pervenche, eh bien vous cherchez « madame Pervenche » et vous allez trouver immédiatement tout ce qu’elle a publié pour vous. On voulait quelque chose de simple.

Il y a un service, pareil, logiciel libre, Nextcloud, qui est un service, je ne sais pas comment le qualifier parce qu’on peut faire beaucoup de choses avec Nextcloud, principalement du partage de documents, je dirais, même si à l’intérieur il y a plein de fonctionnalités plus riches, mais sa principale fonction c’est de pouvoir partager des fichiers, des documents.

Frédéric Couchet : Nextcloud est une plateforme collaborative qui, au départ effectivement, était surtout connue comme site d’hébergement de fichiers mais qui propose beaucoup de choses : tu peux synchroniser des contacts, tu peux mettre des images, il y a vraiment pas mal de fonctionnalités ; il y a même un outil de visioconférence qu’on a d’ailleurs utilisé dans le cadre de l’émission. Il y a plein de fonctionnalités. D’ailleurs j’aurais peut-être après une question sur Nextcloud, mais je te laisse poursuivre la liste des services proposés.

Luc Bourdot : Effectivement Nextcloud permet de faire pas mal de choses, mais nous on n’a pas forcément activé aujourd’hui toutes les fonctionnalités à l’intérieur de Nextcloud. On l’a vraiment vu plutôt pour stocker et partager des fichiers, d’accord, ça peut être du texte, des images et du son.

Après, en parlant de médias, il y a PeerTube bien connu, je pense, des libristes, qui est un produit qui a été développé par l’association Framasoft, qui est, on va dire, le concurrent de YouTube, n’est-ce pas ? Le but c’était de permettre aux enseignants d’avoir un espace où ils peuvent publier les contenus vidéo qu’ils réalisent et ensuite pareil, les partager.
Je le dis tout de suite : on est en contrat avec l’association Framasoft, ça va déjà permettre de dire que le ministère contribue au développement de PeerTube. PeerTube ne permettait pas de faire ce dont j’ai parlé tout à l’heure c’est-à-dire l’authentification unifiée puisque les protocoles d’authentification dans PeerTube, c’est un petit peu technique, ne le permettaient pas. Donc le ministère a fait réaliser, a financé ces fonctionnalités supplémentaires qui vont être, bien sûr, mises à disposition de tous.

Frédéric Couchet : C’est vrai que c’est une excellente nouvelle ça !

Luc Bourdot : Voilà. Cette plateforme va servir à publier des vidéos.

Frédéric Couchet : Il y a aussi un forum si je me souviens bien. Peut-être que tu en as déjà parlé, excuse-moi.

Luc Bourdot : Non, je n’en ai parlé. Effectivement, il y a aussi un forum.
On voit qu’entre le forum, les pads, les blogs, il peut y avoir un peu une impression de redites, mais pour nous ce sont des approches un peu différentes et on voulait voir comment les utilisateurs allaient s’en emparer, qu’est-ce qui leur semblerait le plus judicieux. Le but n’était pas non plus d’être trop contraignant vis-à-vis des utilisateurs.
En fait, ça veut dire qu’aujourd’hui, pour communiquer avec sa classe, avec les parents, en gros un enseignant peut passer par les pads, il peut passer par les blogs et il peut passer par les forums. Après c’est son choix, il fait comme il veut et on verra à l’usage : si certains services ne sont pas du tout utilisés, eh bien on ajustera.
Ça a été un petit peu dit dans le communiqué. Il faut bien comprendre que le projet bêta apps, bien sûr, sert à répondre au confinement, mais on aurait pu le faire autrement. On a décidé d’utiliser quand même les mécanismes de apps parce que ça nous semblait cohérent d’obtenir des retours d’utilisateurs. Aujourd’hui on a nos deux designeuses d’intérêt général qui sont à la recherche et qui mènent des entretiens avec des utilisateurs dans toutes les académies. Il y a eu un appel à volontariat sur les plateformes type Tchap par exemple, et ça nous sert aussi de galop d’essai. C’est-à-dire qu’on est en train de regarder comment les utilisateurs s’emparent de ces outils, qu’est-ce qu’ils en font, qu’est-ce qu’ils trouvent bien, qu’est-ce qu’ils ne trouvent pas bien, et toutes les suggestions qu’ils pourront nous faire.

Frédéric Couchet : C’est une excellente démarche qui rappelle sans doute un peu la démarche agile que vous pratiquez, je crois, à EOLE et dont on a parlé dans une émission récente de Libre à vous !
Le temps file très vite, il nous reste quelques minutes. Ton dernier commentaire me fait penser au fait que sur le site de apps on voit marqué que « les services proposés sur la plateforme sont temporaires afin de répondre aux demandes dans le cadre de la situation sanitaire actuelle », donc le confinement. Se pose également la question de la pérennité de ces applications : est-ce qu’elles vont être pérennes ou relancées ultérieurement pour être définitivement en ligne indépendamment de la période de confinement ? Et aussi la question du transfert, de la sauvegarde des documents qui pourraient être déposés d’ici la fin de l'année scolaire sur cette plateforme. Donc la question de la pérennité.

Luc Bourdot : C’est une excellente question, je te remercie de me l’avoir posée comme on dit !
En fait il y a eu, à mon avis, une petite erreur de communication de notre part : on a mis dans le bandeau « attention c’est temporaire », même si, juste en dessous, on dit que les services ont vocation à être pérennisés. Souvent les gens se sont arrêtés au premier truc en disant « alors tout va s’arrêter ». Non, tout ne va pas s’arrêter ! Ce qu’il faut comprendre c’est que la première difficulté que nous avons rencontrée c’est qu’aujourd’hui le projet apps – bientôt vous aurez accès, je dirais, au apps final en mode bêta avec d’autres fonctionnalités pour tester – était hébergé dans des infras propres à l’Éducation nationale qui n’étaient pas dimensionnées du tout pour accueillir potentiellement la totalité des académies et des enseignants qui en auraient besoin. C’est pour ça que la DNE s’est tournée vers des partenaires extérieurs, en l’occurrence je peux les citer, Scaleway et OVH, pour héberger ces services, puisque nous on n’avait ces compétences, enfin ces capacités rapidement en interne, notre plateforme, aujourd’hui, n’est pas dimensionnée pour ça. On n’avait pas eu vraiment le temps de faire un certain nombre de tests, c’est aussi pour ça qu’on est parti sur des plateformes par académie plutôt qu’une plateforme nationale. C’était une façon, pour nous, de savoir que la montée en charge serait quand même moins violente qu’en voulant présenter directement une plateforme nationale ; on n’avait pas eu le temps de faire tous les tests donc on n’a pas voulu prendre ce risque. Donc on est parti sur une plateforme par académie.
À partir de là, ce qui est clair c’est que le projet apps a vocation à continuer après le confinement. Mais, comme je l’ai dit, nous avons fait un certain nombre d’adaptations pour ce confinement.
En premier lieu, le côté relation enseignant/élèves n’est pas du tout dans les objectifs de la plateforme apps définitive. Les enseignants pourront bien sûr utiliser la plateforme apps définitive pour travailler entre eux, favoriser le travail collaboratif entre eux, mais, pour l’instant, il n’est pas dans la cible que ça soit une plateforme qui serve, directement en tout cas, à la relation avec les élèves. Elle pourra être utilisée pour commencer à préparer des contenus qu’on partagerait ensuite avec d’autres outils, mais il n’est pas prévu que les élèves se connectent directement sur les plateformes apps.
Du coup aujourd’hui, effectivement, on ne sait pas garantir la pérennité des données. Déjà parce que, en termes d’infrastructure, on va changer, on va probablement passer d’un hébergement externalisé à quelque chose d’internalisé. Aujourd’hui on a 28 plateformes qu’il va falloir ramener dans une seule et les informaticiens savent bien les problèmes que ça pose en termes d’unicité des identifiants et tout ça, donc ce n’est pas une opération qu’on peut garantir. Par contre, on fera de notre mieux pour que ça soit, je dirais, possible au maximum. C’est classique, c’est une version bêta, c’est-à-dire qu’en gros on est en best effort, on fait au mieux, mais il y a des choses qu’on ne peut pas garantir. Donc on préférait prévenir les gens en disant « il y a des mécanismes de synchronisation, il vaut mieux que vous gardiez une copie chez vous de ce que vous allez mettre dans le Nextcloud » et, de toutes façons, garder des copies chez soi ça reste un conseil valable tout le temps. On fera le maximum, mais aujourd’hui on ne sait pas exactement ce qu’on sera capables de faire. Probablement, par exemple, que les vidéos qui seraient sur des PeerTube, vu que PeerTube est déjà en mode fédéré, on devrait arriver à les récupérer, mais ce n’est pas évident. Ça va dépendre aussi, je dirais, de l’utilisation qui va en être faite : s’il y a des gigas, des téras et des téras de données, ça peut aussi être compliqué à traiter.
Ça veut dire que les gens devront probablement récupérer des choses chez eux et les redéployer après. En tout cas on mettra en place des mécanismes, par exemple dans les blogs, dans les pads, pour que les gens puissent réimporter toutes leurs données pour faciliter une republication ultérieure dans d’autres outils si on n’était pas capables de le faire automatiquement.

Frédéric Couchet : D’accord. Avant-dernière question je pense : est-ce qu’il est prévu une formation pour le personnel enseignant qui a sans doute l’habitude d’utiliser d’autres outils ou, en tout cas, qui va découvrir de nouveaux outils outils ? Est-ce qu’une formation est prévue ?

Luc Bourdot : Oui, c’est déjà en place ; je vais être plus précis : ça se met en place. On a fait appel à la communauté et il y a beaucoup de tutos qui ont été réalisés. La difficulté c’est qu’aujourd’hui tous les tutoriels qui ont été réalisés, essentiellement par des profs d’ailleurs, sont dispersés sur les différentes plateformes et là il y a un travail qui est fait en ce moment pour essayer de tout regrouper et d’avoir, à un moment donné, un affichage cohérent de tous les tutoriels qui sont réalisés. Sur le PeerTube c’est déjà fédéré, il y a moyen de voir qu’il y a quand même déjà pas mal de vidéos qui ont été faite pour aider.
En fait, l’assistance ne sera absolument pas réalisée par l’équipe. L’équipe apps est une équipe qui va éditer le logiciel, mais le soutien, je dirais, sera fait par les académies elles-mêmes. Là, les académies, les DSI et bien sûr les DANE, les délégations académiques au numérique éducatif, s’organisent pour soutenir les enseignants dans l’utilisation de la plateforme.

Frédéric Couchet : D’accord.
Dernière question : si, en moins de deux minutes, tu devais résumer un petit peu apps ou donner envie : les éléments clefs à résumer en moins de deux minutes.

Luc Bourdot : Chouette exercice !

Frédéric Couchet : Je sais !

Luc Bourdot : Je vais essayer de ne pas trahir de secret, mais la volonté de l’équipe c’est vraiment aussi, au-delà de ce qu’on va proposer, d’emmener dans ce ministère une démarche un petit peu différente, qui n’est pas cachée non plus, qui est soutenue, le sponsor de la DNE est au courant, et cette démarche consiste effectivement à faire du design avec les utilisateurs, c’est pour ça qu’il y a eu des hackathons. L’idée c’est d’aller à la rencontre des utilisateurs, ne pas attendre des aides d’avoir le produit parfait. Donc les critiques sont recevables. On sait bien qu’il y a plein de choses qui ne sont pas complètement sèches, comme on dit chez nous, mais on écoute. Donc avoir une démarche vraiment proactive avec nos utilisateurs, aller très vite dans la livraison des produits justement pour les améliorer avec eux et, bien sûr, pousser au maximum les produits libres.
Peut-être juste pour préciser et revenir sur la notion de produit libre : ce qui est réalisé par l’Éducation nationale, en l’occurrence le portail, est disponible sur le GitLab, vous trouverez souvent le lien dans les annonces. C’est ouvert à contribution. Les recettes : pour déployer le Discourse ça a été fait avec du Salt, c’est disponible aussi sur notre GitLab et la plupart des services, là je suis un peu technique, sont hébergés avec des conteneurs dockers, donc toutes les formules dockers qu’on pose sont aussi disponibles. Ce qui veut dire, en gros, que si quelqu’un a envie de monter un chaton à partir de ces produits-là, il n’a qu’à aller chez nous, télécharger et c’est faisable.

Frédéric Couchet : Luc, je te remercie.
Tu viens de parler des chatons, je rappelle que CHATONS c’est le Collectif des Hébergeurs, Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires dont on a déjà parlé dans l’émission et le site c’est chatons avec un « s » point org [chatons.org].
Ce que tu expliquais à la fin renvoie au modèle de développement de l’agilité dont on a parlé récemment, je crois que c’est le 24 mars, avec Alexis Monville.
En tout cas je voulais te remercier de ton intervention et aussi rappeler qu’on critique très souvent les différents gouvernements qui se succèdent par rapport à leurs accords-cadres Microsoft et autres GAFAM, c’est-à-dire les géants du Web. Il faut aussi rappeler que l’État n’est pas monolithique, il y a aussi des gens comme toi, en interne, qui travaillent pour faire avancer l’usage et le développement des logiciels libres, mettre en place des services basés sur du Libre et donc apporter des libertés. Donc vraiment bravo aux personnes qui font ça en interne.
Luc je te remercie. Je pense qu’on aura l’occasion de reparler un peu de apps quand vous aurez justement un retour, d’ici quelques semaines, quelques mois. J’espère d’ailleurs qu’on pourra en parler avec d’autres personnes de l’équipe en plus de toi, tu as notamment cité Marine Gout, ça me ferait très plaisir d’avoir Marine Gout et toi dans l’émission.

Luc Bourdot : En plus, ça serait vraiment bien si ça pouvait être en présentiel !

Frédéric Couchet : On espère que ce sera en présentiel, on attendra que ça soit possible en présentiel donc ce ne sera pas tout de suite ! En tout cas c’était un plaisir.
C’était Luc Bourdot qui est responsable du Pôle national de compétences logiciels libres au ministère de l’Éducation nationale, le Pôle EOLE. Au sein de l’équipe de la plateforme apps.education.fr, Luc est chargé du pilotage des développements et de l’intégration des composants libres.
Luc, je te souhaite une bonne fin de journée et à bientôt.

Luc Bourdot : Merci à vous. Au revoir.

Frédéric Couchet : On va faire une petite pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : Même une assez longue pause musicale parce que c’est un morceau assez long, mais je pense que ça va bien vous plaire. On va écouter B(l)acklisted par The Bundy. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : B(l)acklisted par The Bundy.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Je vais laisser le final, nous n’allons pas couper le final. C‘était B(l)acklisted par The Bundy, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions. Le site du groupe c’est thebundy.fr, bundy c’est b, u, n, d, y. Vous retrouverez évidemment les références sur le site de l’April, april.org, et sur le site de la radio, causecommune.fm, car vous êtes toujours sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et en DAB+ et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Nous allons passer au sujet suivant qui était initialement le premier sujet.

[Virgule musicale]

Échange avec Pierre-Yves Dillard pour prendre des nouvelles d'Easter-eggs, entreprise spécialiste en logiciels libres

Frédéric Couchet : Nous allons prendre des nouvelles de l’entreprise spécialisée en logiciels libres Easter-eggs avec Pierre-Yves Dillard. Bonjour Pierre-Yves.

Pierre-Yves Dillard : Bonjour Frédéric. Vous m’entendez bien cette fois-ci ?

Frédéric Couchet : On t’entend bien ce coup-ci. L’idée de ces pastilles c’est de prendre un petit peu des nouvelles d’Easter-eggs. On va préciser qu’on connaît bien Easter-eggs parce que l’April occupe une partie des locaux d’Easter-eggs, on sous-loue un bureau et on a le plaisir de partager des déjeuners.
Donc premier thème, en tout cas première question : l’historique de télétravail avec quelques salariés d’Easter-eggs, un peu prêts pour ce télétravail, mais était-ce bien le cas et est-ce que vos clients, de leur côté, étaient prêts pour le télétravail ?

Pierre-Yves Dillard : En fait, on a effectivement découvert que, pour nous, le télétravail c’était quelque chose d’assez naturel parce qu’on a une histoire du télétravail. À chaque fois il s’est un peu imposé à nous parce qu’au début on n’est pas forcément pour, on pensait qu’une entreprise c’est aussi un lieu social où on doit se rencontrer, où on peut partager des choses. Et puis, il y a un moment où il y a eu des départs, des gens qui ont dû suivre par exemple leur compagne, l’exemple c’est Cyrille, un développeur chef de projet qui a dû partir à La Réunion ; évidemment le télétravail s’imposait et on s’est aperçu que ça marchait super bien. Du coup, on s’est dit « le télétravail c’est bon pour les développeurs. Mais pour les admins sys, on a besoin d’être entre nous, on a besoin d’être pas loin des serveurs et puis, pour les commerciaux, les chefs de projet, c’est important d’être en présentiel aussi. »
Il y a un admin sys qui, un jour, a dit « moi je vais partir en Bourgogne », c’est Arnaud, et là on s’est dit « ah bon ! Écoute on essaye ! » Et puis ça se passe très bien et, petit à petit, il y a d’autres admins sys qui sont partis, à Montpellier, et d’autres encore qui ont des projets. Donc on s’est aperçu que, finalement, le télétravail ça marchait bien aussi pour les admins sys.
On s’est dit « oui mais pour les commerciaux., c’est important d’être là, de se parler » et ainsi de suite.

Et puis finalement, avec le covid et le confinement, je suis chef de projet dans l’entreprise, je me suis retrouvé de fait en télétravail et très vite je me suis aperçu que ça se passait très bien, que ça marchait très bien, et qu’on avait vraiment tous les outils qui étaient immédiatement disponibles dès les premiers jours, dès les premières heures du confinement, on avait tout à notre disposition pour être, finalement, j’ai envie de dire comme à la maison si on entend Easter-eggs comme une maison !, mais on était à la maison comme à la maison.
La première conclusion c’était de se dire « OK, nous on est prêts à continuer comme si de rien », d’ailleurs les clients s’en inquiétaient et nous demandaient comment on allait assurer la continuité de service et ainsi de suite. On a dit : « Pour nous ça ne change absolument rien, les équipes restent mobilisées comme en temps normal ». En revanche, les clients, eux, ont disparu pendant au moins une bonne semaine car chacun s’est retrouvé chez soi. Ils n’avaient pas forcément les outils pour s’organiser, pour se réunir, donc on a eu une bonne semaine, pour ne pas dire deux, où, finalement, il y a eu un peu un silence radio. Petit à petit, après, on a senti qu’il y a eu une organisation ; on les a assistés, certains clients sont venus vers nous avec des projets de plateforme justement de téléconférence, des projets de VPN, des choses comme ça, qui leur permettaient de travailler, de s’organiser à distance.

Frédéric Couchet : D’accord. Donc tu expliquais que vu ton poste tu pensais que le télétravail ne pouvait pas fonctionner, qu’en fait le télétravail c’était, finalement, pour la partie on va dire technique. Est-ce que cela suppose, par exemple, que toi tu envisages de faire du télétravail continu, c’est-à-dire de rester auto-confiné volontairement dans l’avenir ?

Pierre-Yves Dillard : En fait, ce qui est sûr c’est qu’on va, à mon avis comme beaucoup d’entreprises, beaucoup de salariés, peut-être inverser la relation entre télétravail et présence au bureau et je pense qu’on va aller vers une présence limitée au bureau à des moments qui seront un peu décidés, organisés, peut-être avec des rotations pour qu’il y ait toujours au moins quelqu’un, en tout cas qu’on puisse se rencontrer quand il y a besoin, et puis la normalité sera plutôt le télétravail. Je crois beaucoup à cette nouvelle forme d’organisation, d’autant plus que ça va donner des idées. Le fait de se décomplexer par rapport à cette pratique de télétravail et que ce soit la normalité, va permettre aux uns et aux autres de pouvoir plus facilement s’éloigner de son lieu de travail, de pouvoir profiter d'un appartement plus grand ou d'une maison avec jardin peut-être.

Frédéric Couchet : D’accord. Est-ce qu’il y a des manques ? Quels sont les manques que tu as actuellement ou que les autres personnes de l’équipe Easter-eggs ont par rapport à ce confinement et ce télétravail ?

Pierre-Yves Dillard : C’est vrai que chez Easter-ggs on avait des traditions de déjeuners, de se regrouper notamment à l’heure du déjeuner pour échanger, peut-être un petit peu se détendre, c’était un peu une tradition. On faisait des grandes tablées auxquelles justement, l’April, vous participez très souvent. Ce sont des moments très conviviaux auxquels on est tous attachés. Pour l’instant ils ont disparu. Dans un premier temps ce n’est pas forcément un manque parce qu’on subit tous la nouveauté d’un télétravail forcé, mais je pense que ça fait partie des points essentiels, parce qu’une visioconférence ne remplacera jamais la convivialité d’un repas partagé pour que des relations de travail aillent plus loin. Aujourd’hui, chez Easter-eggs, on se considère tous plus ou moins comme des camarades plus que comme des collègues et ce sont ces moments-là de partage qui créent cette relation.

Frédéric Couchet : Oui tout à fait. C’est vrai que, comme tu le dis, on partageait les tablées et, de notre côté effectivement, je pense que je peux parler aussi au nom de mes collègues, c’est ce manque de lien social et de midis où tu nous racontes un peu de nombreuses histoires et aussi les endroits du quartier. On va notamment saluer Pizza Didot, Chez Joy, La Table de la Ressourcerie Créative, La Petite Alsacienne aussi qui fait boulangerie, qui nous manquent beaucoup !

Pierre-Yves Dillard : Voilà. Exactement.

Frédéric Couchet : Je vais rappeler le site web de Easter-eggs, c’est easter tiret eggs point com [easter-eggs.com]. Est-ce que tu souhaites rajouter quelque chose sur ce sujet-là ou sur un autre ?

Pierre-Yves Dillard : Écoutez non. J’espère juste qu’on va bientôt pouvoir se recroiser rue de l’Ouest, pas tous ensemble en tout cas, mais par parties dans un premier temps, qu’on puisse renouer ce lien le plus vite possible.

Frédéric Couchet : C’est un sentiment partagé. Ça ne sera évidemment pas pour tout de suite, ça on le sait. En tout cas, c’était un plaisir de t’entendre Pierre-Yves.
C’était Pierre-Yves Dillard qui est chef de projet chez Ester-eggs, société spécialisée en logiciels libres. D’ailleurs j’ai oublié de préciser qu’on a eu le plaisir d’avoir plusieurs fois Easter-eggs : dans l’émission du 21 mai 2019 sur les modèles d’organisation d’entreprises du Libre et dans l’émission du 23 avril 2019 sur les entreprises du logiciel libre. Vous retrouverez les podcasts sur causecommune.fm et sur april.org.
Pierre-Yves, je te souhaite quand même de passer une belle fin de journée.

Pierre-Yves Dillard : Également et à très bientôt.

Frédéric Couchet : À bientôt Pierre-Yves.
Vous êtes toujours sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et en DAB+ et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
Nous n’allons pas faire de pause musicale.

[Virgule musicale]

Nous allons passer au dernier sujet avec la chronique de ma collègue Isabella Vanni qui est coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April. Aujourd’hui Isabella reçoit Marc Hépiègne de l'association libriste de l’Oise qui s’appelle Oisux, oisux.org. Je leur laisse la parole, c’est à vous Isa et Marc.

Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, avec l'interview de Marc Hépiègne de l'association Oisux, groupe d'utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres dans l'Oise

Isabella Vanni : Bonjour. Bonjour à tout le monde. Aujourd’hui nous avons le plaisir d’avoir avec nous Marc Hépiègne de l’association Oisux. Oisux est un GULL c’est-à-dire un groupe d’utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres. Nous avons déjà eu l’occasion de présenter d’autres GULL au cours de précédentes émissions de Libre à vous !. Dans le cas de Oisux le périmètre d’action est notamment le département de l’Oise mais peut-être que vous l’avez déjà deviné grâce au nom.
Bonjour Marc, merci d’être avec nous aujourd’hui.

Marc Hépiègne : Bonjour à tous et merci pour l’invitation.

Isabella Vanni : Merci à toi d’être avec nous. Pour commencer, je te propose de te présenter et de nous préciser un petit peu ton rôle dans l’association Oisux. À toi de parler.

Marc Hépiègne : OK ! Marc Hépiègne comme ça a été dit. Je fais partie du petit groupe qui a créé l’association en 2006. Avant, jusque-là, on était relié à un autre Lug à Amiens, EPPLug, qui nous a aidé à nous lancer. On a commencé avec une dizaine d’adhérents en 2006, maintenant on est 75 adhérents avec des actions un peu partout dans le département. Le groupe est surtout positionné à Beauvais. Nous avons plusieurs ateliers dans la semaine et il y a aussi d’autres ateliers à Nogent-sur-Oise, à Clermont de l’Oise, à Bury, dans des communes parfois plus petites, Milly-sur-Thérain par exemple.
Je fais encore partie du groupe qui participe à l’organisation, à l’animation sur le choix d’un programme, sur les lieux où on s’investit, sur les partenaires avec qui on propose de travailler, donc un peu toute la vie de l’association. On s’organise ensemble de façon collective.
Je représente aussi l’association dans des événements libristes ou dans des événements tout court de la vie civile où on essaye de porter la parole du Libre.

Isabella Vanni : Très bien, merci beaucoup. Faisons abstraction du confinement pour un moment, tu me parlais des différentes activités de l’association Oisux, on va dire en temps normal, donc pas mal d’ateliers, participation à des événements, vous faites aussi des install-parties, vous participez à des événements spécifiques et vous aidez des personnes mais aussi des structures.
Il y a encore deux mois, tu me faisais un retour d’expérience sur la liste de discussion Libre-association – à l’April il y a un groupe de travail qui s’appelle Libre-association, donc logiciel libre et monde associatif – et tu faisais un retour sur cette liste des expériences avec ton association. Tout cela se passe principalement en présentiel, mais le confinement a un peu tout chamboulé. L’occasion de t’avoir aujourd’hui, c’est aussi de savoir comment l’association Oisux vit le confinement. Comment avez-vous réagi et qu’avez-vous éventuellement mis en place pour assurer une certaine continuité dans vos actions ?

Marc Hépiègne : Pour le passage en visioconférence, en fait le groupe le plus moteur et le plus important de l’association, les Beauvaisiens ont tout de suite converti les ateliers par exemple du samedi matin puisqu’on a deux temps fort dans la semaine : le samedi matin c’est plutôt une séance de formation où un intervenant présente un logiciel et forme des personnes à l’utilisation du logiciel ; le mercredi soir c’est plutôt un atelier ouvert qu’on appelle auberge espagnole où là c’est ouvert, les gens viennent et c’est le jeu des questions-réponses, on s’interpelle les uns les autres, on partage des manipulations que l’on a faites, on accueille les personnes nouvelles qui viennent assez régulièrement vers nous parce qu’elles peuvent avoir des questions. Les questions qu’on a eues ces derniers mois c’était surtout par rapport au passage de Windows 7 à Windows 10 qui, en fait, a fait beaucoup s’interroger des gens quand ils se sont rendu compte qu’ils n’étaient plus à niveau pour du logiciel et que, bientôt, il fallait qu’ils remplacent leur matériel. On a moins ces demandes-là maintenant à cause du confinement, bien évidemment, donc on a moins cette dimension d’accueil.

Par contre, le groupe continue à fonctionner et reste force de proposition et là on a noté, quand même, une certaine évolution dans le sens où il y a eu pas mal de propositions un peu geeks. On a, jusqu’à fin juin, un programme qui est affiché sur le portail oisux.org où il y a un mélange de logiciels d’utilisation courante — la messagerie, la navigation internet, le partage de fichiers, etc. — et aussi des thèmes un peu nouveaux pour nous qui ont été proposés par des gens qui sont un peu habitués à tout ce qui est utilisation des logiciels même à distance avec la visioconférence.
La partie des grands débutants est un peu en carafe actuellement. C’est plus difficile pour eux de raccrocher aux wagons parce que c’est déjà une expérience un peu délicate de venir sur un salon avec un poste qui fonctionne, avec une caméra, un micro, s’adapter au fonctionnement de la plateforme et après, en même temps, se rendre compte si on a la bonne version du logiciel parce que l’intervenant lui, ne peut pas voir une autre version du même logiciel. C’est un peu compliqu !.
Il y a pas mal d’utilisateurs lambda qui adoptent des solutions libres complètes, système d’exploitation et applications libres, qui nous ont fait signe comme quoi ils attendaient la fin du confinement et le retour des ateliers pratiques, en gros début septembre parce que la mairie de Beauvais a indiqué que les salles municipales ne seraient pas accessibles à l’activité publique jusqu’au 2 juin. En plus, les événements familiaux, les grands rassemblements familiaux, sont interdits jusqu’au 18 juillet. Donc, pour nous, l’année en présentiel c'est un peu terminé ; on se retrouvera en septembre.
D’ailleurs, les mercredis soir, on ne fait plus la partie auberge espagnole avec accueil transverse, on discute en petits groupes, à gauche à droite, de sujets divers et variés.

Isabella Vanni : Marc, pardon, je te coupe. C’est marrant, j’avais justement lu sur votre site que « les auberges du mercredi ont été converties en réunions à thème ». Du coup les auberges, je n’avais pas forcément pensé aux auberges espagnoles, donc ça tombe bien, tu vas nous expliquer comment elles ont été converties.

Marc Hépiègne : On a essayé de les maintenir en auberge espagnole ouverte. Et, finalement, c’était un peu les mêmes têtes qui étaient là, les membres animateurs, les membres permanents, on était cinq ou six, ce qui est honorable, ce qui est bien, les piliers pour soutenir l’activité d’une association, mais après on tournait un peu en rond. On se connaît bien maintenant, etc., même s’il y a des personnes qui figurent parmi les piliers qui ne sont là que depuis trois ans, mais il y en d’autres qui sont là depuis plus longtemps, et puis on échange pas mal par ailleurs. Du coup on a préféré rentabiliser, interrompre l’aspect réunion ouverte en réunion à thème comme le samedi matin, pour un peu inciter les collègues, les adhérents de l’association qu’on a perdus un peu ces derniers temps, leur proposer des thèmes qui leur parlent pour les inciter à nous rejoindre.
Ça marche plus ou moins. Dans tous les cas, tous les thèmes qui sont dans le programme font suite. On a fait un sondage, en fait. On a utilisé Framaforms, on a fait un sondage auprès des adhérents avec des propositions en leur demandant s’ils en avaient d’autres. Après on a fait une réunion en visioconférence avec Jitsi pour l’essentiel.

Isabella Vanni : J’allais justement te demander quel outil vous aviez choisi.

Marc Hépiègne : On a choisi meet.jit.si, comme adresse de base.

Isabella Vanni : On va peut-être rappeler aux personnes qui nous écoutent, même si on en a beaucoup parlé lors des dernières émissions Libre à vous!, que Jitsi Meet est un service de visioconférence et, étant un logiciel libre, n’importe qui peut l’installer sur un serveur, donc il peut y avoir potentiellement un nombre infini d’instances.
Tu étais en train de me dire quelle instance vous avez choisie pour vos visioconférences.

Marc Hépiègne : Au début on a testé celle-là. Elle donne satisfaction. Après on a eu des problèmes de débit, peut-être que c’est possible, mais une fois qu’on est dix/douze ça commence à être un peu compliqué, en même temps on a fait notre apprentissage. Un peu comme là, l’émission aujourd’hui, on coupe son micro si on ne parle pas, des choses comme ça, ce sont des choses qu’on a apprises tout simplement. La webcam c’est bien au début mais une fois qu’on s’est identifié, qu’on a reconnu les gens, on arrête les webcams et on écoute celui qui anime, qui peut montrer son écran quand il explique ce qu’il fait avec un logiciel. L’avantage qu’on a trouvé avec Jitsi Meet c’est que l’animateur peut aussi demander à ce que les apprenants montrent leur écran, ça lui permet de se rendre compte où en sont les auditeurs.
Donc on s’est habitué, on s’est forgé un peu une expérience par rapport à ça.
Pour des questions de test de débit on est passé sur une autre instance qui est Rezopole qui vient de Lyon, l’association La Mouette et François Aubriot, etc., qui ont aussi mis en service des instances sur des serveurs dans la région lyonnaise.
Après on a testé Scaleway, une société qui n’est pas forcément libriste au départ mais, en tous les cas, une grosse entreprise avec beaucoup de serveurs un peu partout, qui héberge des sites importants, etc., et qui a mis à disposition des instances de Jitsi à l’adresse ensemble.scaleway.com, donc on a pris une adresse. L’adresse n’est pas très pratique donc on utilise un Framalink pour pointer vers l’instance qu’on utilise.

Isabella Vanni : Est-ce que tu peux rappeler ce qu’est Framalink, ce n’est peut-être pas évident pour toutes les personnes qui nous écoutent ?

Marc Hépiègne : Tout à fait. C’est une interface qui propose un lien court pour renvoyer vers une URL une adresse web qui a un lien très long. C’est un peu le cas des adresses Scaleway parce que, contrairement à Jitsi à la base où on peut déclarer un autre salon et après l’adresse est simple. Ce n’est pas possible avec Scaleway, l’adresse est imposée. Comme il y a plein de chiffres au début, plein de chiffres à la fin, franchement ce n’est pas très pratique, du coup on utilise Framalink ; il faut aller sur l’adresse frama.link. Là tout est expliqué, on met l’ancienne adresse, on en propose une nouvelle et, si elle est acceptée, on peut la copier-coller dans le presse-papier, on peut la mettre dans un mail. C’est une adresse facile à retenir, facile à utiliser, quand on clique on va directement sur Scaleway.

Isabella Vanni : Très bien. Donc un raccourcisseur de lien et il n’y a pas que l’association Framasoft qui le propose. C’est un service plutôt simple à installer, à déployer. Vous pouvez d’ailleurs le trouver auprès d’autres structures, notamment auprès des structures qui font partie du Collectif CHATONS.
Marc, merci pour ce retour d’expérience. Si je résume bien, disons que l’aide, la promotion du logiciel libre, l’aide envers les personnes non-initiées est un peu mise en parenthèse par les conditions imposées par le confinement et vous en avez, du coup, profité pour renforcer les liens entre les membres de l’association, pour vous rencontrer plus souvent, vous connaître mieux entre vous. Finalement, vous avez trouvé quelque chose de très positif ?

Marc Hépiègne : Oui, tout à fait. D’ailleurs ça va aussi nous aider, à l’avenir, à modifier notre organisation. Comme l’association est départementale, tant qu’il n’y a pas d’autre groupe capable de démarrer, d’être autonome dans le département, pour traverser le département il faut une heure, c’est difficile pour nous d’organiser des choses à gauche, à droite, du coup le système de visioconférence permet à des personnes qui habitent à 50/60 kilomètres d’éviter de se déplacer. C’est quelque chose qu’on va étudier à la rentrée prochaine, en septembre, on va étudier le dosage, parce que ce serait tentant de rester confortablement dans son fauteuil à la maison, par contre on va perdre une partie des gens et on va avoir du mal à recruter de nouvelles personnes.
Donc c’est bien, ça consolide les liens sur le noyau de l’association, les gens un peu habitués, mais ça ne correspond pas forcément suffisamment à tous les profils.
Un dernier point, je reviens sur les problèmes avec le matériel et Windows 7, les gens qui n’ont pas compris qu’il fallait se dépêcher de migrer. En fait, on a eu des demandes non pas sur des PC fixes, pour le coup, mais on a eu pour les collégiens une dotation d’ordinateurs qui ont été réformés, qui ont été mis à notre disposition, on en a eu sept ou huit. Des gens étaient en difficulté parce que chez eux ils avaient besoin d’une solution pour accéder à des visioconférences. Au lieu qu’ils restent à ne rien faire dans l’armoire dans notre local principal, on les a ressortis et on les a mis à disposition de particuliers qui nous contactaient. Du coup, on est en train de faire s’habituer des gens à un environnement qu’ils n’avaient pas forcément choisi au départ, mais à partir du moment où on leur proposait la solution, ils ont voulu la tester et là, on n’a que des retours positifs.

Isabella Vanni : Excellent. Ça fait toujours plaisir de voir ces d’expérience retours positifs, encourageants.
Marc, notre temps est fini pour la chronique d’aujourd’hui. Je te remercie beaucoup pour avoir accepté notre invitation.

Marc Hépiègne : C’était un honneur de la recevoir.

Isabella Vanni : C’est aussi un honneur pour nous de t’avoir avec nous. Je vous souhaite une bonne continuation, une bonne route et on verra avec le temps comment les choses s’organisent. Pour l’instant je vois que le moral est très bon et ça me fait plaisir. Continuez comme ça. Merci beaucoup Marc.

Marc Hépiègne : Ce qui nous manque c’est de retrouver les amis, mais ça va bien revenir !

Frédéric Couchet : Merci Marc. C’était Marc Hépiègne de l’association Oisux, oisux.org, et ma collègue Isabella Vanni. Je précise aux personnes qui voudraient un retour d’expérience sur la visioconférence que je les encourage à écouter le podcast de l’émission du 21 avril 2020 où Isabella fait un retour d’expérience sur les outils de visioconférence et notamment pour les activités sportives. L’occasion de découvrir et de savoir si Isabella a utilisé un outil pour faire du stretching, du lancer de troncs d’arbre ou du tennis de table. C’est le podcast du 21 avril 2020 sur causecommune.fm et sur april.org.

[Virgule musicale]

Annonces

Frédéric Couchet : Notre émission se termine.
Demain on se retrouve à 13 heures, donc mercredi 6 mai 2020 de 13 heures à 14 heures, pour la spéciale La Playlist de Libre à vous !, on va diffuser des musiques et Valentin va les commenter. Les podcasts des émissions précédentes sont déjà disponibles en ligne.
Nous souhaitons la bienvenue à Isidore et à Margot. Toutes nos félicitations aux heureux parents.

L’émission se termine. Je remercie toutes les personnes qui ont participé à l'émission : Pierre-Yves Dillard, Luc Bourdot, Marc Hépiègne, Isabella Vanni.
Aux manettes de la régie aujourd’hui, William Agasvari qui gère les émissions Cyberculture le samedi et Et pour cause le mardi.
Vous retrouverez toutes les références citées aujourd’hui sur les sites april.org et causecommune.fm.
Je remercie évidemment également Sylvain Kuntzmann et Olivier Grieco pour le traitement des podcasts, Quentin Gibeaux qui découpe les podcasts.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission. On va faire une pause pendant une quinzaine de jours. On se retrouve mardi 26 mai 2020 et d’ici là portez-vous bien.

Générique de fin d'émission : Wesh Tone par Realaze.

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